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"Industrial Music For Industrial People", d'Eric Duboys

Publié le par Nébal

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DUBOYS (Eric), Industrial Music For Industrial People, Rosières en Haye, Camion blanc, 2007, 555 p.
 
Putain, je l’aurai attendu, ce bouquin. J’en avais lu une critique dans un numéro de D-Side en décembre ou janvier dernier, je sais plus. Chouette ! Enfin un bouquin en français et facilement accessible sur Throbbing Gristle (entre autres) ! Je me précipite donc à Ombres blanches… où l’on me dit qu’on n’a jamais entendu parler de ce bouquin, qu’il ne figure pas dans le catalogue du Camion blanc, et que sa sortie n’est pas annoncée. Ben merde, alors… Rebelote dans les mois qui suivent. Enfin on me dit qu’il est annoncé pour le mois d’août. Ah ! Je n’avais donc pas rêvé ! Je commande. Hop. Bien sûr, le Camion blanc cafouille (à en croire mes interlocuteurs, c’est une habitude), et je dois encore patienter un peu… Et puis on me dit que tout compte fait, ils en ont reçu trois exemplaires. Ah bon. Bon, ben, je prends le mien, hein, et puis bonne chance pour écouler les autres, hein (mais si, mais si : prêchez la bonne parole industrielle)…
 
Je l’aurai attendu, donc. Restait à savoir si ça en valait la peine. Au Camion blanc, c’est pas toujours fameux… Et puis il y a eu, contre toute attente, une actualité pour Throbbing Gristle entre temps, le groupe ayant sorti – après plus de 25 ans d’absence ! – son magnifique album Part 2. The Endless Not quelques mois plus tôt… Sans surprise, cette nouvelle n’est pas prise en compte. Plus gênant, ce beau pavé d’Eric Duboys, qui est le fruit de plusieurs années d’un travail passionné, a manqué à l’occasion des réactualisations que l’on pouvait attendre ; ainsi, si le décès de John Balance en 2004 – l’ouvrage lui est par ailleurs dédié – se voit consacrer une annexe, il n’en est pas fait mention dans le corps du texte, rédigé antérieurement ; et ça fait un peu froid dans le dos de lire Eric Duboys mentionner « le dernier concert de Coil à ce jour »… ou s’inquiéter de l’alcoolisme de John Balance en précisant même qu’à ce rythme-là il ne vivra pas vieux…
 
Petits problèmes éditoriaux, donc. Un manque de mises à jour qui, pour être ennuyeux, n’est cependant pas rédhibitoire, loin de là. Autant lacher le morceau d’entrée de jeu : ce pavé est un régal, passionnant de bout en bout, très documenté et doté d’une iconographie abondante et bienvenue. Une somme unique en son genre sur quatre dingues géniaux qui se livrent depuis une trentaine d’années à la plus vaste et intelligente entreprise de subversion musicale, idéologique, politique et morale que l’on ait jamais connue. Et pas une hagiographie pour autant. Un régal, vous dis-je…
 
Tout commence dans un milieu qui ne me séduit guère a priori, pourtant : celui de l’art contemporain le plus extrême, le body art inspiré des activistes viennnois. Au sein du groupe COUM Transmissions, le charmant couple formé alors par Genesis P-Orridge et Cosey Fanni Tutti (qui ont profité d’une législation laxiste en matière d’état civil pour rendre « officiels » ces étranges pseudonymes) se livre à des performances toutes plus répugnantes les unes que les autres, où l’on nage allègrement dans le sang, le foutre, la merde, le vomi et les tampax usagés. Parallèlement, Cosey Fanni Tutti, dans le cadre de son projet artistique intitulé Prostitution, entame une double carrière de « modèle » pour des magazines (certains « prestigieux », d’autres dits « de charme ») et d’actrice porno. Autant dire que ça commence fort, et que les deux tourtereaux, désireux de choquer le bourgeois, y arrivent sans problème, déclenchant les fureur de la presse conservatrice, le scandale étant porté jusqu’à la Chambre des Communes pour leur plus grand plaisir. Bon, honnêtement, même si ce body art était alors moins stérile et à certains égards plus pertinent que les trashouilleries contemporaines du même genre, tout ça ne suscite guère mon enthousiasme (notons cependant qu’Eric Duboys en parle fort bien, évitant de tomber dans le racolage à base d’anecdotes plus ou moins sales pour se concentrer sur le concept – car il y en a un…).
 
