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Retour sur Titan, de Stephen Baxter

Publié le par Nébal

Retour sur Titan, de Stephen Baxter

BAXTER (Stephen), Retour sur Titan – 3685 apr. J.-C., [Return to Titan], traduit de l’anglais par Éric Betsch, Saint Mammès, Le Bélial’, coll. Une heure-lumière, [2010] 2018, 157 p.

Seizième titre de la collection « Une heure-lumière » ! Mazette… déjà ?! J’ai quasiment l’impression qu’elle a été lancée avant-hier… Bon, bref : c’est l’occasion d’inscrire au catalogue de cette globalement très bonne collection de novellas un auteur que j’ai pas mal pratiqué, à savoir Stephen Baxter. Avec un texte dans un registre passablement « hard science » qu’on lui connaît bien, et pas si fréquent dans la collection (je ne vois guère que de deux vagues précédents, probablement Cookie Monster de Vernor Vinge, et Cérès et Vesta de Greg Egan, même si pour le coup c’était du Egan ultra-light et sans gluten, très bien quand même).

 

Et, à ce propos, sans doute faut-il commencer par donner quelques précisions quant à l’inscription de ce court roman dans la bibliographie de l’auteur ? Son titre ne doit en effet pas nous tromper : a priori, Retour sur Titan n’a aucun lien avec le roman Titan, deuxième titre de la « trilogie de la NASA » ; le satellite de Saturne est bien au cœur de ces deux récits, obviously comme disent les Français, mais c’est tout. Par contre, Retour sur Titan est lié au « cycle des Xeelees », dont l’essentiel est publié en français aux mêmes éditions du Bélial’ – et dont je n’ai lu que les deux premiers volumes, Gravité et Singularité, qui ne m’ont pas vraiment enthousiasmé… En fait, le seul roman de Baxter associé aux Xeelees à m’avoir vraiment emballé est « hors-cycle », c’est Exultant, le deuxième roman de la « trilogie des Enfants de la Destinée » (le bonhomme est à peine un peu compliqué, des fois !). Connaître tout cela n’est probablement pas un prérequis pour lire Retour sur Titan, mais nombre d’allusions, etc., risquent d’échapper au lecteur – ce qui a été mon cas, d’ailleurs, parce que les lectures évoquées remontent tout de même à pas mal de temps…

 

Nous sommes donc en 3685 – et, après avoir pas mal ramé, la conquête de l’espace tend alors à devenir une réalité très concrète, ceci surtout grâce aux inventions du brillant Michael Poole, à base de trous de vers et tutti quanti, le savant ayant bénéficié de la thune du paternel Harry Poole, et tous deux ayant engrangé encore plus de caillasse en conséquence. Désormais, les voyages au sein du système solaire, et éventuellement au-delà, ne prennent plus que quelques heures – le cosmos est incommensurable, mais, à l’échelle de l’homme, il a sacrément rétréci.

 

Mais nos ingénieux capitalistes sont par nature en mode « TOUJOURS PLUS ». Et, dans le système solaire même, il y a comme un point noir, un objet dont ils soupçonnent l’importance cruciale, et sacrément rémunératrice, et ils enragent d'autant plus de ne pas y avoir accès : il s’agit de Titan, le satellite de Saturne – où l’on sait depuis longtemps qu’il y a de la vie. Mais on subodore que cela va au-delà – qu’il n’y a pas seulement de la vie sur cette lune, mais aussi de la sentience ; et, dans ces conditions, les institutions humaines proscrivent toute ingérence, qui pourrait être fatale à l’écosystème du satellite.

 

Les Poole, en bons entrepreneurs/prédateurs, ne comptent pas se laisser brider par des régulations – forcément. Mais leur plan pour passer outre est passablement chelou, impliquant notamment d’enlever (?!) un « gardien de la sentience » pour Titan, Jovik Emry, qui est une pauvre merde, un dilettante lamentable ; ceci afin de se rendre, avec lui et deux autres (dont surtout Miriam, une scientifique dont la soif de connaissances a quelque chose de presque aussi rapace que la cupidité capitaliste des Poole), sur le satellite de Saturne, et voir par eux-mêmes ce qu’il en est – puisque les sondes ne durent pas sur cet astre. Mouais… Honnêtement, déjà au niveau de ce postulat, ça coince pas mal…

 

Vous vous en doutez, tout ne va pas se passer comme sur des roulettes : il y a bien une raison derrière la disparition de toutes ces sondes, et il y a forcément de la sentience sur Titan. Dès lors, la novella oscille entre récit catastrophe spatial façon Apollo XIII et exploration planétaire bourrée de révélations scientifiques, essentiellement d’ordre biologique (il y a un écosystème extrêmement complexe, comme de juste) mais pas que, pointant vers une Ultime Révélation Consistant En Gros Sense Of Wonder Dans Ta Face – un schéma relativement commun chez l’auteur.

 

En fait, pas mal de choses, dans Retour sur Titan, sont du Baxter typique – et je crains que, me concernant, ce soit pour partie ce qui m’a tenu à l’écart de cette novella. On y voit Baxter « faire son truc » ; sur la base de personnages globalement ineptes, et avec un style de la même eau, il accumule la Science Fascinante jusqu’à un finale tellement fou et intelligent et impossible et  pourtant si et grandiose, que le lecteur pris de vertige et limite les larmes aux yeux lui confère de bonne grâce l’absolution pour ses faiblesses récurrentes. Dans les meilleurs Baxter (comme, mettons, Voyage, Les Vaisseaux du temps, Évolution, Temps, Exultant…), les défauts basiques sont à ce point atténués que l’on s’en moque totalement ; dans d’autres moins réussis, la fin parvient éventuellement à sauver un roman autrement assez moyen et déficient par plein de côtés (je suppose que c’était le cas dans Espace voire dans Origine, par exemple, ou encore peut-être Coalescence). Ici ? Ici, outre que le style est vraiment, vraiment très utilitaire et parfois carrément lourdingue (je reviendrai sur les personnages ensuite), cela n’a pas fonctionné sur moi – le vertige est là, je suppose, déjà dans l’écologie de Titan, avant même que l’on ouvre la trappe littéralement au cœur du satellite pour en prendre plein les mirettes et bander du neurone, mais j’avais vraiment trop ce schéma en tête, ce qui m’a plus ou moins consciemment amené à « résister », peut-être ? Et peut-être une vague méfiance à l’encontre de la « méthode Baxter » m’a-t-elle incité à envisager Retour sur Titan de la sorte – après tout, ma plus récente lecture de l’auteur, Le Massacre de l’humanité, ne m’avait pas exactement convaincu… Du coup, j’ai eu une impression de… eh bien, de pétard mouillé, disons.

 

Il va de soi que mon ignorance en matière de sciences dures est problématique pour ce genre de lectures : parfois, je ne comprends tout simplement pas, et passe à côté de choses qui excitent les camarades plus au fait de ces matières – ça m’est arrivé à plusieurs reprises avec Greg Egan ou Peter Watts, surtout. Mais, avec Baxter, ça a souvent marché malgré tout, parce que j’entrevoyais généralement la signification du propos scientifique – quitte à le faire dériver vers la métaphysique, c’est fréquent avec le sense of wonder, notamment baxtérien, mais aussi clarkien, je suppose, etc. Cette fois ça n’a pas marché – et, oui, peut-être me serais-je montré plus réceptif avec davantage de connaissances en biologie (même si là, globalement, je crois que mes lacunes n’ont pas été si gênantes) ou surtout, disons, en astrophysique, pour le grandiose finale. Maintenant, il ne s’agit peut-être que d’excuses un peu navrantes à ce qui pourrait n’être qu’un défaut de concentration – après tout, je suis probablement passé à côté d’un élément du court roman détaché des seules connaissances scientifiques, sa dimension vernienne, je suppose que l’ami Gromovar a mis le doigt sur quelque chose à ce propos, et qui m’avait totalement échappé en cours de lecture…

 

Mais il est sans doute un dernier aspect à prendre en compte, ici – pas le moins du monde « hard science » : Stephen Baxter a choisi de mettre en scène des personnages tous plus détestables les uns que les autres. En temps normal, je n’ai aucun problème avec ça – j’aime bien, en fait : ça s’accorde avec mon pessimisme foncier, et ma méfiance envers les motivations humaines, quelque peu hobbesienne je suppose, même si c’est bien pédant de le formuler ainsi. Mais, dans le cas de Retour sur Titan, ça m’a bizarrement posé problème – sans doute parce que le côté haïssable des personnages laisse d’autant moins de prise à l’identification qu’ils sont en dehors de cela assez peu définis, et globalement inconsistants. Ce qui a d’ailleurs un impact sur la fin de la novella, quand, passé la vision vertigineuse, l’auteur nous enfonce brutalement la gueule dans la boue de l’humanité – ce qui est à la fois inévitable au regard de tout ce qui précède, et bizarrement pas convaincant du tout dans la forme… Peut-être en outre l'auteur en a-t-il trop fait ? C'était ce que je pensais à l'époque de... eh bien, de Titan, justement. Mais, depuis, Trump est devenu président, alors...

