VANCE (Jack), Le cycle de Tschaï, traduit de l’américain par Michel Deutsch, Paris, Opta – J’ai lu, coll. Science-fiction, [1968-1971, 2000] 2004, 862 p.
(Contient : Le Chasch ; Le Wankh ; Le Dirdir ; Le Pnume.)
Une fois n’est pas coutume, c’est d’une relecture que je vais vous entretenir cette fois. Le cycle de
Tschaï, je m’en étais en effet régalé gamin, dans ma première phase de dévotion à la SF. C’était alors une édition en quatre volumes plus ou moins poussiéreux, empruntés dans une
bibliothèque ; j’avais été attiré par les sonorités étranges des titres – Le Chasch, Le Wankh, Le Dirdir et Le Pnume – et ces couvertures représentant
chaque fois le portrait de l’espèce bizarroïde qui était au cœur du roman (au passage, je regrette un peu ces couvertures, celle du présent recueil, pour être du grand Caza, n’en étant pas moins
clairement inappropriée, moins poétique et saisissante ; probablement plus racoleuse, par contre…). Un vrai bonheur, ça, je m’en souvenais très bien, à défaut d’autres choses.
La question était de savoir si cela me ferait toujours le même effet aujourd’hui, presque quinze ans plus
tard. Entre temps, entamant ma rééducation science-fictionnelle, j’avais lu un peu de Vance, mais n’avais guère été convaincu – les intrigues me semblant clairement poussives et l’écriture
inintéressante, que ce soit dans les « Alastor » ou dans Les chroniques de Durdane, ces dernières m’ayant d’autant plus déçu que le premier tome me semblait de loin être le
plus intéressant, du fait de la découverte du monde de Durdane et des sociétés qui l’habitent.
Car c’est bien là que réside le plus souvent l’intérêt des romans de Jack Vance. Celui-ci n’est clairement
pas un styliste, c’est le moins qu’on puisse dire (même si on a lu bien pire) ; ses intrigues sont généralement plutôt convenues et bourrines, efficaces ceci dit, mais aussi un peu agaçantes
(je n’aime pas les « héros », là, c’est dit… Du coup, faudrait probablement que je jette un œil à Cugel l’astucieux, une de mes nombreuses lacunes – honte sur moi –, qui a
l’air plus intéressant à cet égard). Non, Vance, avant d’être un conteur, est surtout un créateur d’univers. C’est bien dans l’élaboration de mondes et de sociétés que réside ce que l’on peut
très légitimement appeler son génie. Vance est un démiurge, qui s’amuse de toute évidence comme un petit fou à bâtir des civilisations, fournissant un cadre exotique à ses récits, et prenant en
définitive souvent la première place du roman, l’intrigue – comme un vulgaire « passage obligé » – étant reléguée au second plan. Vance est un amateur de voyages et de descriptions
ethnologiques, et cela se sent. Il est bien un maître de ce que l’on a pu qualifier « d’ethno-SF » (aux côtés, dans un genre bien différent, d’une Ursula K. Le Guin, ou, dans le
sous-genre du « planet opera » – dont Le Cycle de Tschaï est par ailleurs une belle réussite –, d’un Frank Herbert – Dune – ou d’un Brian W. Aldiss –
Helliconia).
D’où mon envie de relire Tschaï. D’autant que, si je me souvenais du plaisir que j’avais éprouvé à
la lecture de ces quatre volumes, je n’en avais pas moins totalement oublié de quoi que ça parlait donc, tout ça… La mémoire vous joue de ces tours, ma bonne dame… Je me saisis donc de cette
intégrale en un volume (et en poche, qui plus est), et hop, vaccins OK, passeport OK, et bon voyage Nébal !
Je ne m’étendrai guère sur l’histoire précise de ces quatre tomes, pas forcément palpitante de toute façon,
ce qui évitera toute révélation inopportune. Contentons-nous de poser le point de départ. Dans un lointain futur, la Terre a découvert le secret de la navigation interstellaire, et s’est lancée
dans un vaste processus d’exploration de la galaxie. Une émission radio vieille d’environ deux siècles, signe d’intelligence extraterrestre, a été captée, en provenance du système 4269 de la
Carène ; le vaisseau terrien Explorator IV s’y rend donc pour établir le contact avec une éventuelle civilisation inconnue. Mais à peine a-t-il le temps d’éjecter une petite navette
d’exploration qu’il est anéanti par un missile… La navette se pose en catastrophe sur la planète hostile. Seul survivant de la catastrophe : Adam Reith, qui devra dès lors mener une lutte de
tous les instants pour survivre dans ce monde étrange, et trouver, peut-être, un moyen bien hypothétique de le fuir et de regagner la Terre, à 212 années-lumière de là…
Ca s’annonce pas facile. D’autant plus que Tschaï, ainsi que ses habitants la nomment, est une planète assez
unique en son genre, théâtre de bien des luttes tout d’abord incompréhensibles pour le Terrien abandonné. Si tous les habitants de Tschaï parlent une même langue – petit tour de passe-passe,
facilité peu crédible mais rendue presque nécessaire pour le déploiement du récit –, ils n’en sont pas moins extrêmement variés. Adam Reith comprend bien vite que la seule race autochtone est
celle des énigmatiques et discrets Pnume, la plupart du temps confinés dans leurs souterrains. Mais il faut y ajouter trois races dominantes, en provenance d’autres systèmes, également répartis
sur toute la surface de Tschaï, et se livrant à l’occasion une guerre impitoyable. C’est tout d’abord le cas des Chasch, par ailleurs divisés en sous-groupes, une race belliqueuse, mais dans
l’ensemble assez décadente, la barbarie des uns rivalisant avec le sadisme raffiné des autres. Mais il y a aussi les Wankh, impénétrables et hautains, qui vivent presque coupés du reste du monde.
