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"Dr Adder", de K.W. Jeter

Publié le par Nébal

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JETER (K.W.), Dr Adder, postface de Philip K. Dick, traduit de l’américain par Michel Lederer, Paris, Denoël, coll. Présence du futur, [1972, 1979, 1984] 1985, 247 p.
 
Pan dans ta gueule. On pourrait résumer ainsi l’effet produit par ce Dr Adder, premier roman de l’écrivain de SF et de fantastique américain K.W. Jeter, probablement plus connu, et sans doute à tort, pour ses suites à Blade Runner et sa paternité blagueuse à l’égard du mouvement steampunk. Dr Adder, c’est très différent ; c’est parfois un peu immature, certes, mais c’est du costaud, du vilain, du sauvage, qui tape là où ça fait mal. Laissons la parole au personnage-titre : « Toute ma vie j’ai voulu que le monde, le monde entier ait besoin de moi, vienne vers moi, me supplie, m’aime, m’adore ! Et j’y étais presque arrivé ! Et je voulais juste ça pour... juste pour... parce que je m’imaginais que si j’y parvenais, je pourrais dire à tout le monde en même temps, à L.A., à Orange County, au monde entier, d’aller se faire foutre ! » Ca a le mérite d’être clair.
 
Rien d’étonnant, dès lors, à ce que ce roman écrit en 1972 n’ait pas trouvé d’éditeur avant 1984. Pourtant, Jeter avait des arguments de poids dans son dossier. D’une part, il n’était pas vraiment – comme on l’a dit un peu trop facilement – en avance sur son temps, mais en plein dedans : l’heure était à la provoc’, à l’outrance ; c’était l’époque des Dangereuses visions d’Harlan Ellison, et celle de Crash! de J.G. Ballard, c’était l’époque de Jack Barron et l’éternité de Norman Spinrad, roman avec lequel Dr Adder présente bien des similitudes. D’autre part et surtout, ce premier roman avait un fan de tout premier ordre en la personne de Philip K. Dick (d’ailleurs un brin caricaturé par l’auteur à travers le personnage de KCID), à qui un professeur de K.W. Jeter avait confié le manuscrit en 1972 en le présentant comme « bon » ; pour Dick, qui s’en explique dans une postface, ce n’est pas seulement « bon » : c’est « grand », et pour tout dire indispensable. Dick s’est par la suite lié d’amitié avec Jeter (aux lecteurs de Siva : Jeter serait plus ou moins le nihiliste passionné tenant à tout prix à demander à Dieu une explication pour la mort de son chat, semble-t-il – même si cette anecdote précise renvoie à une autre connaissance de Dick, d’après Lawrence Sutin), et n’a cessé de batailler pour faire publier ce roman. En vain : les éditeurs – américains, anglais, français… – restaient frileux devant ce brûlot acide, cru et sauvage. Et il faudra attendre douze ans, soit après la mort de Dick, pour que Dr Adder trouve enfin preneur…
 
En exergue du roman, une citation, que j’espère apocryphe (mais j’ai un gros doute, malgré l’énormité du machin…), d’une lettre adressée par un lecteur à la revue Penthouse en novembre 1972 donne le ton : « J’aimerais joindre ma voie à ceux qui réclament des images de femmes amputées dans votre magazine. Les femmes qui n’ont qu’un bras, et surtout celles qui n’ont qu’une jambe, sont particulièrement excitantes et des photos représentant de jolies amputées seraient certainement appréciées par un grand nombre de vos lecteurs… » Ambiance !
 
Le futur (?) décrit par K.W. Jeter est en effet terriblement glauque. Los Angeles est une mégalopole qui suinte, sombre, dégoulinante, gangrenée, parfois tout bonnement cauchemardesque. C’est pourtant là que décide de se rendre E. Allen Limmit, lequel travaillait jusqu’alors à l’Unité de ponte de Phoenix, où il tenait plus précisément le bordel. E. Allen Limmit n’a rien d’un héros, étant bien au contraire apathique et mal dans sa peau, obnubilé par le décès de sa mère et son abandon par son père, le génial et ignoble Lester Gass – criminel de guerre, authentique boucher, dont les inventions ont grandement contribué à la répression sanguinaire d’une tentative d’insurrection anarchisante aux Etats-Unis quelques années plus tôt… E. Allen Limmit en a un peu marre ; mais il possède quelque chose qui pourrait intéresser, lui a-t-on dit, le fameux docteur Adder, à Los Angeles. Mais qui est-il donc, ce docteur ? Le maître de l’Interface, un gigantesque et lugubre quartier de la débauche, en gros ; le psychochirurgien génial qui, en usant d’une drogue inventée par Lester Gass pour interroger les « terroristes », plonge au plus profond de l’inconscient de ses clients pour repérer leurs perversions les plus intimes, et agir en conséquence, notamment par le remodelage des prostituées, que ce soit par l’amputation d’un ou de plusieurs membres, ou d’une manière plus sinistre encore. Ainsi, tout le monde est content, à l’en croire, et Adder est une figure incontournable, une légende, de ce triste L.A.
 