 

Non, Retour sur Titan ne m’a pas passionné. Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une mauvaise novella – mais je l’ai trouvée plutôt médiocre. Trop médiocre. Baxter a sans l’ombre d’un doute fait bien mieux (s’il a quelquefois fait bien pire aussi). Ce court roman m’a même paru un peu fainéant – au sens où le contenu sense of wonder pâtit d’une formule un peu trop appuyée. Rien de scandaleux, mais rien d’enthousiasmant – est-ce Baxter qui fatigue, ces dernières années (cette novella date de 2010), ou est-ce que mes goûts ont changé ? Aucune idée – mais, après Le Massacre de l’humanité, ce Retour sur Titan m’incite encore un peu plus à me méfier… de cet auteur que j’ai vraiment beaucoup apprécié en d’autres temps, pas si lointains.

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L'Histoire des 3 Adolf – intégrale, d'Osamu Tezuka

Publié le par Nébal

L'Histoire des 3 Adolf – intégrale, d'Osamu Tezuka

TEZUKA Osamu, L’Histoire des 3 Adolf – intégrale, volume 1, [Adolf ni tsugu アドルフに告ぐ], traduction [du japonais par] Jacques Lalloz, préface de Patrick Honnoré, exégèse de Didier Pasamonik et Kôsei Ono, Paris, Delcourt – Tonkam, coll. Tezuka, [1983] 2018, 610 p.

L'Histoire des 3 Adolf – intégrale, d'Osamu Tezuka

TEZUKA Osamu, L’Histoire des 3 Adolf – intégrale, volume 2, [Adolf ni tsugu アドルフに告ぐ], traduction [du japonais par] Jacques Lalloz, exégèse de Didier Pasamonik et Kôsei Ono, Paris, Delcourt – Tonkam, coll. Tezuka, [1983] 2018, 732 p.

Bon, on s’attaque à un gros machin, là : Tezuka Osamu, aka « Le Dieu Du Manga », l’homme qui a tout fait, tout inventé, tout développé, et tout redéfini. Même sans jamais l’avoir lu, on le connait – au moins indirectement. Pendant longtemps, et sans doute à vrai dire encore à présent, je m’en étais sans doute tenu là, hélas… En fait, je n’avais lu, de Tezuka, et il y a bien des années de cela… que deux BD seulement. Lesquelles étaient L’Histoire des 3 Adolf et Ayako. Trouver le reste, ou même ça en fait, n’était à vrai dire plus évident depuis quelque temps. Or voici que Delcourt – Tonkam s’est lancé dans la réédition luxueuse (énormes bouquins, couverture rigide avec jaquette, signet, appareil critique…) de plusieurs œuvres du maître, dans une « collection Tezuka » qui comprend pour l’heure deux titres… qui sont L’Histoire des 3 Adolf et Ayako, figurez-vous. Mais sont annoncés pour bientôt plein d’autres volumes, dont deux séries qui m’attirent plus particulièrement depuis un certain temps déjà : La Vie de Bouddha (en quatre volumes) et Phénix (cinq volumes). Il est plus que probable que j’y reviendrai un de ces jours, donc.

 

Mais, pour l’heure, L’Histoire des 3 Adolf. C’est la première BD de Tezuka que j’ai lue – et je dois dire que si, à l’époque, j’avais, oui, apprécié ma lecture, j’en avais aussi été un peu décontenancé, ne sachant pas exactement comment prendre cette série ; la lecture d’Ayako, peu de temps après, m’avait bien autrement convaincu, et, oui, là j’avais dit comme tout le monde : « Putain de chef-d’œuvre. » Les Adolf ne m’avaient toutefois pas laissé indifférent, loin de là, et certaines scènes – très rudes, de préférence – ne m’avaient pas quitté depuis… Il était bien temps de relire tout cela. Et je suis maintenant bien plus enthousiaste, globalement : c’est bien une excellente bande dessinée – sans doute, comme on le dit, un des sommets de l’œuvre pléthorique de Tezuka ; mais, ne connaissant quasiment rien de celle-ci, je me garderai de trop m’avancer sur ce terrain.

 

Une chose à noter d’emblée, cependant : L’Histoire des 3 Adolf est une œuvre tardive de Tezuka – elle a été publiée en revue (et pas une revue de manga, semble-t-il) entre 1983 et 1985 (et Tezuka est mort en 1989). À cette époque, et depuis quelque temps déjà semble-t-il, il y a avait eu une bascule dans cette abondante production : l’auteur, d’abord connu surtout pour des récits enfantins et généralement très positifs, s’était mis à livrer des bandes dessinées plus adultes ou résolument adultes, et bien plus sombres aussi – dont Ayako et L’Histoire des 3 Adolf sont des exemples particulièrement éloquents. Adolf est très influencé par le gekiga, et il n’y avait aucune ambiguïté sur le public visé – même si celui-ci… eh bien, avait très probablement lu Tezuka à l’âge des culottes courtes. La BD est très, très rude – et dès le départ. Sans être « gore » à proprement parler, elle contient son lot de séquences traumatiques – même enrobées dans une trame de thriller pour faire passer la pilule, avec un dessin très dynamique et qui a conservé une certaine rondeur archétypale. Quand j’avais lu cette BD pour la première fois, et que je manquais encore plus de références que maintenant, c’est dire, c’en est une dimension qui m’avait particulièrement déstabilisé – j’avais l’impression… eh bien, d’un Tintin avec des viols, de la torture et des massacres. Et j’avais notamment un peu de mal avec cette dimension de thriller très tendu, bourré de rebondissements, dans un contexte historique aussi atroce. Il en est resté quelque chose, je crois, même si prendre un peu de distance m’a aidé à mieux apprécier la chose.

 

Nous avons donc trois Adolf. Si je vous dis que nous sommes dans les années 1930 et 1940, et que l’un, Adolf Kaufman, est un enfant allemand, et le deuxième, Adolf Kamil, est un enfant juif, vous comprendrez sans peine qui est le troisième (bon, vous le saviez déjà). Mais nos deux enfants vivent au Japon – à Kobé. Et ils sont de bons amis. Le père Kaufman, « diplomate » nazi (oxymore mon amour), a bien quelque chose à redire (aheum) à ce que son fils (métis, sa mère est japonaise, ça vous pèse sur la conscience raciale) fréquente un voyou youpin, et les parents Kamil savent très bien ce qu’il en est des parents Kaufman, mais les enfants, eux, s’en foutent – ou plus exactement ne comprennent pas bien pourquoi ils ne devraient pas être copains, alors que, eh, ils sont copains. Mais, même au Japon, ces enfants ne peuvent pas échapper au terrible engrenage des événements européens – par la force des choses, les copains seront séparés, et Adolf Kaufman, remodelé dans le Vaterland par une éducation hitlérienne dont il ne voulait pas, deviendra un monstre…

 

Et notre troisième Adolf ? Il n’est pas qu’une figure charismatique (dimension bien rendue par Tezuka, quand Adolf Kaufman est amené à rencontrer puis fréquenter son dieu) gesticulant, bavant et vitupérant en toile de fond, il est bien au cœur de l’histoire – enfin, d’une certaine manière…

 

Sohei Togué est un journaliste sportif japonais – envoyé couvrir les JO de Berlin en 1936, immense machine propagandiste du régime nazi (merci Leni – pas Jesse). Là, il espère des retrouvailles avec son frère, qui vit en Allemagne depuis quelque temps – et fricote avec des COMMUNISTES. Las, le frangin est assassiné dans des circonstances très mystérieuses… et alors même qu’il avait un important secret à communiquer à son frère, un secret à même de faire tomber Hitler et de changer le cours de l’histoire.

 

Plus ou moins.

 

Ce secret n’en est pas longtemps un, et ne convaincra plus grand monde aujourd’hui, s’il a jamais convaincu qui que ce soit (il semblerait que, et peut-être bien Tezuka lui-même ?) : le fantasme étonnamment répandu que Hitler… était en fait juif, eh. Salauds de juifs, c’est toujours de leur faute ! Mais, honnêtement, ce postulat un peu faiblard et convenu n’est en fait pas aussi problématique qu’il en a l’air – parce que c’est un pur MacGuffin : ça lance l’intrigue, et les documents secrets naviguent beaucoup entre les différents personnages, dans une ronde particulièrement complexe (parce qu’il y en a, du monde, dans ces environ 1200 pages de BD au rythme frénétique), mais, autant le dire de suite, personne n’en fera jamais rien – et bien sûr, puisque le cours de l’histoire, eh, n’en est pas le moins du monde affecté : le régime nazi ne s’effondrera qu’en 1945, et après avoir commis toutes les atrocités que l’on sait – pas une n’a été empêchée par ces papiers censément si importants, qui auraient dû changer le monde, mais s’égarent au lointain Japon, lequel a de toute façon ses propres préoccupations et ses propres crimes sur la période…

 

Ceci dit, donner un regard japonais sur les événements européens n’est pas un des moindres atouts de la BD de Tezuka. Et, ce MacGuffin mis à part, L’Histoire des 3 Adolf repose sur une documentation abondante en même temps que précise – ce qui vaut pour le théâtre européen comme pour le théâtre japonais, et ressort aussi bien du récit que de son illustration. Sans que cela nuise jamais à l’intrigue, par ailleurs, et même au contraire, certains passages de la BD ont peu ou prou une vertu documentaire très appréciable (je pense notamment à l’évocation de l’affaire Sorge, par exemple, ou à celle de la communauté juive de Kobé, qui renvoie à des souvenirs d'enfance de Tezuka).