Et, enfin, les Dirdir, agressif et farouche peuple tribal ayant maintenu d’ancestrales traditions de chasseurs, mais bénéficiant néanmoins d’une technologie remarquablement évoluée.
Mais les surprises ne s’arrêtent pas là pour le pauvre Adam Reith. Il est en effet une cinquième espèce qu’il
rencontre sur Tschaï : des humains. Oui, des humains, exactement semblables à lui (du moins sur le plan biologique…). Ils sont sans doute l’espèce « intelligente » la plus répandue
sur Tschaï, même s’ils n’en sont probablement pas natifs (Adam Reith suppose bien vite que ces humains ont été pris sur Terre pour être transplantés sur Tschaï il y a bien longtemps par une des
espèces extraterrestres, probablement les Dirdir – la mythologie semble en témoigner) ; ils sont néanmoins dans une position d’infériorité flagrante par rapport aux quatres espèces
non-humaines. Chacune a en effet « dressé » des humains pour en faire des serviteurs directement rattachés à leur espèce, et souvent dotés d’un fort esprit de caste : on parlera
donc « d’hybrides » pour désigner ces Hommes-Chasch, ces Hommes-Wankh, ces Hommes-Dirdir et ces Pnumekin. Mais il faut y rajouter une infinité d’humains « libres », ou plus
exactement « non affiliés », maintenus dans une position sociale inférieure (les « hybrides » les qualifient de « sous-hommes », et les envisagent à peu de choses
près comme de vulgaires animaux), et qui forment une mosaïque bigarrée de sociétés toutes plus hétéroclites les unes que les autres. Dès le début du cycle, Adam Reith fait ainsi la rencontre des
Hommes-Emblèmes, au système tribal complexe, chaque individu étant défini socialement par l’emblème – et donc la fonction – dont il a hérité ou qu’il a gagné au combat, cette fonction définissant
par avance les comportements sociaux, jusqu’aux émotions, et prohibant par là-même toute initiative individuelle. Mais on peut très vite opposer à cette société « barbare »
d’innombrables autres groupes sociaux, prétextes à de savoureuses descriptions ethnographiques, et qui font de Tschaï un monde complexe et fascinant.
C’est en effet dans le détail des institutions et des comportements sociaux que Jack Vance laisse s’exprimer
à plein son talent. Chaque société, chaque ethnie, est construite avec une minutie exemplaire, pour donner au final un résultat à la fois exotique et cohérent, intriguant et crédible. C’est ici
que le lecteur se régale, bien plus qu’à suivre les aventures plutôt viriles et un brin laborieuses d’Adam Reith (pleines de bruit et de fureur, de traîtrises et de punchlines, et
d’inévitables jeunes vierges enlevées par des meuchants…). Le personnage d’Adam Reith est d’ailleurs bien falot, et l’on s’intéressera davantage à ses compagnons de route, plus colorés, et
notamment l’Homme-Emblème Traz Onmale et l’Homme-Dirdir Ankhe at afram Anacho, qui l’accompagnent tout au long du cycle. Adam Reith n’a qu’une seule chose pour lui : son ignorance de Tschaï
et de ses coutumes lui confère de l’audace, et il triomphe souvent de ses ennemis, non parce qu’il est plus fort ou plus rusé qu’eux, mais parce qu’il pense à faire des choses impensables pour
eux (« parce que ça ne se fait pas, tout le monde le sait ! »), ce qui, on en conviendra, ne manque ni de sens ni d’intérêt.
Mais Adam Reith n’est de toute façon qu’un prétexte. Le cycle de
Tschaï est un guide de voyage, empruntant aux plus savoureux récits de voyages philosophiques et autres « lettres édifiantes » sur les sociétés lointaines. L’imagination sans
limites de Vance est une garantie de dépaysement, et « Tschaï » est sans doute une de ses plus belles réussites. Un type-idéal du divertissement de qualité, un modèle de rigueur dans la
création d’univers, et, autant le dire, un incontournable du planet opera, de « l’ethno-SF », et au-delà de la science-fiction en général.
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