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"Un plan simple", de Sam Raimi

Publié le par Nébal

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Titre original : A Simple Plan.
Titre alternatif : A Thousand Miles.
Réalisateur : Sam Raimi.
Année : 1998.
Pays : France / Royaume-Uni / Allemagne / Etats-Unis / Japon.
Genre : Comédie dramatique / Policier / Thriller.
Durée : 2h00.
Acteurs principaux : Bill Paxton, Billy Bob Thornton, Bridget Fonda, Brent Briscoe…
 
Sam Raimi, au début, c’était les Evil Dead : des films bêtement et superbement jouissifs, mélanges originaux d’horreur et d’humour, hystériques, inventifs et virtuoses, tournés par une brochette de potaches talentueux mais tout juste majeurs, et avec un budget dérisoire qui plus est ! Sam Raimi, aujourd’hui, c’est surtout les Spider-Man, plus grand public, incomparablement plus chers, et plus ou moins efficaces (mention spéciale au deuxième opus). Mais, entre temps, Sam Raimi s’est essayé à bien d’autres genres, ainsi que ce remarquable Un plan simple, prix spécial du jury au festival du film policier de Cognac en 1999, en témoigne. Ici, Raimi s’éloigne de l’hystérie communicative des Evil Dead et du « simple » divertissement de qualité, pour livrer un film plus sobre, plus lent, mais passionnant et remarquablement humain et subtil…
 
L’idée de départ, empruntée à un roman de Scott B. Smith (qui signe lui-même l’adaptation), est pourtant très simple, et à la limite du cliché. Hank Mitchell (Bill Paxton) mène une petite vie paisible et heureuse dans un trou paumé du Midwest, avec sa femme Sarah (Bridget Fonda) qui attend un enfant. En plein hiver, alors que la neige tombe à gros flocons, il part faire une ballade avec son frère un peu simplet Jacob (extraordinaire Billy Bob Thornton) et un ami de ce dernier, Lou Chambers (Brent Briscoe), authentique et exubérant spécimen de pochard beauf. Par le plus grand des hasards, les trois randonneurs tombent sur un petit avion qui s’est écrasé dans la forêt, à moitié enfoui sous la neige ; à son bord, le cadavre du pilote… et un sac de sport contenant 4 400 000 $. Ah quand même… Hank est un peu effrayé, mais Jacob et Lou, tous deux chômeurs et criblés de dettes, jubilent : un vrai cadeau tombé du ciel ! Le débat ne s’éternise pas : oui, ils vont garder cet argent (sans doute de l’argent « sale », ou un truc de dealers, mais bon, à cheval donné…), et se le partager équitablement. Ils acceptent, ceci dit, de confier l’argent temporairement à Hank, le temps de savoir s’il y a un risque quelconque à se l’approprier. Le tout, dès lors, est de savoir garder le secret – or Jacob et Lou sont du genre à enchaîner les gaffes, et Hank à les prendre de haut, ce qui n’arrange rien… – et de se faire mutuellement confiance. Et ça, ça va vite poser problème. Surtout à partir du moment où Jacob et Hank sont amenés à éliminer un vieux fermier du coin qui risquait de découvrir l’avion un peu trop tôt…
 
Rien de très original, donc. Et pourtant, ce film est une petite merveille. Sam Raimi fait en effet preuve d’un talent remarquable pour passer d’un genre à l’autre, parfois très rapidement, mais sans que cela sonne faux pour autant. Le film, ainsi, commence assez clairement comme une comédie, avec des personnages pittoresques et attachants, un peu déjantés aussi, sur un fond néanmoins très réaliste. On pense aux meilleurs films des frères Coen, et notamment à Fargo (avec ce festival de trognes, cet humour un peu pince-sans-rire, et, bien sûr, ces paysages enneigés de l’Amérique profonde) ; la découverte du magot ne fait que renforcer cette impression. Mais la comédie cède progressivement la place au drame, de manière bien plus approfondie et subtile que dans le pourtant très bon film des frères Coen. Le rire reste présent, à l’occasion, mais les larmes lui font souvent concurrence, parfois dans une même scène, où un gag hilarant peut déboucher sur une crise très déprimante, avec ces amis qui en viennent à se déchirer, les vieilles rancœurs qui ressurgissent, les vieux rêves aussi : les frères Mitchell, si différents, soulèvent des tabous maintenant que cet argent vient se placer entre eux ; et le « simplet » Jacob se fait ici bien souvent plus lucide que son frère « éduqué » et, comme par voie de conséquence, hypocrite : Hank n’a cessé, tout au long de sa vie, de se fabriquer des mensonges auxquels il a fini par croire sans hésitation, pour se débarrasser d’une éventuelle culpabilité trop lourde à porter…
 
