
MOORCOCK (Michael), Tout Corum, traduit de l’anglais par Bruno Martin et Patrick Couton, Nantes,
L’Atalante, coll. Bibliothèque de l’évasion, [1971-1973, 1988-1990] 1998, 862 p.
Pour certains, dont je suis, le jeu de rôles a pu constituer une invitation à la découverte des littératures de l’imaginaire. Attiré par
Donjons & Dragons, Warhammer, et bien sûr JRTM, je ne pouvais qu’avoir envie de me plonger dans l’œuvre de Tolkien. Ma pré-adolescence pseudo-goth m’amenant à me
régaler avec Vampire : la mascarade, j’ai fort logiquement enchaîné et dévoré bien des classiques de la littérature vampirique, de Dracula à Âmes perdues, en
passant par Je suis une légende, Salem… et Anne Rice (oui, bon, hein, ça va…). Subjugué par l’horreur délirante de L’appel de Cthulhu, j’ai découvert, adoré, lu, relu
et re-relu Lovecraft. De même, c’est le jeu de rôles Ambre qui m’a amené à Zelazny, etc.
Et c’est comme ça que j’ai découvert Moorcock. En feuilletant un catalogue de jeux de rôles, je suis tombé sur Elric, un nom que
j’avais probablement déjà croisé auparavant. D’après la couv’, il avait pas l’air commode, l’albinos. Et puis on parlait de lui comme étant « Elric le nécromancien », et moi, les
nécromanciens, ça m’a toujours botté. Bon. Page suivante : Hawkmoon, toujours d’après Moorcock. La description de l’univers me séduit énormément, et je décide d’entamer la lecture
du cycle en question. Bilan : sept bouquins très brefs, écrits avec les pieds, mais qui se lisent tout seul ; une histoire franchement bof, mais un univers très sympa. Pas vraiment
convaincu quand même…
Les années passent. Je m’intéresse beaucoup moins aux jeux de rôles et à la science-fiction. Mais j’entends toujours, à l’occasion, parler de
Moorcock. Et j’apprends que l’Angliche n’est pas « que » l’auteur de ces grands cycles de fantasy que sont « Elric », « Hawkmoon », « Corum » et
« Erekosë », et qui n’en forment un définitive qu’un, mais aussi un auteur reconnu et estimé dans le monde de la science-fiction, un éditeur important dans l’histoire du genre, une
figure incontournable de la « new wave of science-fiction », etc. Du coup, quand je me suis enfin remis à dévorer toutes ces sortes de choses, je me suis dit que Moorcock
méritait bien que je lui accorde une deuxième chance. Et surtout que je ne pouvais pas décemment parler de fantasy sans avoir lu l’incontournable cycle d’Elric… J’attaque la bête, et,
dans l’ensemble, je m’emmerde franchement ; intrigues inintéressantes, univers flou, style médiocre pour rester poli, deus ex machina en veux-tu en voilà, … Seul le personnage même
d’Elric, plutôt réussi, me semble à la hauteur de la réputation du cycle. Pas convaincu, mais alors pas du tout. Je veux bien croire, ceci dit, que ça m’aurait amplement contenté à l’âge de 12
ans, mais voilà, à 25, ça ne me fait pas le même effet… Mais, comme vous avez eu l’occasion de le constater si vous avez suivi mes comptes-rendus des romans de Van Vogt, je suis un brin
masochiste, faut croire. J’avais lu « Elric » et « Hawkmoon » ; bon, ben autant lire « Corum » et « Erekosë »…
Corum, donc. Corum Jhaelen Irsei, le Prince à la Robe Ecarlate. Un avatar du Champion éternel, et donc d’Elric, d’Hawkmoon et d’Erekosë. Et,
comme il se doit, une figure noble et tragique, un être d’une puissance incomparable mais au triste destin, un héros avec une part d’ombre et une certaine faiblesse. Et cette intégrale nous
amènera à suivre ses aventures le long de deux cycles de trois romans chacun, écrits de 1971 à 1973 – Moorcock, qui a dédié certains de ses romans à ses créanciers, écrivait parfois un roman
entier en moins d’une semaine ; il faut le rappeler, cela explique parfois bien des choses…
Commençons donc par la « trilogie des épées ». C’était il y a bien longtemps, dans un monde mystérieux, un monde de science et de
magie, quand l’homme, primitif, était encore bien loin de dominer la Terre. Il y avait en effet d’autres races, plus anciennes, pour occuper le premier plan, les Vadhaghs et les Nhadraghs, qui se
sont longtemps affrontés dans une guerre cruelle et sans merci, avant de sombrer lentement dans une molle décadence caractérisée par le repli sur soi et l’ignorance du monde extérieur. Aussi