 

Mais, si le thriller motive la BD – et, MacGuffin pris pour ce qu’il est, il fait ça très bien, Tezuka sait assurément raconter une histoire (sans déconner), et d’une complexité impressionnante mais jamais au point de s’y noyer –, je crois pourtant que son cœur est ailleurs, dans la destinée parallèle des trois Adolf (ce titre français est finalement pertinent). Ce qui est particulièrement douloureux, dans cette BD, c’est combien l’histoire et les déterminismes sociaux l’emportent sur les sentiments les plus admirables – le lecteur souffre, je crois que le mot n’est pas trop fort, en voyant le gentil et timide Adolf Kaufman, qui en une autre époque aurait pu être un hâfu idéalisant l’ouverture souhaitée d’un Japon encore bien fermé sur lui-même, se muer en un monstre, un parfait petit Aryen, qui a le meurtre au programme de son cursus scolaire. Le souvenir de son humanité demeure pourtant, chez le lecteur sinon le personnage, et la spirale infernale de sa transmutation n’en est que plus douloureuse à mesure que les pages défilent dans un bain de sang… L’Histoire des 3 Adolf est une BD d’une noirceur redoutable.

 

Elle n’est pas si manichéenne, pourtant. Le souvenir de l’enfance d’Adolf Kaufman, ou la légère (très, très légère) humanisation malgré tout d’Hitler (via une Eva Braun toujours bien pratique…), à cet égard, ne sont probablement pas aussi importants que les traits les plus sombres des personnages autrement positifs : Sohei Togué, que l’on suppose, à la base, être le héros de cette histoire, commet très vite ce qui ressemble tout de même fortement à un viol (et, disons-le, si ça ressemble à un viol, c’est que c’est un viol), débouchant sur le suicide de sa victime ; autant pour l’identification positive… Et, tout héroïque qu’il soit par la suite, et d’une résilience stupéfiante, il y a quelque chose d’un peu obtus et brutal dans sa manière d’être qui teinte parfois d’une vague hésitation l’admiration naturelle pour le courageux journaliste. Mais, à l’autre bout de la BD, il y a aussi cet épilogue particulièrement casse-gueule, mais aussi particulièrement traumatique, durant lequel Adolf Kamil à son tour… eh bien… horrifie ? Encore que je ne sois pas tout à fait sûr des intentions exactes de Tezuka dans ces pages – pour le coup, il y a bien une certaine ambiguïté, ici… Seule certitude : l’humanité n’en aura jamais fini avec la haine.

 

Tout cela renforce l’impression globale d’un certain fatalisme foncièrement déprimant – d’un monde écrasant, où l’éducation, au lieu d’émanciper, cloisonne, et où les déterminismes, revendiqués comme tels, « justifient » au plan moral l’abomination pure et simple. Sans doute ne pouvait-on pas mieux illustrer le poison intellectuel de l’idéologie de l’époque – qui, hélas et comme de juste, a fait des petits.

 

Il y a pourtant des héros, dans cette BD. Mais je tends à croire qu’il ne s’agit pas vraiment des personnages principaux évoqués jusqu’alors – s’ils sont seulement les personnages principaux ? Sohei Togué probablement, Adolf Kaufman à sa manière, mais Adolf Kamil… est somme toute bien plus discret. En fait, j’ai le sentiment que les vrais héros, dans L’Histoire des 3 Adolf, sont d’admirables personnages secondaires – l’institutrice plus ou moins communiste, dont la résilience vaut bien celle de Sohei Togué voire l’écrase, ou ce jeune homme qui aurait dû, car il en avait toutes les raisons, devenir le type-idéal même de l’officier japonais fanatique et rigoureux… mais dont la rigueur même, débarrassée de toute compromission, implique la plus louable des trahisons (pour partie motivée certes par des raisons toutes personnelles et qu’on pourrait juger futiles, ajout très pertinent) – même si elle doit sceller son destin.

 

En fait, ces deux personnages, et quelques autres, offrent en définitive un certain miroir au sort affligeant d’Adolf Kaufman : ce monde est noir, il est horrible, il abonde en crimes, et les déterminismes pèsent, qui ont de quoi déprimer les bonnes volontés. Peut-être, pourtant, à force d’abnégation et de sens moral, est-il possible d’y échapper, au moins à titre personnel, au moins pour un temps ? L’Histoire des 3 Adolf, au fond, est bien une BD sur l’éducation…

 

Et une BD brillante, bien sûr. Je crois qu’elle a ses défauts (même en fermant les yeux sur le postulat macguffinesque) ; j’ai un problème, notamment, avec ces personnages féminins qui, à peu près systématiquement, tombent amoureuses dans les trois cases au plus qui suivent leur rencontre avec un personnage masculin (Sohei Togué, surtout), même s’il y a quelques heureuses exceptions (rares, mais c’est tout de même un peu rassurant). Et il y a bien, çà et là, quelques rebondissements un peu trop forcés – ou quelques personnages trop unilatéraux (surtout comme de juste du côté du Mal) – ou quelques pans de l’intrigue qui ne parviennent pas à m’accrocher (le meurtre de la geisha, et, c’est lié, les bustes de Wagner…). Pas grand-chose, cependant, au regard de tout ce qui brille dans L’Histoire des 3 Adolf. Ce roman-fleuve combine l’efficacité formelle du thriller à un fond implacable et redoutable, le contexte historique fournissant une passerelle idéale pour ces deux dimensions de manière générale pas si faciles à accoler. Le sens du récit est admirable – le dessin aussi, qui fait preuve d’une inventivité en même temps que d’une maîtrise parfaites (la mise en page, notamment, m’a bluffé – sans excès, toujours pertinente dans ses effets).

 

On appréciera aussi de pouvoir lire ce monument dans une édition aussi luxueuse. Même si… eh bien, j’ai quelques critiques à formuler à ce propos… Car je crois que Delcourt – Tonkam aurait tout de même pu soigner un peu plus le boulot. La traduction un peu archaïque parfois de Jacques Lalloz aurait probablement gagné à un bon coût de Ripolin, certains phylactères sont étrangement inversés (?), ce genre de choses… Mais cela ne se sent jamais autant que dans le paratexte, surtout la double « exégèse » de l’œuvre par Didier Pasamonik et Kôsei Ono, abondante (une bonne quarantaine de pages à la fin de chacun des deux volumes), globalement passionnante (malgré quelques inexactitudes ou confusions çà et là, j’ai l’impression – ou exceptionnellement des prises de position peut-être pas très bienvenues ; globalement, j'ai préféré le point de vue japonais, mais sans doute parce que c'est surtout là que j'apprenais plein de trucs), mais visiblement pas relue, et affectée de nombreuses pétouilles typographiques… Il y a donc à redire sur cet écrin – joli mais parfois un peu bâclé, et nous parlons tout de même de bouquins qui coûtent 30 € pièce…

 

Bon, l’essentiel demeure la BD – qui est excellente. Et m’a probablement bien davantage convaincu à cette relecture qu’à l’époque. Maintenant, me faut relire Ayako… et aller au-delà, cette collection semblant toute désignée pour m’en fournir l’occasion.

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Wraith : Guide du Joueur

Publié le par Nébal

Wraith : Guide du Joueur

Wraith : Guide du Joueur, [Wraith: Players Guide], White Wolf – Ludis International, [1994] 1996, 177 p.

JOUEUR/CONTEUR

 

Je reviens à la gamme française de Wraith, antédiluvienne, avec ce Guide du Joueur, qui comprend pas mal d’éléments assez différents, et à vrai dire plus ou moins « du Joueur ».

 

On y trouve en effet aussi bien du matériel technique, soit des règles optionnelles et/ou approfondies, que du background – or ce dernier me paraît quand même à la base plutôt destiné au Conteur, à lui de voir ensuite s’il souhaite en user pour impliquer les joueurs dans un cadre particulier, gardant la mainmise sur ce qu’ils savent au juste de tout cela. Hors concours, le livre s’achève sur une série de brefs essais sur ce que cela signifie de jouer à Wraith, qui mettent l’accent sur tel ou tel point, dans une optique, disons, pas directement applicable en jeu en tant que telle, mais qui fournit des éléments d’inspiration pouvant assez aisément intégrer une Chronique et, mine de rien, l’orienter différemment, de manière plus subtile.

 

Un bric-à-brac hétéroclite, donc – impression renforcée par l’alternance de ces divers types de chapitres, voire au sein même de ces chapitres –, et, sans doute, d’un intérêt variable en tant que tel.

