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Jeudi 16 août 2007

Lune-de-miel-en-enfer.jpg

BROWN (Fredric), Lune de miel en enfer, traduit de l’américain par Jean Sendy, traduction révisée par Thomas Day, [Paris], Denoël – Gallimard, coll. Folio Science-fiction, [1958, 1964, 1986] 2007, 366 p.
 
Fredric Brown est incontestablement un des maîtres de la SF humoristique, un admirable précurseur de Douglas Adams et Terry Pratchett, entre autres (probablement plus doué encore, d’ailleurs ; j’avoue avoir été un peu déçu par le Guide galactique…). Comme beaucoup de monde, j’imagine, je l’ai découvert pour ma part à la lecture du jubilatoire Martiens, go home !, hilarant roman décrivant l’invasion de la Terre par une flopée de Martiens petits, verts, indiscrets, et terriblement mal élevés… Et j’ai poursuivi l’expérience avec le non moins réjouissant L’univers en folie, succulente parodie de la SF space op’ des pulps antérieurs à « l’âge d’or », riche en absurdités de génie (le voyage spatial rendu possible grâce à une machine à coudre… c’est grandiose…). Cependant, Fredric Brown était semble-t-il renommé avant tout pour ses nouvelles, tant en SF qu’en policier, et je n’avais jusqu’alors jamais eu l’occasion de le voir s’exercer au périlleux exercice de la forme courte. C’est désormais chose faite, avec cette réédition tant attendue de Lune de miel en enfer, recueil d’une vingtaine de nouvelles de science-fiction (surtout ; mais il y a aussi quelques textes relevant davantage de la fantasy ou du fantastique – « Rien ne cerf de courir », « Une chance sur plusieurs milliards », « Géométrie plane », « Vaudou », « Bruissement d’ailes »…), généralement très courtes (nombreux sont les textes courant sur seulement 2 ou 3 pages, même si l’on trouve des nouvelles plus longues).
 
Commençons par évoquer la première nouvelle du recueil, qui lui donne son titre. Si elle déroge à la présentation d’ensemble que je viens de dresser du fait de sa longueur (une soixantaine de pages, c’est le plus long récit du recueil), elle n’en présente pas moins un certain nombre de caractéristiques assez révélatrices de la tonalité générale de ce qui va suivre. Et tout d’abord pour ce qui est du contexte : la guerre froide. Celle-ci est en effet au cœur de ce recueil, et le thème ressurgit dans bien des nouvelles (la moitié environ, souvent les plus longs textes, composés généralement durant la première moitié des années 1950), que ce soit, comme ici, d’une manière largement humoristique (« Lune de miel en enfer », donc, mais aussi « Un homme de qualité » et « Un mot de notre direction »), ou, et cela m’a quelque peu surpris pour ma part, d’une manière bien plus sombre, voire totalement dénuée d’humour, mais non moins efficace (« Le dôme », « La sentinelle », « L’arène », « L’arme ») ; il y a en outre, entre ces deux extrêmes, une grande variété de degrés (« Le dernier Martien », « Une souris », « Les dieux en rient encore »). Dans « Lune de miel en enfer », ainsi, la guerre froide tend à devenir « chaude », le monde est près de basculer dans le conflit nucléaire, quand on constate une irrégularité statistique pour le moins perturbante : il ne naît plus que des filles… Ray Carmody, ancien astronaute et désormais opérateur du super-ordinateur « Junior », se voit dès lors confier une mission cruciale éventuellement à même de sauver la Terre : il va tenter de procréer sur la Lune ! On lui a choisi une épouse, d’ailleurs ; et, devant ce danger menaçant toute la Terre, il se trouve qu’il s’agit d’une Russe… C’est un brin grivois, sans être jamais vulgaire, c’est très drôle, mais pas seulement ; une excellente nouvelle, très bien ficelée, traitant la guerre froide par la satire, et lui cherchant une solution très « peace and love » avec quelques années d’avance…
 
Je ne vais pas détailler ainsi toutes les nouvelles du recueil – certaines sont trop courtes pour ne pas se retrouver plus ou moins contraint de lâcher le morceau –, mais revenir néanmoins sur celles qui m’ont paru les plus marquantes.
 
« Un homme de qualité », par exemple, retrouve le thème de la guerre froide, mais en le transposant, comme c’était souvent le cas à l’époque, sous la forme d’une invasion extraterrestre. Fredric Brown nous raconte ainsi comment Al Hanley a sauvé le monde entier sans même s’en rendre compte, tout simplement parce qu’il était complètement bourré… Ici, c’est le thème de l’incompréhension entre les deux blocs qui se trouve donc amené, avec un humour dévastateur.
 