Vadhaghs et Nhadraghs n’ont-ils pas pris conscience de l’essor des hommes – les Mabdens –, et cela leur sera fatal. Il se trouve en effet, parmi les Mabdens, de sinistres personnages, tels que le
cruel comte Glandyth-a-Krae, pour s’être donnés corps et âme aux Seigneurs du Chaos, les Maîtres de l’Epée, qui dominent ce plan du Multivers. Et le comte Glandyth s’est lancé dans une croisade
sanguinaire pour éliminer les anciennes races de « démons ». Vhadhaghs et Nhadraghs, inconscients du danger, succombent bien vite, dans leur isolement et leur incompréhension, ainsi que
tous ceux parmi les Mabdens qui ne partagent pas la haine du comte. Et la famille de Corum toute entière est ainsi massacrée par les cruels Mabdens, et son château réduit en cendres. Le Prince à
la Robe Ecarlate, quant à lui, est capturé et torturé par Glandyth, qui compte s’amuser un peu avec celui qui est probablement le dernier des Vhadhaghs ; il lui tranche une main, et lui
arrache un œil. Mais l’avatar du Champion Eternel – il n’a pas encore conscience de l’être – trouve cependant la force de fuir en usant de l’antique faculté des Vhadhaghs leur permettant de
voyager entre les plans. Il trouve alors refuge auprès de la belle Rhalina, margravine d’Allomglyl, une Mabden certes, mais bien différente du comte Glandyth-a-Krae, et dont il finit par tomber
éperdument amoureux. Mais la horde de Glandyth compte bien poursuivre son combat pour anéantir ce Vadhagh qui lui a échappé, ainsi que tous ceux qui seraient prêts à lui venir en aide. Commence
alors la quête de Corum, qui devra tout mettre en œuvre pour sauver le monde des exactions des Maîtres de l’Epée et de leurs sbires, et se venger de son tortionnaire. Mais le prince mutilé ne
sera pas sans ressources dans cette quête : un étrange sorcier lui confiera de puissants artefacts, l’œil de Rhynn et la Main de Kwll, pour pallier à son handicap et être en mesure de
débarrasser le monde du Chevalier des Epées, le maître ultime de Glandyth, que les lecteurs d’Elric connaissent sous le nom d’Arioch. Et bientôt arrivera également un étrange individu du nom de
Jhary-a-Conel, un petit chat ailé perché sur son épaule ; il dit être « le compagnon des héros », et voyager à travers les plans pour seconder le Champion Eternel, qu’il s’appelle
Corum, Hawkmoon ou Erekosë ; et il explique au prince borgne que sa quête ne saurait s’arrêter à une mesquine vengeance : il doit débarrasser le monde des Maîtres de l’Epée pour
restaurer le pouvoir des Seigneurs de l’Ordre ; c’est son destin, et il ne saurait y échapper…
C’est plutôt réussi. Corum, notamment, est un personnage intéressant, qui ressemble certes à bien des égards à Elric (qu’il croise à
l’occasion), mais n’en a gardé que les aspects les plus intéressants, évacuant la puérilité et la tendance à l’auto-apitoiement qui pouvaient agacer chez le détenteur de Stormbringer. Corum est
une figure noble et tragique, un jouet des Dieux qui entend bien se rebeller contre eux, un archaïsme égaré dans un monde qu’il ne comprend pas et découvre sous tous ses aspects, les plus
horribles comme les plus séduisants. Le monde de Corum est d’ailleurs bien plus intéressant que celui d’Elric, qui est toujours resté un peu flou à mon sens. Il y a par moments de brillantes
idées, quelques scènes très fortes, notamment les plus cauchemardesques (ainsi la mutilation de Corum, les diverses utilisations de l’œil de Rhynn et de la Main de Kwll, ou encore la dantesque
rencontre entre Corum et Arioch ou enfin l’intervention de Xiombarg). L’histoire, en outre, se tient bien, avec des personnages attachants – Rhalina, Jhary – ou repoussants – Glandyth en premier
lieu, bien sûr, mais aussi Gaynor le Damné, subtil « vilain », parfois touchant, que l’on croise à l’occasion dans d’autres récits du Multivers. Chaque roman, centré sur le combat
contre un des Maîtres de l’Epée, a une certaine unité, mais les trois romans s’enchaînent bien pour former au final une saga fort distrayante. L’écriture n’est certes pas transcendante, mais cela
passe tout de même nettement mieux qu’Elric dans l’ensemble ; on regrettera juste une fin un peu en queue de poisson… Bien plus convaincant qu’Elric à mon goût,
donc.