Les choses deviennent plus intéressantes quand COUM Transmissions se met à interpréter de la « musique » pour accompagner les performances. On est alors au milieu des années 1970, c’est bientôt l’âge d’or du punk, et Genesis P-Orridge et Cosey Fanni Tutti sont bien dans cet esprit très nihiliste d’incompétence affichée et revendiquée. Pour le coup, précisons même : là où les Sex Pistols, parmi d’autres, se prétendent incompétents, eux le sont vraiment. Ils ne savent pas jouer de leurs instruments, et ne cherchent pas à l’apprendre. Guitare, basse et cornet (essentiellement) servent à faire du bruit ; à ma connaissance, Cosey Fanni Tutti n’a jamais vraiment prétendu être une guitariste, et, dans les notes de pochettes, Genesis P-Orridge, outre le chant et – bientôt – la programmation, s’attribue la « noise bass », laissant éventuellement la « vraie » basse à un musicien plus authentique (ainsi dans Psychic TV). Scandale, à nouveau. Les gens de COUM Transmissions prennent un malin plaisir à faire souffrir les oreilles de leurs auditeurs (issus du milieu artistique pour la plupart), mais rencontrent également quelques admirateurs qui se mettent à l’occasion à travailler avec eux, parmi lesquels Peter « Sleazy » Christopherson (qui mènera parallèlement une carrière de photographe et de réalisateur de clips) et Chris Carter (ingénieur du son, puis « testeur » reconnu de matériel musical électronique). Or, si Genesis P-Orridge et Cosey Fanni Tutti sont des monstres de charisme, de provocation et d’intelligence conceptuelle (tout de même), mais tout sauf des musiciens, « Sleazy » et Carter, quant à eux, s’ils sont plus discrets, sont des bidouilleurs talentueux, acquérant bien vite une connaissance et une maîtrise rare des instruments électroniques qui commencent alors à se démocratiser. Et c’est de cette rencontre que va bientôt naître Throbbing Gristle (expression argotique que l’on pourrait en gros traduire par « pénis turgescent » ; tout un programme…).
 
Throbbing Gristle est un groupe unique dans l’histoire de la musique, au carrefour de l’art contemporain, de l’expérimentation savante et de la musique populaire. Throbbing Gristle est ainsi fort logiquement un de ces groupes d’exception dont on peut dire qu’ils ont inventé un genre, et par-là même révolutionné la musique. Les membres de TG l’ont très tôt affirmé : ils font de la « musique industrielle ». Certes, nombreux sont les groupes à s’attribuer un genre unique, une étiquette particulière, avec une certaine prétention finalement plutôt comique (que ceux qui en doutent jettent un œil, par exemple, à un catalogue de VPC de metal « extrême »…). Mais, pour eux, c’est indéniable. Ils ont bien inventé un genre, et dont ils sont à certains égards les seuls représentants (TG n’éprouve que du mépris pour les suiveurs ; la musique industrielle, à leur sens, c’est celle que l’on trouve sur leur propre label autogéré Industrial Records, accueillant également, outre Throbbing Gristle, certains groupes de la « première » vague industrielle, et notamment Cabaret Voltaire et SPK). Ne pas se tromper sur le terme, d’ailleurs : même si la musique de Throbbing Gristle est électronique et souvent bruitiste, ce que l’on retrouvera par la suite dans les groupes dits industriels (on pourra préférer « indus », pour le coup), le terme « d’industrielle » renvoie, plus qu’à une musique reposant sur des rythmes machinaux et des sons d’usine (ce que l’on trouve cependant chez TG à l’occasion, ainsi avec l’excellent « What A Day! »), à la société industrielle et à ses idéologies. La musique industrielle, c’est le produit et l’incarnation de la société industrielle ; TG, dans un sens, est supposé y mettre un terme, et la désignation la plus juste pour les groupes dits « industriels » qui l’ont suivi serait donc « post-industriels ». Bon, on ne va pas pinailler ; mais on expliquera ainsi le slogan brandi par leur pote – encore un performeur dingue – Monte Cazazza, « Industrial Music For Industrial People », choisi à bon droit par Eric Duboys pour titrer son ouvrage.
 