 

CHANGEZ-MOI CE TRADUCTEUR EN OBOLI

 

Mais, avant de se plonger dans l’examen du contenu de ce supplément, une précision s’impose – enfin, dans un sens, parce qu’elle est hélas peu ou prou systématique : la traduction française est tout bonnement ATROCE. C’est moche, maladroit, « littéral » et perclus de faux amis ; c’est confus (notions et termes de jeu sont en roue libre) et tout sauf pratique (ranger les Traits par ordre alphabétique français, c’était impossible ?) ; c’est à côté de la plaque, en somme… et parfois au point de tout gâcher, de rendre la lecture extrêmement pénible. Par chance, j’en ai presque fini avec la gamme française de Wraith, ne me reste plus que Midnight Express, et c’est tant mieux (façon de parler, hein), parce que j’ai plus d’une fois eu envie de balancer ce bouquin par la fenêtre – bon, j’ai eu pitié de mes voisins, quoi…

 

SYSTÈMES EN VRAC

 

Commençons par les données techniques, parce que je tends à croire que ce sont celles qui relèvent le plus de l’idée même d’un « Guide du Joueur ». En cela, les éléments que l’on trouve ici ne sont pas d’une originalité stupéfiante, et correspondent assez largement à ce que l’on peut trouver dans d’autres « Guides du Joueur » du Monde des Ténèbres, même si mon expérience personnelle se limite aux différents avatars de Vampire.

 

Sous l’intitulé « Traits », on trouve diverses choses (rangées n’importe comment au regard de la traduction, donc) – et tout d’abord la règle optionnelle des Qualités et Faiblesses : rien que de très classique à cet égard, et les… qualités et faiblesses de ce système de Qualités et Faiblesses sont globalement les mêmes que dans les autres jeux du Monde des Ténèbres, je suppose : il y a de quoi personnaliser utilement les PJ, c’est alors bienvenu, et il y a en même temps le risque du grosbillisme outré – à Stygia rien de nouveau. Cette menace mise à part, ce système présente peut-être quelques difficultés d’un autre ordre : globalement, il se veut adapté à Wraith, mais avec plus ou moins de pertinence ? C’est qu’il y a souvent, dans ce système, entendu de manière générale pour l’ensemble du Monde des Ténèbres, une dimension « physique » qui ne fait guère sens avec des personnages fantômes – ou pas autant. Et, quand c’est la dimension « sociale » qu’il faut prendre en compte, la société du Monde des Ombres diffère largement de ce qui se trouve de l’autre côté du Voile… L’essentiel est sans doute utilisable, oui, et parfois bien pensé en termes de transposition, mais, dans certains cas, sans doute faut-il bien peser ce que telle Qualité ou telle Faiblesse représente véritablement pour une Ombre, avant de la coucher sur la feuille de personnage.

 

Le reste du chapitre est consacré au listage de « nouveaux » Traits, venant compléter les listes du livre de base. C’est plus ou moins intéressant… Dans l’ensemble plutôt moins que plus. Le plus réussi, à mon sens, ce sont les neuf nouveaux Archétypes du Côté Sombre, abondamment décrits, Tourment inclus ; on trouve aussi de nouvelles Historiques qui peuvent avoir un intérêt, apporter un soupçon d’originalité à un PJ… Le reste, soit de nouveaux Archétypes pour la Nature et l’Attitude et, surtout, de nouvelles Capacités, plein, trop, bof – d’autant que, concernant ces dernières, outre que l’on n’a pas forcément grand besoin de pareil listage de manière générale, mais pourquoi pas, on retrouve surtout le problème mentionné concernant les Qualités et Faiblesses, mais de manière bien plus franche : pas mal de ces Traits ne me paraissent guère faire de sens pour des PJ Ombres.

 

Passé les deux très longs chapitres de background qui forment en définitive le cœur de ce Guide du Joueur, on revient aux règles avec un chapitre intitulé… « Règles ». Et qui est un nouveau fourre-tout dans le fourre-tout global qu’est ce supplément. Là encore plus ou moins intéressant, dans l’ensemble.

 

Et même plus ou moins « Règles » ? On commence en effet par de nouveaux (brefs) développements concernant la géographie du Monde des Ombres – un peu dans l’esprit de ce que l’on trouvait déjà dans le livret accompagnant l’Écran du Conteur, et qui venait déjà « éclairer » le contenu du livre de base sous cet angle ; je suppose que cela traduit bien (si j’ose dire) combien il peut être difficile de se représenter tout cela – une question, en fait, qui se complique peut-être encore dans ce supplément, du fait des longs développements de background consacrés aux divers Royaumes Ténébreux : le système global du livre de base demeure, mais l’application concrète est parfois un brin délicate, voire davantage.

 

Les sections suivantes de ce chapitre sont effectivement plus techniques. On trouve tout d’abord quelques développements sur les capacités innées des Ombres – les différents usages de « Voir la Mort », de « Voir la vie », et des « Sens accrus ». Je suppose que c’est bienvenu : ces aptitudes peuvent avoir leur importance, et le livre de base se montrait peut-être un peu trop lapidaire à leur égard.

 

La partie la plus intéressante à mon sens de ce chapitre porte sur les Entraves et les Passions – plus exactement, sur leur perte, ou leur développement, éventuellement leur acquisition. Par la force des choses, même s’il s’agit bien d’un contenu « technique », le propos a quelque chose d’un peu abstrait, mais ces pages contiennent des remarques, des suggestions, des mises en garde, des exemples, qu’un Conteur devrait avoir en tête (et, oui, probablement un Joueur aussi), dans le contexte d’une Chronique au long cours : ces éléments sont ce qui fait véritablement « vivre » (aheum…) une Ombre – si on ne leur accorde pas suffisamment d’attention, c’est qu’on ne joue pas à Wraith.

 

La dernière section de ce chapitre de « Règles » est bien différente – car très pointue. Elle ne sera dès lors pas utile dans toute Chronique de manière générale, mais pourra s’avérer cruciale dans certains cas – il s’agit en effet d’un système concernant les Ombres et les ordinateurs, et donc le piratage informatique. C’est d’une lecture très amusante – même si, vingt ans plus tard, tout cela paraît extraordinairement préhistorique… Le passage des années a donc probablement amoindri l’utilité concrète de cette section, mais je suppose qu’elle contient toujours suffisamment de bonnes idées pour être adaptée dans un cadre plus contemporain. Ceci d’autant que l’exposé, dans ce supplément trop souvent confus et rendu plus confus encore par une traduction qui ne devrait même pas mériter ce nom, est cette fois étrangement limpide – ce qui vaut d’ailleurs pour la section précédente, consacrée aux Entraves et aux Passions.

 

Reste un dernier (très bref) chapitre « technique », qui porte sur de nouveaux Arcanos – trois, en l’espèce, baptisés Flux, Suggestion et Mnemosynis. Vu de loin, c’est un peu la course habituelle dans le Monde des Ténèbres, avec toujours plus de capacités surnaturelles, mais je suppose qu’il ne faut pas les envisager forcément de la sorte – l’idée est qu’il s’agit d’arts « perdus », extrêmement rares en tant que tels (on avance que les Arcanos habituels peuvent connaître des variantes perdues, par ailleurs, ce qui peut s’avérer intéressant dans l’absolu). Même si les Arcanos dans Wraith n’ont pas le côté super-héroïque des Disciplines vampiriques, etc., il n’est vraiment pas dit que les joueurs devraient y avoir accès – en tout cas pas sans une longue Chronique décrivant comment ils les apprennent. Mais ils peuvent être intéressants chez des PNJ, notamment des Ombres très anciennes (et sans doute très puissantes…). Le plus intéressant ici, à vrai dire, n’est décidément pas dans la technique, mais le background sous-jacent : à titre d’exemple, l’Arcanos Mnemosynis et la Guilde associée sont à même de fournir d’intéressants sujets de scénarios.

 

Le bilan de la partie « technique » de ce Guide du Joueur est donc assez mitigé. J’en retiens en priorité les nouveaux Archétypes du Côté Sombre, éventuellement les nouvelles Historiques, en tout cas le système d’évolution des Entraves et Passions ; à un moindre degré, Qualités et Faiblesses, d’un côté, et informatique vintage, de l’autre, peuvent aussi s’avérer intéressantes, avec quelques précautions et/ou adaptations – le reste est très secondaire, voire inutile.

LÀ OÙ VIVENT LES MORTS

 

Entre ces différents chapitres essentiellement crunch, on trouve deux longs chapitres, bien plus longs, qui relèvent à 100 % du fluff. En tant que tels, ils sont plus ou moins pertinents dans l’optique d’un Guide du Joueur : si le premier de ces deux chapitres pourra, et éventuellement devrait, être lu par les Joueurs, je suis bien plus réservé à cet égard concernant le second, qui me paraît, initialement du moins, devoir être l’apanage du Conteur.

