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"L'homme qui rétrécit", de Richard Matheson

Publié le par Nébal

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MATHESON (Richard), L’homme qui rétrécit, traduit de l’américain par Jacques Chambon, [Paris], Denoël – [Gallimard], coll. Folio Science-fiction, [1956, 1994, 1999] 2005, 271 p.
 
Je n’aime pas les araignées. Bouh les sales bêtes, là, avec leur huit grosses pattes velues, leurs mouvements furtifs de perfides monstres chitineux… Argh.
 
Je n’aime pas les araignées.
 
Alors j’ai eu envie de maudire Folio-SF pour cette couverture (moche, qui plus est) du classique de Richard Matheson L’homme qui rétrécit, qui a eu le succès que l’on sait au cinéma. Bon, je dois bien reconnaître que c’est assez approprié, en même temps. Mais brrrrrrrr quand même. Sale bête. Néanmoins, je me devais de le lire ; alors c’était pas une minuscule bestiole de rien du tout (même avec huit grosses pattes velues et des mouvements furtifs de perfide monstre chitineux gasp) qui allait m’en dissuader, hein ? Même pas peur, d’abord. Enfin, si, mais c’est un peu le but, alors ça va… C’est que Richard Matheson est un maître pour ce qui est de mêler le fantastique le plus horrifique et la science-fiction, ce que je savais déjà pour m’être régalé de son autre grand classique, le génial Je suis une légende (bientôt une énième adaptation… avec Will Smith ; bon, ben, je vais plutôt re-regarder La nuit des morts-vivants, tiens…).
 
L’homme qui rétrécit, c’est Scott. Un Américain tout ce qu’il y a d’ordinaire, avec sa petite vie tranquille, partagée entre son boulot et sa famille (sa femme Lou, sa fille Beth). C’est dans ce cadre parfaitement banal, pour lequel Matheson éprouve une certaine prédilection, que l’horreur va frapper. Non pas subitement, comme un monstre qui surgit de l’obscurité avec une stridence de violon pour faire sursauter le spectateur. Non. Avec la lenteur pesante de l’inéluctable, celle qui laisse le temps pour prendre conscience du drame qui se joue et pour en souffrir. Scott, sans qu’on sache trop pourquoi, s’est donc mis à rétrécir, à perdre quelques millimètres chaque jour ; on ne sait pas guérir ce mal étrange. Et Scott devient bientôt plus petit que son épouse, puis plus petit que sa fille ; pendant un moment on le prend pour un enfant ; il ne peut plus travailler, il ne peut plus conduire, il ne peut plus rien faire normalement. Scott, d’Américain banal qu’il était, devient progressivement un phénomène de foire. Et rien ne lui échappe ; il a conscience de tout ce qui se joue ; le phénomène ne semblant pas devoir s’arrêter, il peut même calculer une échéance fatidique, celle où sa taille sera devenue si minuscule qu’il ne sera à vrai dire plus rien. Le néant. Dans quelques jours…
 
Scott se souvient de son long calvaire, des différentes étapes de sa « maladie » – il se repère en fonction de sa taille. Ses relations avec Lou en ont pris un coup. Il l’aime toujours, bien sûr, et sans doute l’aime-t-elle aussi ; mais comment l’aimer vraiment quand on a la taille d’un enfant, si ce n’est moins ? Rien de grivois, ici ; mais la misère d’un homme qui devient progressivement autre. Et prend conscience que la taille, ça compte. Pour chaque millimètre qu’il perd, c’est un peu de son autorité qui disparaît : comment en imposer à sa fille Beth, jouer le rôle du père, quand il devient plus petit qu’elle ? Seul le corps de Scott rétrécit ; mais tout le monde semble se comporter avec lui comme avec un enfant – Lou, surtout. Mais il n’est pas un enfant ! Il est un homme ! Sauf qu’à force de le répéter et de piquer des colères au moindre prétexte, c’est bien à un enfant boudeur que l’on a l’impression d’avoir affaire. Scott doit s’adapter, et le monde qui l’entoure aussi. Bientôt, dans la cave où il s’enferme de lui-même pour fuir les regards indiscrets, il logera – pour un temps – dans une maison de poupées, dont le mobilier factice lui brise le dos ; il éprouvera de perturbants fantasmes pour la jeune fille qui vient garder Beth, dont le corps est plus adapté au sien ; puis, il y aura Madame Tom Pouce. Madame ? Juste un nom de scène… Mais il rétrécit encore.
 