La musique industrielle est aussi une musique entre deux mondes. Les membres de TG, qu’ils soient des musiciens compétents ou non, sont au fait de la théorie musicale et des plus récentes avancées de la musique électronique. Issus du milieu de l’art contemporain, ils font partie, à certains égards, d’une « élite » intellectuelle, intéressée par le questionnement de la musique qui a eu cours tout au long du XXe siècle ; rien d’étonnant, dès lors, à ce que leur musique soit une illustration remarquable de « l’art du bruit » proné par les futuristes italiens, et qui avait depuis généré – entre autres – la musique concrète d’un Pierre Schaeffer ou d’un Pierre Henry (la filiation est indéniable). Mais il y a plus, chez TG (avec un gros fond théorique que je ne peux qu’esquisser dans cette note, sous peine de m’étendre des heures) : parallèlement, TG se veut un groupe « populaire » ; si sa musique est le plus souvent particulièrement hermétique et son attitude revêche et non-conformiste (le groupe se refuse à tout compromis et n’a jamais fait de tournées – en tout et pour tout, avant sa reformation, TG n’a donné que 36 concerts, dont certains dans un cadre artistique ou même dans des écoles, dont un fameux concert filmé dans un collège, devant un auditoire de gamins complètement dingues… On notera que TG n’a jamais eu les moyens de vivre de sa musique, les rares bénéfices générés par les ventes d’albums étant immédiatement réinjectés dans le budget d’Industrial Records, dans l’optique « Do it yourself » qui faisait alors les belles heures de la scène musicale anglaise ; tous les membres du groupe, à l’exception de Genesis P-Orridge, avaient un métier en parallèle – pomme de discorde supplémentaire…) semblent le confiner à l’avant-garde, TG ne s’en affiche pas moins comme un groupe de rock, en utilise l’imagerie et les instruments, et se place clairement dans une lignée parallèle au punk (leur public devenant progressivement le même). On trouve même certains morceaux résolument pop et dansants dans la discographie de TG. Chris Carter n’hésite d’ailleurs pas à confier qu’il adore le disco, et qu’il aime bien les mélodies sucrées d’Abba… Oui, c’est un peu ça, Throbbing Gristle : John Cage et Pierre Henry qui font un bœuf avec Abba et Kraftwerk…
 
D’où une certaine schizophrénie dans le groupe, particulièrement sensible dans ses enregistrements (nombreux ; les membres du groupe sont des collectionneurs, tous leurs concerts ont été enregistrés et diffusés officiellement, et on ne compte pas, parallèlement, les enregistrements pirates, particulièrement abondants, certains étant tolérés par le groupe, d’autres, purement mercantiles, ayant suscité sa colère – et surtout la colère des trois autres membres du groupe à l’égard de Genesis P-Orridge, qui a ultérieurement dirigé en sous-main l’émission de semblables enregistrements pour subvenir à ses difficultés financières…). Le Throbbing Gristle des albums studios n’est certes pas d’un accès aisé, mais s’autorise à l’occasion quelques moments de calme et de mélodie. Si la part d’improvisation y est sans doute importante (c’est l’évidence même pour un album comme Heathen Earth, dont l’enregistrement, réalisé en une seule prise devant un auditoire spécialement invité, a été filmé), certains morceaux sont remarquablement construits et témoignent d’une oreille et d’une maîtrise de l’électronique musicale rare – le fait, sans doute, de « Sleazy » et Carter, leurs projets ultérieurs en témoigneront. Et puis il y a la voix si particulière de Genesis P-Orridge : il hurle de temps à autre, mais chante le plus souvent, sans suivre la tonalité, ni même parfois la rythmique, du morceau ; mais elle est pourtant fascinante, cette voix nasillarde, et, aussi étrange que cela puisse paraître, elle est belle, d’autant que Genesis sait de mieux en mieux l’utiliser et la mettre en valeur (en témoigne Part 2. The Endless Not, où son chant est tout bonnement superbe, et souvent déchirant). En concert, par contre, TG devient une machine folle… Le rituel est toujours le même : le groupe monte sur scène, annonce qu’il va jouer pendant une heure (le programme est éventuellement annoncé ; tout rappel est hors de question, considéré comme une farce mesquine digne des pires éléphants du cirque rock’n’roll), et se met à faire du bruit, largement improvisé, même si l’on reconnaît à l’occasion tel ou tel morceau en se fondant sur les paroles sarcastiques et outrancières ou sur la rythmique. Genesis P-Orridge, petit bonhome nerveux, hurle et danse plus ou moins à contre-temps, s’agite sur sa basse, retrouve à l’occasion le délire masochiste des performances de COUM Transmissions ; monstre de charisme, il fait le spectacle à lui tout seul. Cosey Fanni Tutti, elle, est le plus souvent assise sur une chaise, multipliant les glissandi hystériques sur sa guitare ou se levant à l’occasion pour tonitruer du cornet. « Sleazy », invariablement, tourne le dos au public, et reste debout devant ses machines, triturant le son (ce type doit avoir une oreille mutante). Quant à Carter, dissimulé derrière ses machines, c’est bien simple, on ne le voit pas… Et la musique… C’est du bruit. Très différent des albums, mais tout aussi intéressant (il faut connaître les deux aspects). C’est insupportable et grandiose, génial, fascinant, unique. Un exemple avec cette époustouflante vidéo de « Discipline », morceau uniquement joué en live (vous viendrez pas dire que je vous avais pas prévenus, hein…). Parfois (mais pas dans cet exemple, où le groupe fait montre d’une certaine complicité avec son public – c’est rare…), le groupe se fait huer, d’ailleurs, par un public qui ne savait pas forcément à quoi il devait s’attendre ; dans certains cas, ça dégénère à peu de choses près en émeutes…
 