Difficile de faire passer toutes ces émotions, de jouer sur tous ces registres, tout en restant humain et crédible, pour toucher au cœur le spectateur, sans lui infliger un pathos maladroit et inutile… Mais Sam Raimi, très à l’aise dans un style plus sobre que ce que l’on lui connaît d’habitude, est remarquable dans la direction d’acteurs et dans la mise en valeur de leur jeu. D’autant plus qu’il a la chance de pouvoir compter sur des acteurs exceptionnels. Tous sont très bons, tant dans le registre du rire que dans celui du drame.
 
Mais il en est un que je n’hésiterais pas un seul instant à mettre en avant. Billy Bob Thornton, dans Un plan simple, n’est pas seulement bon : il est vraiment phénoménal, livrant une performance d’acteur ahurissante. Il a pour lui, certes, outre une « trogne » assez remarquable, d’interpréter le personnage le plus riche, à la fois le plus drôle et le plus émouvant du film : Jacob Mitchell, au début, fait figure d’idiot du village ; un type maladroit, dénué de goût, pas très beau, pas très fin, sans doute un brin attardé, un type qui n’a rien pour lui en somme. Et qui enchaîne les gaffes, qui plus est, son frère (celui qui a « réussi » : il est allé à la fac et il a un boulot – même miteux – et une femme) ne cessant de le sermonner, en le prenant de haut. Or, si Jacob n’est certes pas bien malin, il est cependant avant tout quelqu’un de foncièrement inadapté, celui que l’on a sacrifié et oublié au bord du chemin, quelqu’un qui comprend la misère, la douleur et la solitude pour en avoir fait l’expérience. Pas de misérabilisme, ici : Jacob sonne vrai, servi par une interprétation rigoureuse à tous les égards. Et il est d’autant plus touchant qu’il devient, de par son statut « d’imbécile heureux » (comme disent les authentiques imbéciles), celui que se disputent les deux autres randonneurs « chanceux », plus autoritaires, plus manipulateurs, qui ont besoin du soutien de Jacob pour se débarrasser des empiètements du rival. Or Jacob est le frère de Hank, mais il est aussi le meilleur ami de Lou, qui est même à certains égards son seul ami – ce qui ressemble bien plus à ce que devrait être un frère, des fois. Jacob est ainsi le premier à souffrir de cet argent, et il comprend, très tôt, que cela ne pourra qu’aller de mal en pis. Et Billy Bob Thornton parvient à merveille à faire ressortir sans exagération tous les traits de ce personnage beaucoup plus complexe qu’il n’en donne l’impression.
 
Mais Un plan simple n’est pas qu’une excellente comédie dramatique. C’est aussi un très bon film policier, voire – le terme serait peut-être plus exact – un thriller palpitant : ruses et fourberies s’enchaînent à merveille, les cadavres se ramassent bien vite à la pelle, et Raimi ménage à l’occasion quelques scènes remarquables de suspense, dignes des plus grands du genre, et notamment de l’incontournable Alfred Hitchcock : le premier meurtre, à cet égard, n’est pas sans évoquer Le rideau déchiré ; plus tard, la mise en place de la ruse de la « cassette » est incroyablement haletante – une scène anthologique, où comédie, drame et suspense alternent sans cesse avec une fluidité imparable (Billy Bob Thornton y est époustouflant... Hein, quoi ? Je l'ai déjà dit ?) –, avant de déboucher sur une version « redneck » de mexican stand-off qui doit plus aux grands du film noir qu’à l’esthétisme hélas souvent gratuit d’un John Woo ; quant au dernier retour à l’avion, le suspense s’y fait tout simplement magistral.
 
Ajoutez à cela une musique discrète mais généralement très appropriée de Danny Elfman (bien loin de son style frénétique, à la fois gothique et réjouissant, auquel il nous avait habitué dans ses partitions pour Tim Burton, notamment) et une photographie sublime…
 
Avec Un plan simple, Sam Raimi, comme un poisson dans l’eau là où l’on pouvait le craindre à contre-emploi, nous livre une perle noire et brillante, palpitante et touchante, divertissante et intelligente. Du très grand cinéma.

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Nébal 01/08/2008 10:56

Pas lu le bouquin. Mais ça pourrait être une idée, ça...

Geof 31/07/2008 21:27

Un très bon film c'est sur ! j'ai le bouquin dans ma pile à lire, je viens de m'en souvenir grâce à toi ^^