Passons à la deuxième trilogie, celle de « Caer Mahlod ». Bien des années ont passé depuis la conclusion de la « trilogie des
épées ». Le monde est calme, et l’harmonie règne. Mais Corum s’ennuie : Rhalina est morte, tandis que le Vhadhagh vivra encore potentiellement bien des siècles ; Jhary a disparu,
parti aider un autre avatar du Champion Eternel ; quant aux Mabdens, que Corum a pris en sympathie maintenant que les fanatiques tels que Glandyth-a-Krae sont de l’histoire ancienne, il ne
saurait véritablement les fréquenter pour autant : en effet, le temps réécrivant les souvenirs, les Mabdens voient désormais en Corum un Dieu, une figure héroïque digne d’un culte, ce qui
agace le Prince à la Robe Ecarlate. Corum s’ennuie, donc. Il en viendrait presque à regretter ses anciennes aventures. Et, de temps à autre, il rêve ; il entend d’énigmatiques voix, qui
l’appellent, qui le supplient de leur venir en aide. Sur ce Jhary refait brièvement son apparition, et explique cet étrange phénomène à Corum : oui, il y a bien des gens qui
l’appellent ; ce sont des Mabdens, descendants du peuple de Rhalina, dans un lointain futur, pour qui Corum est un Dieu, seul en mesure de les aider. Or, si Corum ne peut plus à lui tout
seul voyager entre les plans, l’invocation de ces hommes du futur peut l’amener parmi eux, à condition qu’il le veuille bien, et Jhary lui conseille d’accepter. Corum n’hésite guère, et rejoint
bientôt les Tuha-na Cremm Croich dans leur forteresse de Caer Mahlod. Leur monde est près de succomber sous les assauts incessants des Fhoi Myore, sinistres créatures stupides et sans âmes, quasi
divines, échappées des Limbes et qui entendent anéantir toute vie sur ce monde pour en faire de nouvelles Limbes, en le plongeant dans un rigoureux hiver perpétuel. A en croire les anciennes
légendes, seul Cremm (c’est-à-dire Corum) pourra conjurer cette tragique destinée : il lui faut donc partir en quête, trouver d’anciens artefacts et des alliés, surnaturels ou non, pour
triompher de la folie destructrice des Fhoi Myore, secondés du cruel et désespéré Gaynor le Damné. Mais il lui faudra, dit-on, se méfier de trois choses : une harpe, la beauté et un frère
destiné à le tuer…
Après la sympathique « trilogie des épées », la « trilogie de Caer Mahlod » a tendance à tirer un peu sur la corde. Il y a
de très bonnes choses, certes, dans ces trois romans ; le monde décrit, notamment, est assez intéressant, plongé dans un hiver perpétuel et mortel, et assailli par des adversaires finalement
plutôt réussis (les Fhoi Myore, les spectres de glace, les chiens de Keranos, les Gooleghs et le Peuple du Pin, qui forment un assez joli bestiaire fantastique et donnent l’occasion de quelques
mémorables batailles). Il y a là encore des personnages intéressants – Gaynor, le nain géant Goffanon – et Corum est toujours aussi crédible. Mais c’est pour ce qui est de l’intrigue que le bât
blesse : le « mode quête » est très sensible et peu inspiré, les retournements de situation invraisemblables abondent, les Deux ex machina irritent particulièrement, et,
au final, on tend à s’ennuyer quelque peu… Bref, on pourrait s’en passer.
Tout Corum a donc de quoi séduire les nombreux fans d'Elric, qui y trouveront à mon avis, non pas une déclinaison ratée, mais une variation bien plus intéressante, en tout cas
dans sa première partie, laquelle devrait satisfaire, au-delà, tout amateur d'heroic fantasy n'y cherchant pas autre chose qu'un bon divertissement. Je serais plus réservé en ce qui
concerne la seconde trilogie, qui ne retiendra vraisemblablement l'intérêt que des moorcockiens les plus intégristes.
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