Tout le monde ? Pas tout à fait. Il y a une opposition : l’évangéliste vidéo John Mox et ses Forces Morales, qui trouvent un appui certain dans les couches les plus aisées et âgées de la population d’Orange County, ainsi les membres de l’O.F.P., riches quadragénaires qui arpentent les égouts de la Zone-Rat, submergée par les crève-la-dalle et quelques reliques révolutionnaires, à la recherche du Fils Prodigue, et ont une manière bien particulière de tuer le veau gras… Car l’hypocrisie règne, dans ces soi-disant beaux quartiers que déserte une jeunesse vouant un véritable culte au docteur Adder, et les plus débauchés ne sont pas forcément ceux que l’on croit, quand les moralistes les plus austères rêvent en secret d’un gigantesque parc d’attractions du sexe et de putes amputées artificielles…
 
Pan dans ta gueule, donc. Le monde décrit par K.W. Jeter est uniformément noir et sordide, et certaines scènes tiennent de l'horreur pure. L’hypocrisie règne en maître, les « valeurs » sont en premier lieu violées par ceux qui s’en font une bannière, et le héros, dans l’histoire, est bien ce charismatique docteur Adder, qui joue le jeu au mépris des règles, poussé par un profond nihilisme et l’envie tenace d’envoyer au final tout le monde se faire foutre. Tout le monde : Mox et ses fafs en costume gris, mais tout autant ses innombrables « disciples », agités de la gâchette au cerveau cramé, les putes, les macs, les révolutionnaires qui ne craignent rien davantage qu’une révolution… Tous les mêmes, au final, tous dans le même panier. Et si Adder, par la force des choses, se trouve au premier rang dans la guerre civile imminente, il n’en voue pas moins le plus profond mépris pour tous ces délires, et peut bien se satisfaire, après tout, de régner sur des cendres. Adder incarne ainsi une facette de Jeter : celle d’une puissance nihiliste et ricanante, égocentrique et mégalomane, qui attire les regards et suscite l’adoration, ce qui lui donne toute légitimité pour cracher sa haine bien compréhensible.
 
Mais il y a l’autre face, E. Allen Limmit, apathique et irrésolu, paumé dans une L.A. dont il ignore tout, et se retrouve bientôt atteint par une sorte de fascination / répulsion pour le psychochirurgien : l’homme lui fait peur, il le dégoûte, mais il veut à certains égards devenir comme lui, voire devenir Adder lui-même ; qu’importe si cela choque son ex-compagne, révolutionnaire très à cheval sur les principes… Adder, au moins, est quelqu’un. Et Limmit n’aspire pas à autre chose, en définitive, même si, pour cela, il lui faut « tuer le père »…
 
Noir, perturbant, pertinent, Dr Adder est aussi dans l’ensemble un roman très prenant, mais il n’est cependant pas exempt de défauts, à vrai dire inhérents à un premier roman : Jeter, ainsi, tend à se disperser quelque peu à l’occasion, tout ne s’enchaîne pas à merveille (et notamment les deux parties du roman), et le propos évoque parfois une crise d’adolescence un peu tardive. Je ne le qualifierais donc pas pour ma part de chef-d’œuvre, comme cela a pu être avancé ailleurs. Mais Dr Adder reste un très bon roman – a fortiori premier roman – original, cinglant et délicieusement suversif, aujourd’hui encore. A lire.

CITRIQ

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Nébal 27/08/2007 01:35

Pour citer le Dr Adder, je crois que tu peux aller te faire foutre, enfoiré qui a vu NIN en concert... Mais bon, moi j'ai vu (voir article Summercase), c'était pas mal aussi... A plus, petit canaillou. ;)

Baptiste 27/08/2007 00:50

Uhu, "J'aimerais joindre ma voix à ceux qui réclament des images de femmes amputées dans votre magazine". On voit bien qu'ils connaissaient pas trop internet à l'époque ;-).
A part ça, ma foi, ça donne envie ce bouquin...
Sinon, pour le plaisir de finir en te foutant les boules, c'est vrai que Nine Inch Nails; Sonic Youth; Kings Of Leon; Dizzee Rascal; Turbonegro; Low; Laurent Garnier; UNKLE; M.I.A.; Hayseed Dixie; Björk;... c'est sacrément chouette en concert. Ahhahahah (rire diabolique).
Bisous!