 

Mais, le premier… Me concernant, je crois bien que c’est le moment le plus intéressant/bienvenu de l’ensemble de ce supplément. En effet, il s’agit de décrire « La Société des Ombres » (la société stygienne, s’entend, on y reviendra très vite…) ; sous cet intitulé très vaste et flou, il faut en fait comprendre que l’on va se pencher sur les factions du royaume stygien – la Hiérarchie, les Renégats, les Hérétiques. Et c’est tout à fait bienvenu, parce que le livre de base, finalement, ne se montrait pas très disert à ce sujet : on avait les « grands archétypes » de ces factions (autant de reflets des factions d’autres jeux du Monde des Ténèbres, Vampire notamment), et une idée, dans le cadre de la Hiérarchie, de son fonctionnement… eh bien, « hiérarchique », mais finalement guère plus. L’objet de ce chapitre est d’exposer ce qui constitue le quotidien d’un Hiérarque, d’un Renégat ou d’un Hérétique – finalement, c’est ainsi que l’on sort du stéréotype. D’une certaine manière, l’idéologie ne vient qu’après – avec le flou inhérent aux prétendues « factions » des Renégats et Hérétiques, qui ne sont des groupes uniformes qu’aux yeux des plus brutaux des Hiérarques. Cependant, le chapitre donne de bons aperçus des philosophies possibles de ces divers courants – des idées directement applicables et qui, le cas échéant, montrent que la réalité des faits est bien plus complexe que la description hâtive de « ceux d’en face » par un PNJ nécessairement bourré de préjugés (ce qui valait dans Vampire pour le Sabbat, etc.). On ne trouvera pas ici de « révélations » en pagaille, ce n’est pas le propos – mais de quoi envisager ce que cela signifie qu’être un Hiérarque, un Renégat ou un Hérétique ; c’est donc tout à fait bienvenu.

 

Puis vient un très long chapitre intitulé « Les Royaumes Ténébreux », et qui, à mon sens, devrait donc relever plutôt du Conteur, au moins initialement. Il peut s’avérer très utile, indispensable même, dans une Chronique dédiée, mais ceux qui entendent rester dans le monde stygien n’en auront probablement jamais conscience.

 

C’est qu’il s’agit de décrire les « autres » Royaumes Ténébreux, qui sont donc autant d’alternatives à la fois géographiques et culturelles à Stygia, Charon et compagnie ; mais ils sont par essence mystérieux, et la très grande majorité des Ombres stygiennes ne sait absolument rien ne serait-ce que de leur existence...

 

Le livre de base mentionnait hâtivement qu’il y avait un Royaume de Jade d’inspiration chinoise, et un Royaume d’Ivoire africain, et qu’il y avait eu un Royaume d’Obsidienne mésoaméricain, mais sans en dire davantage. Le Guide du Joueur fournit des développements sur ces trois Royaumes Ténébreux, et complète la liste avec quatre autres : celui des Invisibles pour les Caraïbes (vaudou à donf, forcément), la Cité des Délices d’inspiration indienne, le Royaume d’Argile de l’Australie, enfin La Mer Qui Ne Connaît Pas Le Soleil, d’inspiration polynésienne. Chacun se voit accorder d’assez longs développements, suffisants pour fournir une bonne base de jeu – même si, sauf erreur, un seul de ces Royaumes Ténébreux a été par la suite développé au point d’avoir droit à ses propres suppléments : celui de Jade (deux volumes, en pleine vague asiatique de White Wolf).

 

Ces développements assez approfondis sont à la fois enthousiasmants et agaçants. Enthousiasmants, parce qu’ils offrent des cadres de jeu exotiques, très colorés le cas échéant, et parfois très inventifs. Si le Sombre Royaume de Jade est somme toute « classique », voire « banal » (c’est un avatar extrême du despotisme stygien, avec un cauchemardesque Qin Shi Huang à sa tête) – mais en même temps très carré et suffisamment exotique pour donner envie d’y jouer, avec tout de même quelques idées très intéressantes portant sur le bouddhisme, la situation du Japon, etc. –, d’autres de ces Royaumes s’éloignent bien davantage du « modèle » (aheum… c’est bien le problème) stygien, et acquièrent une personnalité propre tout à fait appréciable – ainsi les Invisibles dans une certaine mesure, le Royaume d’Argile un peu plus, surtout La Mer Qui Ne Connaît Pas Le Soleil. Le cas du Royaume d’Obsidienne étant un peu à part (encore que : il peut fonctionner dans une campagne stygienne comme celui des Invisibles, il y a de quoi faire dans les deux cas), ce sont le Royaume d’Ivoire et la Cité des Délices qui m’emballent le moins – le premier me laisse vraiment très perplexe du fait de certains choix orientés, le second… m’indiffère, je suppose. Mais le reste, oui, est assez enthousiasmant.

 

Mais ces développements sont donc tout aussi régulièrement agaçants – parce que c’est du gloubi-boulga mythologique à la sauce White Wolf ; alors même que l’apport mythologique propre de ces divers Royaumes Ténébreux justifie leur différence, il est bien trop souvent traité par-dessus la jambe, sans vrai respect, et avec une bonne dose de confusions, de raccourcis, de stéréotypes et de préjugés ethnocentriques, pour le moins navrante. Le cas du Royaume d’Ivoire, en dépit de l’intervention des Orishas, a particulièrement de quoi laisser perplexe. Mais d’autres procédés sont également critiquables à cet égard – ainsi, dans le cas des Invisibles, le fait de donner une signification proprement mondedesténèbresque à des notions du vaudou qui ont pourtant une consistance particulière dans notre monde : par exemple, on retrouve ici les termes de Rada et de Petro, mais ils n’ont rien à voir avec les types de loas de notre monde – ce sont les noms de deux Ombres… En outre, le terme « loa » lui-même est employé un peu n’importe comment. Ce n’est qu’un exemple, il y en aurait bien d’autres.

 

Or l’exposé peut en outre se montrer passablement confus – a fortiori, je l’admets, quand le lecteur ne sait rien ou presque du fonds mythologique employé : je devine qu’il y a un sacré potentiel dans La Mer Qui Ne Connaît Pas Le Soleil, mais il m’est difficile en l’état d’en tirer quoi que ce soit de concret. Et comme, dans le cas où le lecteur a au moins une vague idée de la base, les manipulations de la mythologie réelle ont de quoi susciter la méfiance, ce sentiment s’accroît encore pour les Royaumes Ténébreux les plus exotiques…

 

Cerise sur le gâteau, proprement française : la traduction à la ramasse aggrave encore tout cela – concernant le Royaume Ténébreux polynésien, je suis à peu près persuadé que cela a contribué à rendre ces développements plus… obscurs encore à mes yeux ; dans la continuité peut-être de ce qui se produisait pour le Royaume d’Ivoire, à vrai dire – j’ai plusieurs fois eu le sentiment que le traducteur ne comprenait absolument rien à ce qu’il traduisait… D’où un surcroit de confusion qui affecte clairement, aussi, les Invisibles, et, supposé-je, la Cité des Délices – au moins.

 

Il y a, dans ce long chapitre, beaucoup de matière à exploiter – et qui peut donner des trucs très chouettes, j’en suis convaincu. Mais revisiter un peu tout cela s’impose probablement, sur la base de recherches personnelles.

 

JOUER DES MORTS

 

Le Guide du Joueur se conclut sur des textes d’un autre ordre, plus original : sept petits articles, signés, qui sont autant d’essais sur la manière de jouer à Wraith. L’idée est plutôt intéressante, mais le résultat final m’a paru globalement décevant. On y pêche pas mal de banalités, hélas… Ce qui m’a le plus parlé porte sur le Côté Sombre – un aspect de ce jeu aussi inventif que dangereux. Le reste… Non, je n’en ai rien retenu. Et je ne sais toujours pas, lard ou cochon, ce qu’il faut penser de l’article de Chelsea Quinn Yarbro, en particulier…

 

Et ce qu’il faut penser de ce Guide du Joueur, globalement ? Eh bien, je suppose que cela dépend des attentes de chacun… Côté technique, il y a quelques choses pas inintéressantes çà et là, mais qui ne justifient probablement pas l’achat à elles seules. L’essentiel réside à mes yeux dans les deux longs chapitres de fluff – dont un seulement est véritablement destiné « aux Joueurs » ; il est très bon, ceci dit. Le reste est plutôt l’apanage du Conteur – qui a de quoi faire, avec les Royaumes Ténébreux, mais il lui faudra éventuellement reprendre tout ça à sa sauce.

 

En définitive, un supplément pas mauvais, mais tout sauf indispensable – et sans doute un peu médiocre, quand même.

 

Et horriblement traduit.

 

 

Je l’ai déjà dit ?

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Notes de Hiroshima, de Kenzaburô Ôé

Publié le par Nébal

Notes de Hiroshima, de Kenzaburô Ôé

ÔÉ Kenzaburô, Notes de Hiroshima, [Hiroshima nôto ヒロシマ・ノート], traduit du japonais par Dominique Palmé, Paris, Gallimard, coll. Folio, [1965, 1996] 2012, 271 p.