TG veut faire mal. TG veut choquer, dans tous les sens du terme. Mais pas dans le vide. Rarement un groupe aura autant muri son concept. Il y a toute une théorie derrière Throbbing Gristle, principalement élaborée (et en tout cas défendue) par Genesis P-Orridge. Un discours authentiquement révolutionnaire (voir notamment « United » et « Convincing People » ; la pratique on ne peut plus indépendante du groupe en témoigne déjà), mais aussi passablement paranoïaque, confinant à l’occasion à la théorie du complot. Reste que Throbbing Gristle se veut subversif, jusqu’à la folie destructrice (rappelons par ailleurs que le nom de leurs confrères SPK signifie Sozialistischen Patienten Kollektiv, en référance à une brochette d’Allemands internés dans des hôpitaux psychiatriques qui disaient se reconnaître dans la théorie et les actions de la « Bande à Baader » ; c’est assez parlant, non ?). L’attaque, dans certains cas, peut être frontale ; il en va ainsi, d’ailleurs, de l’hermétisme et de la difficulté de la musique du groupe. Mais la subversion joue également indirectement, par des allusions, par l’image : les médias, et la manipulation des esprits qu’ils opèrent, sont au cœur des angoisses de Genesis P-Orridge, qui revient sans cesse sur leur entreprise de « désinformation ». Dès lors, rien d’étonnant à ce que le groupe, à certains égards, use des méthodes des médias (aspect « pop » de Throbbing Gristle), mais cherche également à dénoncer leur hypocrisie par le détournement, en jouant sur l’image, sur l’opposition entre apparence et réalité, signifiant et signifié (Cosey Fanni Tutti, d’ailleurs, n’agissait pas autrement avec Prostitution). D’où l’imagerie nazillone de Throbbing Gristle, qui ne tardera pas à susciter le scandale. Le groupe, résolument anarchiste, n’a pourtant jamais eu l’ambiguïté d’un Boyd Rice ou de Death In June à cet égard (même si les pages consacrées au morceau « Subhuman » – par ailleurs un des plus inaudibles du groupe – laissent un peu un goût étrange dans la bouche ; TG, encore aujourd’hui, parvient à choquer les bobos dans mon genre…) : les skinheads étaient même refoulés à l’entrée des concerts par un service d’ordre employé par Industrial Records… Mais la presse se déchaine : les accusations pleuvent sur le groupe, qui s’en amuse, et profite de cette publicité, à la stupéfaction de ses détracteurs, qui comprennent bientôt pour certains le piège grossier dans lequel ils sont tombés… et, par la même occasion, la pertinence du discours critique de Throbbing Gristle. Par la suite, nombreux seront les groupes « industriels » qui reprendront le discours de TG et son imagerie (j’ai déjà évoqué Laibach, par exemple)… mais en les comprenant plus ou moins bien, hélas.
 
