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"La Théorie des cordes", de José Carlos Somoza

Publié le par Nébal

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SOMOZA (José Carlos), La Théorie des cordes, traduit de l’espagnol par Marianne Millon, Arles, Actes Sud, coll. Lettres hispaniques, [2006] 2007, 514 p.
 
L’habit ne fait pas le moine, comme on dit. Les Anglo-saxons ont en la matière un proverbe plus approprié : « Don’t judge a book by its cover. » Dont acte. Ca s’applique bien ici, puisque, derrière cette couverture très classieuse, et aux éditions « généralistes » – souvent excellentes, il est vrai – Actes Sud, c’est bien un roman de science-fiction qui se cache. Voire de « hard SF ». Et un thriller, aussi. Assez porté sur l’horreur. Tiens donc. Pourquoi pas ? Dans l’ensemble, cet ouvrage a reçu d’assez bonnes critiques, et c’est en outre l’occasion de voir un petit peu ce qui se fait de l’autre côté des Pyrénées (Somoza est bien né à La Havane, mais il vit à Madrid).
 
La Théorie des cordes est en effet un thriller de science-fiction, dont l’action se situe entre 1992 et 2015, dont la plupart des héros sont des physiciens, et qui fait souvent appel à des développements scientifiques assez récents (et éventuellement abscons pour les ignares dans mon genre…), comme son titre le laisse entendre. Je serais bien en peine, ceci dit, d’expliquer même vaguement à quoi correspond cette fort complexe théorie des cordes… Pour ce que j’en ai compris, il s’agirait, en gros, d’une théorie fondamentale de la physique contemporaine cherchant à concilier la théorie de la relativité et la physique quantique et postulant l’existence « d’au moins neuf dimensions supplémentaires dans l’espace, chose inconcevable pour l’esprit humain ». Tout part de cette théorie, ou, plus exactement, de certaines conséquences possibles de cette théorie générale.
 
2015. Elisa Robledo est une jeune et – nécessairement… – jolie physicienne, assurant des cours de physique théorique dans une université madrilène. Etant donné son talent, on s’interroge parfois dans son entourage sur son manque d’ambition – son ami et confrère Victor Lopera, notamment. Mais, un jour, la vie d’Elisa Robledo bascule, simplement parce qu’elle ouvre le journal. Elle y apprend la mort à Milan, dans un incendie, d’un physicien italien qu’elle avait eu l’occasion de fréquenter autrefois. Cette nouvelle la perturbe, elle rentre chez elle affolée, s’arme d’un couteau, reçoit un mystérieux coup de fil, puis fait appel à Victor, sans lui donner la moindre précision, pour qu’il vienne chez elle. Victor s’exécute… et elle s’empresse de monter dans la voiture, son gigantesque couteau toujours entre les mains ; elle le prie de démarrer, et craint qu’on ne les suive. Et elle s’explique.
 
Dix ans plus tôt, Elisa, Victor et un ami d’enfance de ce dernier, l’ambitieux et insupportable Ricardo Valente, étaient de jeunes étudiants en physique talentueux, qui, ayant réussi un concours, ont été sélectionnés, avec quelques autres, pour assister à un cours spécial du professeur David Blanes, physicien espagnol de renom, qui avait défrayé la chronique quelques années plus tôt en émettant une théorie dite « du séquoia », conséquence de la théorie des cordes, selon laquelle il était – du moins sur le plan mathématique – possible d’ouvrir des « cordes temporelles » afin, non pas de voyager dans le temps, mais du moins de voir dans le passé. Cette théorie avait fasciné la communauté scientifique, et avait valu à Blanes et à ses confrères (dont le physicien italien décédé au début du roman) une énorme renommée ; mais, depuis, on ne semble pas avoir progressé dans ce domaine, et l’on commence à dire que cette théorie, pour séduisante qu’elle soit, n’en est pas moins stérile. Blanes effectue néanmoins ce séminaire, et l’étudiant qui aura le plus attiré son attention devrait pouvoir faire une thèse sous sa direction, ultime consécration. Mais le perfide Ricardo fait bientôt remarquer à sa principale rivale Elisa qu’ils sont sous surveillance, et que des inconnus semblent s’intéresser particulièrement aux travaux de Blanes et de ceux qui pourraient être amenés à le seconder… Elisa et Ricardo sont finalement sélectionnés tous les deux, et accompagnent Blanes, non pas à Zurich, comme il était prévu, mais sur une île isolée au cœur de l’océan Indien, où quelques scientifiques d’élite travaillent sur la théorie du séquoia, et commencent à obtenir quelques résultats… avant que l’horreur ne les submerge.
 
