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"Kane. L'intégrale 1/3", de Karl Edward Wagner

Publié le par Nébal

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WAGNER (Karl Edward), Kane. L’intégrale 1/3, traduit de l’américain par Patrick Marcel, avant-propos de Gilles Dumay, [Paris], Denoël, coll. Lunes d’encre, [1975-1976, 2002] 2007, 608 p.
 
Bon, c’est pas un scoop, hein : aujourd’hui, il y a comme qui dirait une surproduction en heroic fantasy, bien encouragée, il faut le reconnaître, par des éditeurs pas toujours très scrupuleux, et des lecteurs prêts à bouffer de la merde et à en redemander le long de cycles interminables tant qu’il y a sur la couverture de ladite merde un type avec une grosse épée ou une donzelle en string de cuir. Et on y retrouve un peu toujours la même chose, dans cette « big commercial fantasy » : les auteurs ont généralement lu et adoré Tolkien – et ça c’est pas moi qui les en blâmerais –, mais considèrent que ça constitue dès lors une raison suffisante pour plagier le Maître, ou du moins essayer, avec juste une petite variation pour prétendre que « ah mais non, c’est une œuvre originale »… D’où une infinité de bouquins fonctionnant à la manière d’une partie de Donj’, avec la petite équipe d’aventuriers, la quête, l’ancien artefact surpuissant, et le vilain sorcier / nécromancien / chef orque / Dieu du mal qui plonge le monde dans le chaos.
 
Il peut malgré tout y avoir de très bonnes choses dans tout ça, ou du moins des machins fort divertissants : fut un temps (ah, nostalgie…) où je m’amusais bien moi aussi à rôder dans les Royaumes Oubliés, et où je lisais volontiers Margaret Weis et Tracy Hickman, par exemple. Je serais gonflé de prétendre le contraire. Par contre, une chose m’a toujours un peu gêné dans ce genre de récits : le manichéisme à bloc. Les gentils contre les méchants, ça ne correspond pas vraiment à ma vision du monde, et, on dira ce qu’on voudra, je n’ai pour ma part jamais considéré que Le seigneur des anneaux tombait excessivement dans ce travers, à la différence de ses nombreux émules (enfin... bon, je m'explique : chez Tolkien, il y a des méchants vraiment méchants, et quelques gentils vraiment gentils - assez rares, finalement - ; mais, entre les deux, les "gris" me semblent bien plus nombreux qu'on ne le dit généralement). Alors il y a bien des œuvres qui tentent de pondérer légèrement cette vilaine tendance, par exemple les romans et nouvelles composant « l’hypercycle du Multivers », ou « du Champion Eternel », de Michael Moorcock : Elric n’est pas forcément très fréquentable, il est même un brin sadique, et fait appel à l’occasion au maléfique Arioch… mais au final il se retrouve quand même indéniablement dans le camp des « gentils ». Elric aussi a été bien plagié comme il faut, certes ; mais le manichéisme reste quand même assez largement présent, au-delà de l'éventuelle part d'ombre du héros.
 
Il y a eu pourtant des sagas d’heroic fantasy, ou, si l’on préfère, de sword’n’sorcery, pour éviter ce travers. Ne serait-ce que le grand ancêtre emblématique du genre : Conan, chez Robert Howard, est un barbare, un voleur, un assassin, qui ne rechigne pas à l’occasion sur une petite séance de débauche et est quand même marqué par une certaine ambition l’amenant à des exactions diverses et variées qui n’en font pas exactement un saint (d’ailleurs, petite digression : Bragelonne, éditeur emblématique de cette fantasy à brouzoufs que je stigmatisais à l’instant, devrait publier l’intégrale des Conan de Robert Howard dans leur version d’origine, non traficotée et « amoindrie » par Lyon Sprague de Camp, encore inédite en France ; chouette !).
 
Et puis il y a Kane. Le personnage créé par Karl Edward Wagner, titulaire de deux World Fantasy Awards, a semble-t-il depuis un certain temps un statut « culte » en Anglo-saxonnie. En France, par contre, il était à peu près inconnu jusque là. Pourtant, il se pose là, le Kane. Autant le dire tout de suite : c’est une enflure finie, une ordure, un salopard, un fourbe, totalement dénué de morale, égoïste au possible, cynique et ambitieux. Les bons sentiments, l’altruisme, le bien, tout ça il le prend, il le retourne, et IL L’ENCULE !!! La quatrième de couv’ dit de lui qu’il est « à la fois Conan et Sauron ». Y’a du vrai, là dedans, même si, comme un critique du Cafard cosmique a pu le faire remarquer, Sauron, finalement, on ne sait pas grand chose de lui… Néanmoins, ce que l’on peut entendre par là, c’est que Kane est à la fois (ou, si l'on préfère, alternativement) le héros du roman, celui que l’on suit avec plaisir et aux exploits duquel on applaudit, et aussi le pire vilain de l’histoire, prêt à mettre le monde à feu et à sang pour satisfaire son ambition…
 