TG, ceci dit, était condamné. Par définition, le groupe ne pouvait connaître le succès, et, dès l’instant que celui-ci commence à apparaître, la dissolution est envisagée. Elle sera précipitée par des tensions entre les quatre membres, provoquées comme de bien entendu essentiellement par une histoire de fesses : plus ou moins lasse de la mégalomanie et des délires paranoïaques de Genesis P-Orridge, Cosey Fanni Tutti décide de le quitter… et tombe progressivement sous le charme du bien plus discret Chris Carter ; les deux amants se voient en secret… La dissolution du groupe interviendra en 1980, après deux concerts aux Etats-Unis, peu de temps après que Cosey ait annoncé aux autres membres qu’elle était enceinte. « La mission est » de toute façon « terminée », ainsi que Throbbing Gristle l’annonce laconiquement par une carte postale envoyée à tous les abonnés au catalogue d’Industrial Records.
 
Mais nous n’en sommes qu’à la moitié du livre (putain, je me rends compte que je m’étends – j’ai pourtant l’impression de synthétiser beaucoup trop et d’être contraint de passer sous silence plein d’aspects passionnants ! Mais z’en faites pas, la suite sera plus brève…). Si TG n’est plus, ses membres ne renoncent pas pour autant à la musique, et leur carrière ultérieure est souvent passionnante.
 
Eric Duboys commence par suivre le charismatique Genesis P-Orridge. Le membre le plus voyant du groupe fonde presque immédiatement un nouveau projet, incluant dans un premier temps Peter « Sleazy » Christopherson, et baptisé Psychic TV. Il s’agit là encore d’une vaste entreprise de subversion par le détournement, musicalement guère éloignée de Throbbing Gristle dans un premier temps, d’ailleurs, mais jouant cette fois avant tout sur l’aspect religieux. Psychic TV est en effet en quelque sorte le porte-parole du « Temple Ov Psychic Youth » (TOPY), en apparence une secte inspirée notamment par Crowley et dont Genesis P-Orridge deviendrait progressivement le gourou (en opposition à la stricte égalité pronée par le groupe, et affirmée déjà auparavant contre vents et marées – c’est-à-dire contre Genesis P-Orridge… – au sein de Throbbing Gristle). Bien sûr, et même si Genesis P-Orridge joue le jeu à fond, développant ainsi des rituels saugrenus, livrant des interviews hermétiques, et parsemant les notes de livrets de discours plus ou moins hallucinés, riches en slogans, et à l’orthographe systématiquement malmenée, tout ça n’est en défintive qu’une vaste blague… Mais les médias tombent une fois de plus dans le panneau, dénonçant la secte « satanique » et ses pratiques supposées (les inévitables partouzes de drogués… bon, y’en avait probablement, en même temps, étant donné le discours de Genesis P-Orridge sur la drogue et la sexualité…), allant jusqu’à produire de fausses « victimes » de la secte et de son gourou, et monter des scandales de toutes pièces. Genesis P-Orridge, dans un premier temps, s’en amuse beaucoup, comme de bien entendu ; mais la farce nuit bientôt à un projet plus « mainstream » de Psychic TV (monter un film sur la vie de Brian Jones), à une époque où le groupe s’était un peu plus assagi musicalement, se tournant vers un rock assez influencé par le Velvet Underground. Et, plus tard, Genesis P-Orridge devra même faire face à diverses accusations toutes plus infondées les unes que les autres, qui le contraidront finalement à s’exiler, sans le sou, aux Etats-Unis, la police ayant perquisitionné son appartement et saisi tout ce qu’elle avait pu y trouver (Genesis P-Orridge, depuis des années, prétendait à qui voulait l’entendre que la police le surveillait et que son téléphone était sur écoute, et on en a eu la preuve lors de cette affaire ; comme quoi, les paranoïaques aussi ont des ennemis…) ! Ce sera l’occasion d’un tournant musical pour le groupe, Genesis découvrant la house à Chicago et la ramenant dans ses valises. Si le groupe n’a pas « inventé » l’acid house, comme on l’a parfois prétendu (et notamment ce satané leader mégalomane…), il n’en a pas moins constitué un pont important dans l’introduction de la techno et de la house en Angleterre, pour le résultat que l’on sait. Après cette grande période, sur le plan musical, c’est moins intéressant, semble-t-il. Même si Genesis P-Orridge, conservant plus ou moins sa figure de gourou, reste quelqu’un d’extraordinairement charismatique et fascinant (voyez par exemple ses interviews dans Modulations), d’autant plus, à vrai dire, depuis qu’il s’est lancé dans son projet de transformation physique. Genesis P-Orridge est un hétérosexuel bien dans sa peau, marié et père de plusieurs enfants ; mais il a néanmoins subi, pour des raisons que l’on qualifiera d’idéologiques, diverses opérations chirurgicales lui ayant donné l’apparence d’une femme, sans qu’il ait changé de sexe pour autant. Apparence et réalité… Genesis P-Orridge, que ce soit dans son discours ou dans sa musique, dans son patronyme et dans son corps, est un homme qui s’est entièrement reconstruit de lui-même. A maints égards, le cyberpunk ultime…
 