Et, même s’il se sait condamné à très brève échéance, Scott ne parvient pas à se résoudre au suicide ; il veut survivre, jusqu’au dernier moment. Aussi a-t-il bien d’autres choses à faire que de ressasser le passé. Dès le début du roman, réduit à la taille d’un insecte et oublié des humains devenus pour lui des géants, il lui faut livrer un combat de tous les instants dans la cave de sa maison, désormais sa prison – vaste de plusieurs kilomètres à ses yeux ; il lui faut trouver de l’eau, de la nourriture, de la chaleur.
 
Et il y a l’araignée. Toujours plus grosse, nécessairement. Obstinée et terrifiante, elle harcèle sans cesse Scott, oppressé du matin au soir par le cliquetis insupportable de ses huit pattes – non, sept ; du temps où il était encore un peu plus grand, il lui avait brisée une patte en lui jetant un caillou… Mais aujourd’hui les rôles sont inversés. Scott est désormais plus petit que l’araignée ; et il n’a qu’une épingle pour se défendre contre le monstre titanesque. Et là où l’abominable bête triomphe de toutes les parois avec aisance, Scott, lui, peine avec son rudimentaire matériel d’escalade, confectionné avec de vagues débris égarés dans la poussière de la cave… Et si l’araignée ne le tue pas, il reste malgré tout bien des risques : Scott peut mourir de faim, ou se briser le dos en chutant… d’une chaise de jardin ; de toute façon, dans quelques jours, il ne sera plus rien…
 
C’est brillant, tout simplement. Le terme si souvent galvaudé de « chef-d’œuvre » prend ici tout son sens. Matheson a écrit avec une subtilité rare un classique instantané et éternel, poignant, prenant et terrifiant. Dans cet étrange récit au pitch improbable – un homme qui rétrécit ? Allons bon… –, tout sonne juste.
 
Scott est un personnage magnifique, touchant et crédible, humain malgré tout : sa douleur et ses angoisses sont communiquées avec une pertinence et un sens de l’à-propos qui n’appartiennent qu’aux plus sensibles connaisseurs de l’âme humaine. D’autant que Scott, dans sa taille réduite, reste un homme entier, avec ses qualités et ses défauts – ses nombreux défauts : il est bien des passages où il est à baffer… et donc vrai.
 
La construction du récit, de même, est un véritable modèle du genre. Après un très bref prologue, sorte de pré-générique intrigant, Matheson attaque en force, nous plongeant directement au cœur de l’action, à savoir le combat de Scott contre l’araignée, qui constituera une sorte de « fil rouge » du roman. L’action présente, dramatique et terrifiante, est entrecoupée à chaque pause de réminiscences qui éclairent le passé de Scott et les étapes de son calvaire, et jettent une lumière différente sur sa situation actuelle ; ici encore, l’à-propos est le maître mot. Rien n’est gratuit, et tout a un parfum d’authenticité d’autant plus saisissant. L’invraisemblable aventure de Scott, pour qui le sol poussiéreux d’une cave devient semblable à la plus impénétrable des forêts vierges, sonne vrai. Le sens du détail est ahurissant…
 
Et, en plus, ça fait peur. Vraiment. A la différence de ce que pratiquait souvent Lovecraft, autre grand maître de l’attaque en force, le pire, ici, n’a pas nécessairement déjà eu lieu. Il y a une vraie rivalité entre la lente descente aux enfers de Scott et le danger permanent de sa lutte pour la survie dans la cave. Et l’on ne saurait trop dire ce qui est le plus horrible dans tout ça. Certaines scènes sont de vrais modèles d’angoisse, ainsi celle où Scott, réduit à la taille d’un enfant de douze ans, est pris en stop par un étrange individu, un peu perturbé et à l’affection très démonstrative… De même, un peu plus tard, quand des « grands » en mal de « petits » à martyriser s’en prennent à lui… même après l’avoir reconnu. Le pire, dans tout ça, étant que Scott, s’il est désarmé comme un enfant, n’en a pas moins conscience de ce qui se passe comme un adulte.
 
Et puis il y a cette putain d’araignée. Abominable. Terrifiante. Argh. Parole d’arachnophobe, certaines pages sont difficiles à tourner…
 
Brillant. Tout simplement.

CITRIQ

Commenter cet article

Oggy 23/05/2009 10:19

Ce livre m'a déçu ! Pourtant j'admire Matheson (dont il faut lire ses nouvelles complètes)et je fus subjugué par l'efficacité de "Je suis une légende"