Mais qui est-il, au juste, ce Kane ? Eh bien, on ne sait pas vraiment… Nul ne connaît ses origines, et il n’est guère loquace à ce sujet. Mais tout à porte à croire… qu’il est à peu de choses près immortel, et parcourt la terre depuis plusieurs siècles ! Le personnage, quoi qu’il en soit, impose le respect : colosse musculeux à l’épaisse chevelure rousse, d’une habileté mortelle au combat, il n’est cependant pas qu’une brute sanguinaire à la cervelle de moineau ; c’est aussi un érudit, d’une grande culture littéraire et maîtrisant parfaitement les langues anciennes, qui connaît les légendes les plus obscures et les sortilèges que l’humanité a préféré oublier ; c’est en outre un brillant meneur d’hommes, un général compétent, stratège et tacticien hautement qualifié, un administrateur talentueux, un politicien fourbe et ambitieux. Et c’est une ordure immorale : Kane n’agit que dans l’intérêt de Kane, il ne se reconnaît aucun maître et n’adhère à aucune cause, si ce n’est parce qu’elle lui procure un intérêt temporaire ; aussi Kane peut-il se trouver dans le camp des « bons » et dans celui des « méchants » successivement… ou en même temps. Car Kane est tout sauf manichéen, et il en va de même du monde dans lequel il vit ; ce ne sont que complots, trahisons, fourberies en tout sens, et les personnages, quels qu’ils soient, ne sauraient en définitive se voir accoler l’étiquette réductrice de bons ou de méchants, en-dehors de quelques cas extrêmes pour ce qui est de l’abomination. Ca ne les rend que plus crédibles. Et en plus, ça défoule !
 
Le présent volume est le premier d’une intégrale en trois tomes du « cycle » de Kane, comprenant en tout trois romans, quinze nouvelles et deux poèmes. On trouvera dans celui-ci les deux premiers romans du cycle, La pierre de sang (1975) et La croisade des ténèbres (1976).
 
Au début de La pierre de sang, Kane fait partie d’une minable troupe de brigands ; un jour, cependant, il remarque dans le butin une étrange bague, une « pierre de sang », qui éveille son intérêt ; il se l’approprie en massacrant ses compagnons, puis part faire quelques recherches qui semblent confirmer ses premières intuitions. Kane se rend alors à la cité-Etat de Sélonari, menacée par sa voisine Breimen, et propose un plan à son souverain : non loin de Sélonari se trouve le marais de Kranor-Rill, dont on dit qu’il abrite les ruines de l’antique cité d’Arellarti, riche en artefacts anciens à même de conférer un avantage décisif à l’armée sélonarie ; si on lui confie une troupe de mercenaires, Kane s’engage à découvrir la cité oubliée, et à en ramener les trésors. Le souverain, lui aussi très érudit et loin d’être un imbécile, accepte : après tout, au pire, il ne perdra que quelques mercenaires… mais il se méfie quelque peu du géant roux. Quoi qu’il en soit, Kane s’enfonce bientôt dans le sinistre marécage, et, tandis que ses hommes tombent comme des mouches, terrassés par les serpents ou les assauts incessants des Rillytis, hommes-crapauds dégénérés descendant de l’ancienne race d’Arellarti, la pierre de sang qu’il porte au doigt se met à briller d’un étrange éclat… Je n’en dirais pas plus. Il y a en tout cas énormément d’aventure, de personnages charismatiques, d’embrouilles politiques, de fourberies en tout genre et de trahisons en veux-tu en voilà. Wagner n’est pas un grand styliste, mais le récit se tient bien et se lit agréablement - je le préfère pour ma part cent fois à ce que j'ai pu lire de Moorcock, par exemple... Un roman très divertissant, qui fourmille de bonnes idées, et rend un hommage appuyé à la littérature pulp : aux Conan de Robert Howard, bien sûr, mais aussi à une certaine science-fiction « à l’ancienne » (aussi étrange que cela puisse paraître, on trouve dans ce roman des extra-terrestres, et, dans un sens, des ordinateurs ! Il y a par ailleurs une « réflexion » – faut le dire vite, hein : je vous rassure, tout ça n’est guère subtil… – sur la science incomprise et perçue comme sorcellerie, qui n’est pas inintéressante) ; enfin, on pense énormément à Lovecraft lors de certains passages, notamment vers la fin, au parfum d’apocalypse. Extrêmement divertissant.
 