Peter « Sleazy » Christopherson, dans un premier temps, avait suivi Genesis P-Orridge au sein de Psychic TV. Mais, bien vite, lui aussi ne parvient plus à supporter la mégalomanie du leader, et, un tantinet gêné par la dérive résolument « sectaire » du TOPY (entendons par-là que certaines personnes y adhéraient en l’envisageant comme une secte et en prenant son discours parfaitement au sérieux…), décide de quitter le groupe avec son amant John Balance (ils n’ont jamais caché leur homosexualité, l’affichant même, ce qui leur a valu des déboires dans une Angleterre thatcherienne à l’homophobie sidérante – lisez Le miroir de l’amour du divin Alan Moore ; cependant, ils n’en ont jamais fait un étendard, et critiquaient cette tendance de plus en plus présente dans les milieux gays), et de fonder avec lui ce qui est sans aucun doute et de très loin le projet post-TG le plus intéressant, à savoir Coil, en 1983. Coil est un groupe difficile à définir, assez secret (pendant longtemps, le groupe n’a pas donné de concerts, et les interviews étaient rares) et aux albums très divers. Mais, sur l’impulsion de « Sleazy », Coil va aller toujours plus loin dans l’exploration des possibilités offertes par la musique électronique, développant ainsi une musique unique, quelque part entre musique industrielle, synth-pop, ambient et expérimentation pure et dure. Mais, si Coil n’est pas aussi provocateur que Throbbing Gristle en apparence, le discours critique et l’action politique sont toujours présents ; on y retrouve les thèmes chers à Genesis P-Orridge, un discours très libertaire sur la drogue et la sexualité, mais aussi, au moins en une occasion, un engagement pour une cause bien précise : la lutte contre le sida. A l’époque, le sida est encore cette maladie tabou dont les bonnes gens évitent de parler, a fortiori dans la prude Angleterre de la « dame de fer » ; après tout, n’est-ce pas, c’est la maladie « des pédés et des junkies », pas des gens « normaux »… Situation inacceptable pour les membres de Coil, qui entendent bien révéler au grand public le tragique de cette maladie et le sort abominable réservé à ses victimes, traitées comme des pestiférés, et qui meurent dans l’indifférence totale des électeurs, les élus n’allant sûrement pas faire le moindre geste en faveur de ces malades qui, après tout, hein, l’ont bien cherchée, leur maladie, hein, n’est-ce pas… D’où l’enregistrement de leur étrange reprise du fameux « Tainted Love », dont tous les revenus étaient versés à une des premières fondations consacrées aux malades du sida (c’était une première, d’ailleurs, et dans un esprit bien différent de celui du rock de stade caritatif qui nous encombre régulièrement les oreilles depuis avec son insupportable guimauve…) ; c’est probablement leur morceau le plus « pop », mais il est néanmoins abominablement cafardeux, et accompagné d’un clip spécialement réalisé pour l’occasion, tout aussi abominablement cafardeux ; il s’agit bien de choquer pour faire réagir. Las, la réaction ne sera pas celle souhaitée : le clip suscitera un scandale (encore !) parce que jugé trop dur et triste, voire, et là c’est quand même consternant de bêtise, cynique (l’apparition de Marc Almond en incarnation de la Mort n’a pas plu, mais alors pas du tout…), bref, inmontrable ; à en croire les médias, il était donc possible de parler de « la maladie des pédés et des junkies », mais avec des fleurs et des papillons. Bande de… Bon, voyez vous-mêmes (une fois de plus, je vous ai prévenus, hein…). Coil ne s’arrêtera heureusement pas là, et poursuivra toujours plus avant dans sa veine expérimentale, enregistrant par exemple les difficiles albums du projet ELpH, mais aussi quelques merveilles plus ou moins ambient (voyez par exemple mon compte rendu du superbe The Remote Viewer, un de mes albums fétiches), et renouant enfin avec la scène ; John Balance, entre temps, avait bien changé (on notera qu’il s’était séparé de Peter « Sleazy » Christopherson, même si cela n’avait pas condamné le groupe ; lui, par contre, tendait dès lors de plus en plus à sombrer dans la dépression, la drogue et l’alcool…). Lui aussi monstrueux de charisme dans ses costumes hallucinés et avec son allure de prophète sous acide, il n’en a pas moins connu entre temps de terribles difficultés dues notamment à son alcoolisme, qui l’ont métamorphosé physiquement, et ont rapidement entrainé l’inquiétude de ses proches, désarmés face à l’inéluctable. Il nous a donc quitté en 2004, mettant ainsi fin à l’histoire passionnante de Coil, un des groupes les plus inventifs de l’histoire de la musique électronique et expérimentale. Monde de merde…
 