En 1963, le futur prix Nobel de Littérature Ôe Kenzaburô n’est âgé que de 28 ans – pourtant, il est déjà un écrivain reconnu, récompensé par le prix Akutagawa cinq ans plus tôt ! Sur le plan personnel, toutefois, il est alors dans une mauvaise passe – notamment du fait de la naissance de son fils Hikari, lourdement handicapé, et dont les chances de survie paraissent très faibles. C’est dans ce contexte difficile qu’il se voit confier par une revue la tâche de couvrir la neuvième Conférence mondiale contre les armes nucléaires, à Hiroshima – la ville ravagée par le premier bombardement atomique de l’histoire de l’humanité, dix-huit ans seulement auparavant. Le romancier se fera journaliste – et connaîtra là-bas une expérience tenant presque de la révélation religieuse, et qu’il sera amené à reporter sur le tragique cas de son frêle enfant.

 

Ces deux événements conjoints décident en effet pour une large part de la carrière ultérieure de l’auteur – qui mettra sans cesse en scène un père confronté au handicap de son enfant, tout en éclairant cette relation au prisme d’une éthique supérieure que l’auteur a décelé dans la vie même des hibakusha, les victimes irradiées du bombardement atomique. Mais, au-delà de la seule littérature de fiction, les voyages accomplis par l’auteur à Hiroshima entre 1963 et 1965 (il y en aura bien d’autres par la suite) décident également de son engagement militant : il a trouvé, dans le sort des hibakusha, une cause qu’il fait dès lors sienne, et qui s’étendra progressivement – contre les armes atomiques, contre la guerre, contre le nucléaire civil, contre le révisionnisme, etc. Les Notes de Hiroshima, qui compilent les sept reportages rédigés entre 1963 et 1965, agrémentés d’une introduction et d’une conclusion, sont dès lors un titre crucial dans la bibliographie de l’auteur : le reportage « de commande » est tôt devenu passionnel, vibrant, et le lecteur le ressent dans sa chair, comme sans doute l’auteur lui-même ; la communication de cette puissante émotion n'est pas le moindre atout de ce livre étonnant.

 

Le reportage initial, en août 1963, est pourtant passablement désolant. Le tableau dressé par Ôe Kenzaburô est même parfaitement navrant – et hélas pas si surprenant ? C’est que la Conférence mondiale, qui a lieu tandis que se négocie un traité de désarmement partiel qui accroît en fait les tensions idéologiques, est aussitôt victime de dissensions – avant même son ouverture officielle ! En effet, les « socialistes » (entendre les pro-soviétiques) et les « communistes » (entendre les pro-Chinois) ne peuvent pas se blairer et se foutent sans cesse sur la gueule ; l'autre grande faction présente à la conférence est syndicaliste, et plus indécise (les conservateurs, à l’initiative du PLD, ont leur propre organisme, absent de la Conférence). Mais ces trois sous-groupes sont semble-t-il d’accord sur un point : ils considèrent que, le pire du pire, ce sont les syndicats étudiants... Et j'ai l'impression que le jeune auteur est plutôt de leur bord (sans surprise ?). Quoi qu'il en soit, ces petits cons n'étaient pas prévus au programme, mais improvisent pourtant une intervention sur le vif – alors les « communistes » font appel à la police, laquelle charge les jeunots en train de chanter L'Internationale… Par la suite, pendant des décennies, les factions antagonistes ne se réuniront plus – chacune tenant son propre événement, dans des villes et à des dates différentes. Oui, le tableau est navrant – cocasse à sa manière, mais navrant.

 

Mais Ôe Kenzaburô remarque que tout ceci ne prend nullement en compte les victimes du bombardement atomique, les hibakusha. Le jeune auteur a la conviction qu’ils devraient être au centre des événements, mais, dans les faits, on les ignore largement – par pudeur, par lâcheté, par mesquinerie ? L’intérêt politique seul domine, au prisme des seuls clivages idéologiques, où la mauvaise foi le dispute au fanatisme. Or les irradiés, en 1963, sont là (encore… certains d'entre eux...), sous les yeux mêmes des ardents délégués, qui ne les voient pas car, sans doute, à la vérité ils s'en moquent. Mais Ôe Kenzaburô revient à Hiroshima un an après le fiasco de la Conférence mondiale, dans l’idée de donner la parole aux victimes de la bombe ; les six mois suivants correspondront à autant de voyages et de reportages, qui déboucheront sur la publication de ces Notes de Hiroshima en 1965.

 

Mais Ôe Kenzaburô comprend vite que faire parler les hibakusha, même avec les meilleures intentions du monde, que sont assurément les siennes, n’est pas sans soulever quelques difficultés. De fait, pour reprendre la formule, les atomisés « sont écartelés entre le "devoir de mémoire" et le "droit de se taire" ». Ces deux tendances antagonistes sont au cœur même de la question des hibakusha. Aussi ne peut-on se contenter, quand on est un étranger à Hiroshima tel l'auteur, de débouler dans la ville avec ses gros sabots – fleur au fusil, mais fusil justement. Les bonnes intentions, comprend l’auteur, peuvent se montrer aussi agressives que les coupables maladresses de ceux qui ne perçoivent pas bien toute la portée du problème – ainsi du cas rappelé, à plusieurs reprises, de ce journaliste qui, en reportage à Hiroshima, demandait aux hibakusha ce qu’ils pensaient de son plan génial consistant à lancer deux ou trois bombes atomiques sur la Corée pour régler le problème…

 

C’est que, Ôe Kenzaburô en est convaincu, quand on n’est pas un hibakusha, on ne perçoit pas bien l’ampleur du drame qui s’est joué le 6 août 1945 à Hiroshima. Rapidement après l’explosion de Little Boy, le nom de la ville est connu dans le monde entier, et dès lors irrémédiablement associé à la bombe atomique. Mais, aux yeux de l’auteur, on n’évoquait en fait de la sorte que la puissance incroyable de l’arme nucléaire – pas la tragique réalité des malheurs qu’elle avait provoqués ; or c’est bien de cela qu’il faut parler. Il faut parler des victimes de Hiroshima comme on parle des victimes d’Auschwitz (sans qu’il s’agisse de faire la course entre les deux cauchemars, espérons-le) : et, à en croire Ôe Kenzaburô, ce n’est tout simplement pas le cas au milieu des années 1960.

 

Pour cela, il ne faut pas seulement parler des victimes, mais parler avec elles, et leur laisser la parole – si elles le souhaitent, donc. Or la censure américaine pendant l’occupation, puis la pudibonderie intéressée des autorités japonaises ensuite, ont instauré une chape de plomb sur les événements de Hiroshima – parler de tout cela était difficile, sinon impossible. Exceptionnellement, un Hara Tamiki (voyez Hiroshima, fleurs d’été) avait pu s’exprimer, mais la « littérature de la bombe atomique » (genbaku bungaku) des premiers temps rencontrait bien des difficultés avant publication – la mairie même de Hiroshima, sous la pression des politiques, soucieux de ne pas déplaire à l'ami américain, avait dû renoncer à faire paraître un éloquent recueil de témoignages. Cette censure plus ou moins franche, un journaliste du nom de Kanai la subissait de plein fouet, et il s’était dédié à la dénoncer. C’est un des « héros » de ce livre, d'autant que son activisme dépassait le seul champ journalistique.

 

L’autre héros, plus marquant encore, est le Dr Shigetô, irradié lui-même, et qui mène les opérations au sein de « l’hôpital de la bombe atomique » à Hiroshima ; lui et ses collègues mènent les premières recherches sur les séquelles du bombardement atomique – et notamment sur les très nombreux cas de leucémie qui ont suivi, dans un contexte de totale ignorance, ou presque, quant aux effets de l’irradiation. Au-delà des soins apportés aux victimes – il en meurt toujours plus, des hibakusha à proprement parler, mais aussi leurs enfants, pas encore nés le 6 août 1945, et c’est bien là le plus terrible dans cette histoire (Ôe Kenzaburô conclut son essai en mentionnant les récits de science-fiction apocalyptiques où la génétique même des hommes est bouleversée par l’holocauste nucléaire) –, au-delà des seuls soins, donc, l’approche scientifique du problème implique de se livrer à des études statistiques, rendues compliquées par le manque d’implication des autorités ; d’autant qu’elles semblent ne pas « comprendre » que le problème dépasse les seules villes de Hiroshima et Nagasaki : les hibakusha ont pu bouger après le drame – ils sont nombreux à avoir gagné Tôkyô, Ôsaka, que sais-je, et, dans ces villes, on ne sait rien du mal des atomisés, on ne le prend pas en compte car on ne sait tout simplement pas de quoi il s’agit ! Il n'y a en effet aucune communication ou presque à cet égard dans la communauté médicale, les articles sont rares, et l'administration plus que frileuse... La situation est encore pire à Okinawa : les Ryûkyû sont toujours sous le contrôle des Américains à cette époque… Et lesdits Américains, à Hiroshima même, ont certes mené des études sur les effets de l’irradiation, avec une institution dédiée, mais à relativement court terme, et dans une perspective purement « documentaire », disons, détachée de tout soin. Les hommes tels que Kanai ou Shigetô se battent sur tous ces fronts – pour comprendre, pour informer, pour traiter, pour prévenir.