La croisade des ténèbres est un roman totalement indépendant, le seul lien avec La pierre de sang étant le personnage de Kane et l’univers qu’il parcourt. La cité d’Ingoldi a connu une brusque révolution : Ortède, un ancien pillard qui s’était attiré les sympathies de la populace, a refait surface sous le nom d’Ortède Ak-Ceddi, prophète de Sataki, une obscure (si j’ose dire) divinité maléfique, et la foule fanatisée a renversé le pouvoir des marchands ; bientôt, la horde des satakistes, tout de noir vêtus et arborant un brassard (qui fait un peu nazi…), déferle sur tout le Chapelli pour y semer la destruction : ceux qui refusent d’adhérer au culte de Sataki sont impitoyablement éliminés, et la croisade pouilleuse d’Ortède Ak-Ceddi, secondée par des ombres démoniaques, semble invincible. Kane est alors le général de la cité-Etat de Sandotnéri, et surveille la montée en puissance de la croisade des ténèbres ; mais une intrigue de palais l’opposant à Jarvo, le favori de la princesse Esketra, l’oblige bientôt à prendre la fuite. Jarvo le remplaçant à la tête de l’armée de Sandotnéri, Kane, en toute logique, décide de se joindre à Ortède Ak-Ceddi, pour faire de la horde satakiste une véritable armée, à même de submerger le monde entier… Ce roman, plus bref et à certains égards plus bourrin que le précédent, est une fois de plus très divertissant. L’ambiance de cauchemar totalitaire du royaume satakiste est fort bien rendue, et on retrouve là encore une atmosphère quelque peu lovecraftienne qui fait plaisir. Kane est toujours un salaud, les autres aussi, les trahisons s’enchaînent, et le lecteur passe un bon moment.
 
Ce premier volume de l’intégrale du « cycle de Kane » constitue ainsi un divertissement de qualité, et j’attends pour ma part la suite avec une certaine impatience.

CITRIQ

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lutin 21/01/2011 17:51


Excellente suggestion à nouveau. C'est vrai que je l'avais repéré celui-ci, mais j'ai été tellement déçue par certains romans que je ne lui ai pas donné sa chance.
Je vais sans doute revoir mon jugement.


Efelle 02/08/2009 20:23

Un an et demi après mon précédent message, je me suis mis à la lecture de ce volume...
La Pierre de Sang m'a convaincu aussi efficacement que tes chroniques.
Bonne pioche !

Tétard 20/08/2008 17:52

Lu. Je ne lis plus bcp de fantasy, hormis les classiques, Howard, Haggard, Ashton Smith, Dunsany (qui (hormis Howard) n'apparaissent pas dans ta liste de lecture, que penses-tu de ces auteurs ?).
Mais j'ai adoré les romans de ce volume, davantage que le roman du second volume (dont je n'ai pas encore lu les nouvelles).
La fin de La pierre de sang, avec ses réminiscences lovecraftiennes (ou klarkash-toniennes) est effectivement très savoureuse. Kane est un personnage bcp plus noir que Conan, auquel on pourrait peut-être (?)concéder un certain code d'honneur (la veuve, l'orphelin et l'amitié, tout ça...). Kane pour le coup, plus qu'un anti-héros, est un héros du mal (même s'il ne défend que sa propre cause, comme la plupart des personnages qu'il cotoie/affronte).
Je constate à l'occasion que nombre des auteurs publiés par Lunes d'Encre ont reçu des prix prestigieux ? Question angoissante : faut-il tous les lire ?

Nébal 13/02/2008 11:16

Ben tu me diras des nouvelles de tout ça, alors. Whittemore = chef-d'oeuvre, déjà. Et "Kane", un excellent divertissement à mon sens ; le deuxième tome devrait paraître dans l'année : youpie !

efelle 13/02/2008 10:56

Argh ! Ca m'apprendra à trop traîner sur les blogs des autres. La chronique du Cafard ne m'avait pas donné envie, tu viens de le faire...

Allez hop sur la liste d'achat mais pas pour tout de suite, Whittemore est prioritaire (et commandé).

Nébal 01/09/2007 09:47

Tiens donc ! Salutations, mon cher Meta (donc) !

Eh bien oui, j'avoue n'avoir pas lu G. Martin, honte sur moi, mais le fait est que tu n'es pas le premier à m'en vanter les mérites, et je compte bien me taper "Le trône de fer" un de ces jours (même si j'avoue être davantage porté sur la SF, le fantastique et la fantasy "urbaine", et éprouve une certaine méfiance pour les cycles à n'en plus finir) ; j'avance dans ma "pile à lire", qui déborde vraiment, et je m'y mets.

Ca fait bien plaisir en tout cas de te voir jeter un oeil sur mon blog miteux. Merci pour tes remarques, et n'hésite pas (grand timide, va !) à "LaChe tEs KoMS", comme y disent les djeuns ! ;)

Meta 31/08/2007 23:41

Il est vrai qu'il y a un sacré nombre de romans médiocres en fantasy qui sortent sur les étagères. Je m'étonne que ta liste d'auteurs ne comporte pas justement le nom de G. Martin, qui a écrit le génial "trône de fer" (11 volumes à ce jour). C'est une fantasy à petites touches fantastiques, absolument pas manichéen, sans héros (seulement des figures), remarquablement bien écrit, très intelligent dans le regard qu'il porte sur la société médiévale et les psychologies (le mot est certes anachronique) et, il le faut bien, passionnant. N'aimant pas la fantasy, j'ai dévoré les pages de ce roman à succès. J'espère que ceux qui ne l'ont pas lu (en es-tu Nebal ?) courront l'acheter !
Et tant que j'y suis, pour le premier commentaire que je poste sur ce blog, mes compliments pour sa remarquable rigueur et son hallucinante régularité !!