Je ne pourrai pas m’étendre autant sur le projet commun de Chris Carter et Cosey Fanni Tutti, sobrement baptisé Chris & Cosey, pour la bonne et simple raison que je n’en ai jamais rien entendu… On sait, cependant, que Carter était l’homme de la délicatesse et de la mélodie au sein de Throbbing Gristle, et un grand connaisseur des instruments électroniques. A en croire Eric Duboys, la musique de Chris & Cosey serait ainsi dans l’ensemble de très grande qualité (si l’on excepte deux albums visiblement pitoyables tendant vers l’exotica…), d’abord une musique très pop et dansante, pertinente et efficace, mais, il faut le dire, bien moins originale que ce que Throbbing Gristle, Psychic TV et Coil avaient à offrir… Ces dernières années, le couple, toujours très amoureux, s’est davantage tourné vers les expérimentations ambient, avec beaucoup de réussite semble-t-il, et j’avoue que j’y jetterais volontiers une oreille (et même deux, soyons fou).
 
Et puis, contre toute attente – Genesis P-Orridge s’était sacrément attiré l’inimitié des autres membres, qui ne voulaient plus en entendre parler pendant un moment (son ancienne amante étant la plus dure dans ses propos à son encontre) –, Throbbing Gristle a récemment annoncé sa reformation. Encore un come-back d’une vieille légende, avec des débris cyniques et sans âmes qui ne cherchent pas autre chose qu’à payer leurs impots, comme il y en a eu tant, hélas ? De la part de TG, et au vu de son discours et du parcours ultérieur de ses membres, ç’aurait quand même été plutôt étonnant… Rien à craindre, heureusement. La reformation se présentait comme ponctuelle : hop, un concert ici (annulé) ; hop, un concert là (annulé aussi) ; hop, cette fois on fait vraiment un concert sans s’encombrer d’incompétents qui plantent tout nos projets, et on le fait gratuit tant qu’à faire (mais toujours pas de tournées, faut pas déconner, non plus). L’occasion de constater que si les membres de TG ont bien vieilli physiquement, ils n’en sont pas moins toujours aussi charismatiques, géniaux et sincères (et musicalement plus compétents, ce qui ne gache rien…). De temps à autre, on parlait d’un nouvel album… Un an passe. Deux ans. Rien. Et puis, d’un seul coup, sans le moindre attirail promotionnel, on trouve (enfin, avec un peu de chance…) Part 2. The Endless Not dans les bacs. Là encore, pas un album baclé de vieux croutons, mais une authentique merveille, certes bien plus facile d’accès que les vieux Throbbing Gristle, mais toujours très expérimentale et pertinente. Il faut que je vous en parle plus en détail, un de ces jours…
 
Mais concluons (enfin !) sur ce beau pavé. On l’aura compris, c’est un ouvrage passionnant et d’une lecture agréable sur d’authentiques génies, chacun à leur façon, et dressant un beau panorama de l’avant-garde musicale des 30 dernières années. Eric Duboys, semble-t-il, souhaiterait écrire un deuxième ouvrage, pendant de celui-ci, consacré aux groupes affiliés à la musique industrielle (quelque chose qui manque sacrément en France) ; je ne peux qu’espérer sa parution prochaine, l’auteur a désormais au moins un client revendiqué. Entre temps, j’écouterai toujours Throbbing Gristle et Coil, à l’occasion Psychic TV et, avec un peu de chance, Chris & Cosey. N’hésitez pas à en faire autant de votre côté.