 

Cependant, si l’admiration de l’auteur pour ces deux hommes et quelques autres vibre dans ces pages, la révélation peu ou prou mystique de Ôe à Hiroshima est d’un autre ordre – c’est au contact des autres hibakusha, les plus ou moins anonymes, qu’elle s’accomplit. Les femmes défigurées par les chéloïdes qui tiennent la revue Hiroshima no kawa, par exemple... Ce vieil homme alité dans son hôpital, mais qui sort brièvement pour bénir la Conférence mondiale contre les armes nucléaires – en laquelle il voudra croire jusqu’au bout... Ce jeune homme qui, malgré la leucémie, travaille comme un fou, avec une application presque maniaque – mais qui épouse aussi une jeune femme, tous deux sachant qu’il ne fera pas long feu…

 

De fait, la veuve se suicide rapidement après le décès prévisible de son époux. Dans un autre lit de l’hôpital, il y a cet autre vieil homme qui a multiplié les tentatives, échouant toujours et, bougon, contraint d’attendre que la maladie l’emporte. La question du suicide s’immisce dans le drame de Hiroshima – inévitablement. Et pas seulement, supposé-je, en raison d’une morbidité censément particulière à la culture japonaise (je vous renvoie à La Mort volontaire au Japon, de Maurice Pinguet), même si Ôe Kenzaburô note qu’il est heureux, si l’on ose dire, que Hiroshima ne soit pas une ville de culture chrétienne – vilipendant le suicide comme une atteinte inqualifiable aux droits du créateur… Les hibakusha ont le droit de partir comme ils le souhaitent. Mais ce n’est pas seulement cela, donc – peut-être sa connaissance de la littérature française contemporaine et de la philosophie notamment existentialiste a-t-elle joué ? Je ne m’y connais guère pour ma part, et dis donc peut-être des bêtises, mais, à la lecture de certains passages de ces Notes de Hiroshima, j’ai pensé, du moins, aux mots de Camus dans Le Mythe de Sisyphe : « Il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux : c'est le suicide. » Et il s’agit bien, pour Ôe Kenzaburô, d’un problème philosophique – et à dimension morale. Car l'auteur, sans condamner le moins du monde ceux qui se suicident (et il rapporte avec émotion et compassion bien des cas, on l’a vu), voue une profonde admiration à « ceux qui ne capitulent jamais ».

 

Son expérience de Hiroshima le bouleverse dans ses conceptions morales – et il écrit pour partie au moins dans l’espoir que d’autres vivent à sa suite la même expérience. C’est qu’il a trouvé, en la personne des hibakusha, l’archétype même de la « dignité humaine » ; par surprise – il n’est pas dit qu’il croyait auparavant qu’une telle chose puisse exister. Mais oui : les irradiés sont l’humanité dans ce qu’elle a de plus « authentique », un qualificatif qui revient souvent – notamment, mais pas seulement, pour désigner l’excellent Dr Shigetô. Leur souffrance, et la variété de leurs réponses à cette souffrance, sont autant d’exemples à bien appréhender – c’est dans leur abnégation que l’auteur croit reconnaître ce qui devrait, à ses yeux, constituer, s’il en faut une, l’essence même du Japon. La communication de leur expérience n’en est que plus salutaire – et Ôe Kenzaburô est d’autant plus disposé à répandre l’évangile muet des irradiés que ces échanges avec autant de morts en sursis (une humanité au carré, sous cet angle ?) ont rejailli sur sa situation personnelle : le rapport à Hikari, l’enfant handicapé, et qui ne survivra probablement pas…

 

(Non seulement il survivra – il est toujours vivant –, mais il deviendra un compositeur apprécié.)

 

On adhérera, ou pas, à ce discours. Pour ma part, il est bien des points, dans l’argumentaire d’Ôe Kenzaburô, qui me laissent au mieux sceptique – peut-être en partie parce que je n’ai pas un Hikari sous les yeux, certes. Je n’ai en tout cas pas fait d’expérience m’amenant à appréhender de la sorte la dignité humaine – et n’attache pas de plus-value éthique à l’abnégation de « ceux qui ne capitulent jamais » ; à la limite, ça serait même plutôt le contraire, enfin, je ne sais pas... Quand le discours de l’auteur verse un tantinet dans l’essentialisme, même connoté positivement, je ne peux tout simplement pas le suivre – et son insistance sur le caractère « unique » et pire que tout du drame de Hiroshima ne me convainc pas toujours, a fortiori quand l’auteur met Auschwitz dans la balance.

 

Cependant, tout cela n’est absolument d’aucune importance – car cela ne m’empêche pas de saisir combien Notes de Hiroshima est un grand livre, et un beau livre. Il est ici un point sur lequel je me dois d’insister : à la lecture de ce seul compte rendu malhabile, on pourrait croire que la philosophie de l’auteur mériterait bien des guillemets – qu’elle ne serait finalement qu’un énième et fade avatar de tant de « perles de sagesse » à dix balles, comme en commettent tant de pseudo-sages pseudo-littérateurs, les Paulo Coehlo, les Bernard Werber, les Pierre Rabhi dans un autre registre, tous les tâcherons du « développement personnel » et j’en passe. Rien de plus faux : la réflexion d’Ôe Kenzaburô dans ce livre est bien autrement subtile, d’une manière que je ne saurais tout simplement pas rendre dans pareil compte rendu de lecture.

 

Mais il est un autre élément à prendre en compte, crucial à mes yeux : Notes de Hiroshima est un grand livre au plan littéraire – il est bien l’œuvre d’un grand écrivain. Dans la forme comme dans le fond, ce livre vibre d’une passion de tous les instants – l’émotion résonne dans le style, et l’ensemble émeut profondément ; non pas sur le mode d’un pathos presse-bouton (le sujet même n’était pas sans risque à cet égard), mais avec une sincérité parfaite et admirable. J’y ai trouvé, alors que je ne m’y attendais pas vraiment, la valeur proprement littéraire qui m’avait échappé, récemment, dans Hiroshima, fleurs d’été de Hara Tamiki.

 

Notes de Hiroshima est un très beau livre – plus subtil qu’il n’en a l’air, et puissamment émouvant. Sous le reportage journalistique perce l’expérience philosophique qui décide d’une carrière, et d’une vie familiale. Un ouvrage très touchant, et probablement crucial dans la bibliographie du jeune alors Ôe Kenzaburô, bien loin de deviner sans doute qu’il serait un jour le second prix Nobel de Littérature japonais – or les Notes de Hiroshima ont probablement leur part dans cette prestigieuse récompense.

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Kedamame, l'homme venu du chaos, t. 3, de Yukio Tamai

Publié le par Nébal

Kedamame, l'homme venu du chaos, t. 3, de Yukio Tamai

TAMAI Yukio, Kedamame, l’homme venu du chaos, t. 3, [Kedamame ケダマメ], traduction depuis le japonais [par] Thomas Lameth, Grenoble, Glénat, coll. Seinen manga, [2014] 2018, 192 p.

Et nous revenons à Kedamame, l’homme venu du chaos, avec ce troisième tome (sur quatre) paru tout récemment. En tête de cette chronique, je me dois de renouveler un avertissement qui s’impose depuis le début de la série de Tamai Yukio : Kedamame est une BD bourrée de rebondissements, parfois très surprenants, et qu’il serait dommage de SPOILER. Toutefois, pour avoir quelque chose à dire en l’espèce, il va me falloir révéler quelques trucs… et notamment Le Gros Twist de ce troisième volume. Si vous comptez lire cette BD, faites l’impasse sur cet article – contentez-vous de savoir, si cela doit aguicher votre intérêt, que ça tourne toujours très bien, même si Le Gros Twist pourra peut-être laisser un peu perplexe, fonction des attentes de chacun (il me paraît au moins intéressant, s’il me fait me poser quelques questions) ; par ailleurs, le dessin est au top, revenant au brio du premier tome après un tome 2 plus qu’honnête mais davantage retenu.

 

Ce troisième tome s’ouvre en plein sur le titanesque combat opposant Kokemaru/Kedama et le sinistre Homme-Tortue, qui s’affiche dans toute sa hideur monstrueuse ; notre héros n’est toutefois pas en reste, côté manifestations de son « impureté » tout droit dérivée du chaos du « pays de l’Andemain »… Et il est en fâcheuse posture, car son retour à l’époque de Kamakura, entreprise des plus hardie, s’est accompagné d’un bug – littéralement – qui ne lui permet pas de se montrer au top de ses impressionnantes capacités. Il aura pourtant un moyen de surmonter cette faiblesse… un moyen dont je ne sais pas très bien que penser : c’est assurément surprenant, et finalement très rigolo, oui – c’est juste que côté crédibilité, on repassera, sans doute… Bah, est-ce si important en l’espèce ? Vraiment pas dit !