Mais la crainte de la guerre nucléaire peut conduire à des textes bien plus sombres. Ainsi, par exemple, « Le dôme » : Le professeur Braden, conscient de l’inéluctabilité de l’holocauste atomique, s’est construit un abri et s’y est enfermé ; 30 ans plus tard, il hésite : osera-t-il enfin sortir ? A quoi peut bien ressembler le monde, désormais ? Y aura-t-il seulement quelqu’un pour l’accueillir ? Il est si seul…
 
La figure du savant plus ou moins sensé revient en maintes occasions, ainsi, par exemple, dans la jouissive et terrifiante « Expérience », mais aussi, plus tard, dans « L’arme », texte qui tient de la fable, avec sa morale lapidaire : « Seul un fou peut donner [une arme] à un idiot »…
 
« Le dernier Martien », parallèlement, joue la carte de l’ambiguïté : le texte est très drôle, certes, mais il y a quelque chose de plus, une angoisse sous-jaçante, celle de l’invasion dissimulée, de l’éventuelle subversion communiste cachée derrière une respectabilité de façade toute américaine (à la manière de Invasion Of The Body Snatchers, vous savez, ce cultissime film de SF stupidement traduit par un imbécile heureux sous le nom de L’invasion des profanateurs de sépultures…) : ici, un homme désespéré, au comptoir d’un bar, prétend à qui veut l’entendre ne pas être celui que ses papiers indiquent, mais bien le dernier survivant des habitants de la planète Mars, fauchés par une étrange épidémie… On retrouve ce thème avec « Une souris », mais aussi, de manière particulièrement brillante, avec l’excellent texte intitulé « Les dieux en rient encore ».
 
« L’arène » poursuit sur le thème de la guerre froide en la transposant sur un plan galactique, l’affrontement à mort de deux races parfaitement incapables de se comprendre mutuellement (ce que l’on retrouve aussi dans un sens dans le court et glaçant texte intitulé « La sentinelle »). Ici, la bataille qui s’annonce sera décisive, tout le monde en est conscient ; mais une étrange entité intervient, sélectionnant un membre de chaque race (un jeune éclaireur humain et son équivalent chez les « Externes », qui ressemble comme de bien entendu à une sphère rouge…), pour qu’ils se livrent dans une arène hors du temps à un combat à mort, qui décidera du destin de l’univers : le perdant verra sa race exterminée par un pouvoir supérieur, le vainqueur ne subira pas une seule perte. Un long texte très efficace et inventif, très noir aussi, qui m’a particulièrement touché (il faut dire que, dans une pathétique tentative de nouvelle, j’avais quasiment plagié ce texte sans le savoir, groumf…).
 
L’intervention externe pour mettre fin, d’une manière ou d’une autre, au conflit, revient elle aussi plusieurs fois, et notamment dans l’hilarante nouvelle intitulée « Un mot de notre direction », très sarcastique et fort bien vue, un petit bijou d’humour absurde.
 
Mais il est bien d’autres textes que l’on pourrait mentionner ici, par exemple le troublant « Bruissement d’ailes », traitant brillamment du thème de la superstition, ou encore diverses histoires à chute, parfois très prévisible (« Vaudou », « La première machine à voyager dans le temps »), mais souvent hilarantes (« Géométrie plane », par exemple, très chouette fable… sur la tricherie aux examens !).
 
Tout cela se lit fort bien, même si le recueil est – assez nécessairement – inégal. Les textes évoquant la guerre froide ont parfois quelque peu vieilli (et certains sont relativement connotés...), certains brefs récits sont tout au plus amusants. Mais c’est dans l’ensemble fort divertissant, un recueil de grande qualité qui se lit tout seul et ne pourra que satisfaire les nombreux admirateurs de l’auteur de Martiens, go home !, lesquels découvriront probablement ici des facettes qu’ils ne lui soupçonnaient guère.
par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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  • : 25/05/1982
  • : Toulouse
  • : musique cinéma lecture photo Toulouse
  • : Alors alors... Bon, ben, c'est moi Nébal, et je suis un doctorant en histoire du droit et des idées politiques (oui, oui, ça existe...). Sinon, ben, je suis un gros consommateur de disques (surtout rock, post-rock, electro, indus, ambient, trip hop...), films (surtout SF / fantastique, nanars y compris...) et livres (surtout SF / fantastique / fantasy, et en BD, comics), et j'adoooooooooooore en parler avec des gens. D'où ce blog en fait... Et je sais pas quoi dire de plus, moi... Chui pas […]

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