Pendant un bon moment, La Théorie des cordes constitue un très agréable thriller scientifique, riche en rebondissements et assez palpitant. Les personnages d’Elisa, de Ric et de Blanes sont mystérieux et intrigants, Victor est attachant, le style est fluide, les considérations scientifiques sont intéressantes… Hélas, la suite n’est pas du même tonneau…
 
Autant le dire tout de suite : ce roman m’a terriblement déçu, dans la mesure où il ne tient pas les promesses des plutôt attrayants premiers chapitres. Il s’éternise comme c'est pas permis, on peine franchement sur les derniers chapitres avec une éprouvante envie que le calvaire s’achève, et l’on en vient surtout à maudire l’auteur pour ses tics d’écriture insupportables. En effet, Somoza a retenu ici les pires aspects du thriller, et plus largement du « roman de gare ». En gros, ça donne un cliffhanger, un retournement de situation ou une « phrase choc » jouant le même rôle toutes les quatre ou cinq pages. Il s’agit, chaque fois, de susciter puis de maintenir le suspense et l’intérêt du lecteur, mais de manière totalement artificielle, « presse-bouton », sans subtilité aucune. Du coup, un autre proverbe peut s’appliquer ici : tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se brise…
 
Cela devient très vite agaçant, et cela a un double effet pervers : d’une part, Somoza insiste tant que le lecteur se met à imaginer quelque chose de vraiment horrible pour la suite… et, à moins d’avoir une imagination atrophiée, se retrouve déçu à l’arrivée. Somoza nous dit, nous répète, à longueur de pages, que « c’est horrible » ; mais on n’en a pas l’impression : « C’est tout ? » C’est que tout le monde n’est pas à même d’employer efficacement ces tournures risquées, ou de maintenir l’intérêt du lecteur après une « attaque en force » : Somoza n’est certainement pas Lovecraft, à cet égard…
 
D’autre part, cela finit par constituer une sorte de gimmick verbeux et inutile, prévisible et stérile du fait de l’overdose ; on a envie de s’écrier : « OUAIS ! C’EST BON ! ON A COMPRIS ! ACCOUCHE, MAINTENANT ! Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin tu m’les brises ! »
 
Et cet inconvénient – de taille – se retrouve aggravé par la longueur du roman : les premiers chapitres (I à IV) sont assez agréables ; mais, à partir du chapitre VI (p. 309), ça devient franchement de plus en plus lourdingue, sur 200 pages imbuvables amenant lentement à une conclusion assez pathétique par rapport aux attentes suscitées par les 250 premières pages…
 
Etrange effet de rétroaction, au final : l’ensemble du roman semble minable, alors que le début, je m’en souviens, m’avait franchement plu. Bref, une grosse déception. Les amateurs de thrillers type best sellers y trouveront peut-être leur bonheur, mais pas moi. Il y a des thrillers bien plus intéressants, de la SF – y compris « hard SF » – cent fois plus palpitante, et des récits d’horreur moins artificiels et du coup mille fois plus efficaces ; lisez-les, plutôt que de perdre du temps avec cette Théorie des cordes séduisante au premier abord, mais indéniablement stérile et bâclée à l’arrivée. Moi, en tout cas, ça m’apprendra – doublement – à « ne pas juger un livre sur sa couverture »…

CITRIQ

Commenter cet article

Captain Spaulding 06/09/2007 14:47

« Don’t judge a book by its cover. »
Cela me rapelle une très bonne comédie musicale, pas toi?

Nébal 06/09/2007 15:25

Si, effectivement... Même si j'ai d'abord pensé à "Fahrenheit 451". Parce que là, c'est quand même pas la même ambiance, uh uh... ;)