 

Ce combat épique en même temps que monstrueux fait intervenir bien d’autres personnages : Kokemaru et l’Homme-Tortue ont chacun leurs alliés. Mais, derrière, ce qui compte vraiment est le sort de Mayu – nous savons que l’Homme-Tortue veut la bouffer ; Kokemaru, lui, est censé la protéger… mais l’objectif de sa mission n’est en théorie pas si différent. Il y a là une ambiguïté potentiellement intéressante, même si peut-être pas assez approfondie par l’auteur. Ceci dit, il accompagne bel et bien sa baston dantesque de considérations d’un autre ordre, disons « philosophiques », avec des guillemets pour le principe, même si j’ai le sentiment que c’est probablement bien moins creux que ce que l’on nous sert généralement, dans des circonstances comparables, dans votre seinen d’action habituel – pour le coup, je tends à croire que Kedamame l’emporte sans peine sur, mettons, Gunnm, que j’aime beaucoup quand même mais qui a ses moments lourdingues à cet égard ; et éclate carrément la boursouflure péteuse d’un The Ghost in the Shell de sinistre mémoire… C’est qu’il s’agit de se demander – enfin ! – ce que Mayu elle-même pense de tout cela ; et sa réponse n’est pas si convenue, outre qu'elle éclaire précieusement sa psychologie (ce qui est sans doute crucial pour la surprenante suite des opérations, j’y reviendrai) : c’est que la jeune fille est brutalement confrontée à la possibilité que sa vie, d’essence absurde, ait en fin de compte un sens… Mais quelle est la part, dans tout cela, de la conviction et de la pulsion suicidaire, de la jalousie et de l’altruisme ? Et la jeune fille ne se leurre-t-elle pas, à intégrer de manière aussi drastique (et crédule ?) le discours intéressé des hommes de l’Andemain ? Un individu seul aurait-il un tel pouvoir ? Dit comme ça, ça peut faire aussi couillon que d’usage dans tant de mangas, mais, franchement, j’ai trouvé que Tamai Yukio se débrouillait très bien avec ces idées, qui lui permettent de faire « respirer » sa longue scène d’action d’une manière à la fois cohérente et… oui, plus futée qu’elle n’en a l’air.

 

Ceci dit, son principal atout dans cette séquence réside probablement dans le dessin. Le principe de ce que j’avais dit concernant les deux premiers tomes demeure : ça n’a rien de révolutionnaire, mais c’est sacrément efficace, et clairement bien au-dessus du lot. Le tome 2, toujours très bon sous cet angle, m’avait toutefois paru un peu plus « retenu » que le premier – bizarrement ou pas, la séquence au XXVe siècle ne générait pas d’images aussi fortes que le Japon de Kamakura, où les scènes de danse, notamment, étaient de toute beauté, tandis que les mutations de Kokemaru, quand elles étaient encore chargées de mystère dans le premier tome, avaient un impact plus ou moins « body horror » assez saisissant (même si cette dimension demeurait dans le tome 2 – et j’avais même évoqué alors, à tort ou à raison, certains trucs d’Itô Junji). Ici, cependant, le combat épique entre Kokemaru et l’Homme-Tortue suscite des images assez fabuleuses, très dynamiques, parfois un brin confuses peut-être (pas tant que ça, heureusement), mais le résultat est tout de même admirable : c’est du très bon seinen d’action, pour le coup.

 

Le cadre de Kamakura, enfin, est toujours aussi appréciable, même si l’action débridée de ces premiers chapitres ne permet guère d’envisager en profondeur la société de ce temps. Toutefois, Tamai Yukio (qui avait un conseiller chargé de la « supervision historique sur l’époque de Kamakura », l’historien Hongô Kazuto) glisse çà et là des petits « trucs » finalement bien vus et enthousiasmants – ainsi, à la fin de cet arc, de la référence au merveilleux Chôju-giga, fameux rouleau peint riche de savoureuses caricatures animalières et datant approximativement de cette époque (très approximativement – il semblerait que l’on parle plutôt de la fin de Heian pour les illustrations originelles, et il y a probablement eu plusieurs auteurs sur une période relativement longue ; ce qui ne doit pas poser problème ici, hein).

 

Mais c’est là qu’intervient Le Gros Twist, et donc : SPOILER !!!

 

Depuis le début, les lecteurs attentifs ont pu remarquer que chaque chapitre de la BD était dit appartenir à un « cycle premier », constitué de plusieurs « rouleaux », et c’était toujours vrai sur la majeure partie de ce troisième tome. C’est alors seulement, passablement après le « milieu » de la série, que nous arrivons au « cycle second »… qui sabre brutalement un aspect essentiel de la BD jusqu’alors : l’association à l’époque de Kamakura. D’un seul coup, nous nous retrouvons… en l’an 6 de l’Ère Shôwa ! Soit 1931… Vous me direz : « C’est une histoire de voyage dans le temps, après tout… » Et vous aurez parfaitement raison. Pourtant, j’ai trouvé cette bascule… eh bien, très surprenante – comme pas mal de rebondissements dans cette BD qui, sans trop en faire, joue habilement des attentes du lecteur, et sait, le cas échéant, les contourner.

 

Le style graphique en est irrémédiablement affecté – mais, étrangement, ce cadre moins « exotique » bénéficie d’un dessin particulièrement léché, sur un mode plus « calme » que la furie épique des premiers « rouleaux » de ce troisième tome. C’est que les « genome hackers », toujours de la partie, procèdent différemment ? Pas de baston, cette fois – mais une lutte d’influence, portant sur une nouvelle « souche » génétique à préserver… et qui ressemble diablement à Mayu ; dans ses traits, mais aussi dans son comportement ! Car la jeune fille, qui s'appelle Mayumi figurez-vous, tantôt timide, tantôt un brin rebelle, a un tempérament romantique – les chansons populaires aidant, et la tradition théâtrale du Japon en arrière-plan, l'adolescente semble considérer qu’il n’y a rien de plus beau, dans la vie, qu’un double suicide amoureux, un shinjû à la manière de Chikamatsu ; ce qui, bien sûr, entre en résonance avec le comportement de Mayu lors de la grosse bataille du début du volume.

 

Une optique qui a de quoi effrayer notre Kedamame, rebaptisé Dama-K, égal à lui-même dans son rôle de vendeur à la sauvette particulièrement pouilleux (en même temps que félin – littéralement félin le cas échéant)… Kedamame, c'est son job, surveille la jeune Mayumi depuis sa naissance – mais un rival du nom de Sawada, lié à notre héros, fait de même : tout sauf pouilleux, lui, il affiche l’apparence d’un bel homme, un séducteur né, aux traits peut-être un peu androgynes mais avec en même temps quelque chose d’un peu « hard boiled ». Les deux hommes comptent s’emparer des précieux gènes de Mayumi – ce qui rend toujours aussi flou le rôle exact de Kedamame au plan éthique. Mais l’heure n’est plus aux combats titanesques, coups spéciaux et katanas virevoltants : il s’agit d’une lutte d’influence, oui, et de séduction…

 

Si cette dernière dimension me laisse encore un peu sceptique, globalement, j’ai trouvé que cette bascule était, non seulement pertinente, mais aussi, en définitive, très bien réalisée. J'ai admiré la caractérisation du trio de personnages, et son insertion dans un Japon des débuts de Shôwa certes moins exotique que celui de Kamakura, mais pas moins chargé d’épaisseur historique – ainsi quand on évoque en arrière-plan l’invasion de la Mandchourie, concomitante. Mais tout cela doit beaucoup au dessin, je suppose – sobre, élégant, très léché ; pas le moins du monde spectaculaire cette fois, mais d’un à-propos remarquable.

 

Demeure toutefois une interrogation – car cette bascule est bien tardive, et nous savons depuis le départ que la série ne comptera que quatre tomes en tout. Or ceci semble introduire un nouvel « arc », dans une perspective de série qui aurait bien davantage d’ampleur. La question que je me pose est donc la suivante : ce rebondissement un peu tardif avait-il été conçu comme tel dès le départ, dans l’optique d’une BD qui trouverait son achèvement naturel dans le tome suivant ? Ou bien s’agissait-il d’une tentative de transformer Kedamame en une série au plus long cours, tentative qui, pour une raison ou une autre, aurait échoué ? Le rapport à la conclusion de la série dans le tome 4 serait on ne peut plus différent dans les deux cas. Et je ne dispose bien sûr pas des moyens de trancher la question…

 

Nous verrons bien, à la lecture du quatrième et dernier volume, prévu pour fin novembre – et je le lirai de toute façon, parce que, jusque-là, j’ai vraiment beaucoup apprécié Kedamame. Concernant ce tome-ci précisément, d’ailleurs, je l’ai trouvé bien plus convaincant que le précédent (que j’avais bien aimé quand même) ; au niveau du premier tome ? Peut-être pas, mais c’est tout de même un bon cru – la démonstration, une fois de plus, que Tamai Yukio est un dessinateur talentueux et un conteur habile, qui sait jouer avec les attentes de ses lecteurs, tantôt pour les satisfaire, tantôt pour les circonvenir, mais toujours de sorte à faire bien mieux, bien plus malin. Vraiment un très chouette divertissement.

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