CITRIQ

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buconero 04/02/2013 14:30

Un sacré pavé effectivement, mais quand il y a du contenu, on le lit jusqu'au bout non?
Merci de m'avoir fait découvrir ces groupes, j'ai pris pas mal de notes et essaierai d'écouter tout ce petit monde.
Dans ma petite tête ça a fait écho à un livre qui vient de paraître : "Musiques savantes, de Debussy au mur de Berlin 1882-1962 Tome1" de Guillaume Kosmicki.
Le tome 2 correspondra plus au contenu traité ici (quoique) mais c'est aussi le profil de l'auteur qui me l'a fait rappeler : tout en ayant suivi une formation classique, il est violoniste, il
partait souvent dans des raves et ne comprend pas l'idée reçue qui consiste à dire que la musique électro, synthétique ne transmet pas d'émotions car abstraite et cherche à décortiquer ça.
http://atheles.org/lemotetlereste/formes/musiquessavantes

Sinon dans les groupes noise/expé je te conseille Ground zero (Otomo Yoshihide), Fantomas (Mike Patton), John Martyn (que je n'apprécie pas plus que ça par contre) et bien entendu Nurse with wound
(krautrock et compagnie).
Allez, je poursuis la visite!

Nébal 05/02/2013 06:14



Heureux de t'avoir fait découvrir des trucs, alors.


 


Je ne connais pas le bouquin dont tu parles, mais ça m'a l'air intéressant, je note.


 


Des groupes que tu cites, je suis très fan de Fantômas, et j'ai de quoi explorer un peu Nurse With Wound, mais je ne m'y suis pas vraiment plongé. Je note le reste, merci.


 


Et bonne visite, alors.



Nébal 30/10/2007 19:23

OK (et ouf, aussi). Merci pour ces éclairages supplémentaires.

Eric Duboys 30/10/2007 19:17

Non non, pas "trop" de bêtises.
Juste une chose sur les problèmes de timing que tu as signalés au début de ta chonique, concernant la mise à jour de l'ouvrage.
Cela faisait trop longtemps que j'étais déjà dans la rédaction de la suite (les volumes suivants) pour pouvoir reprendre/réactualiser ce qui avait déjà été écrit, avalisé et signé. C'eut été un recul formidable et bien démoralisant que de reprendre quelque chose que je voulais achevé et définitif, qui, à ce moment-là, semblait relever encore de l'utopie (niveau publication). 3 ans sont passés entre la signature du contrat et la parution du livre. Ce qui est considérable. J'ai préféré conserver en l'état ce qui avait été fait, témoignant par là d'une non-coïncidence avec des événements (tragiques) qui se sont vérifiés par la suite, et donc d'un travail suivi sur un plus long cours que le déroulement ordinaire du temps.
Tes allégations sur les atermoiements de Camion Blanc, justifiées mais d'une autre nature que celle que tu imagines, sont donc un peu fantaisistes. C'est la seule petite réserve que je pourrais émettre sur ton long papier.
Sinon, ton enthousiasme me fait plaisir.

Deux autres volumes sont prévus, sur la scène industrielle au sens large (limitée aux groupes majeurs apparus avant le milieu des années 80). Et un 4ème et dernier sur la seule scène française.

Un an minimum avant que les volumes 2 et 3 ne paraissent, et plus probablement deux.

Voilà, en (très) gros.

Eric.

Nébal 29/10/2007 21:24

... Surprise !
Mais, en l'occurence, c'est moi qui te remercie pour ce beau livre passionnant (et pour le lien...).
J'attends avec hâte une prochaine parution (oui oui, déjà !), et me permet en attendant de mettre le site Myspace dans ma liste de "blogs et sites bien".

...
Et accessoirement, j'espère ne pas avoir dit trop de bêtises dans mon long compte rendu, gasp...

Eric Duboys 29/10/2007 18:40

J'oubliais. A cette adresse :

http://myspace.com/industrialpeople

E.D

Eric Duboys 29/10/2007 18:35

Eh bien, grand merci pour cette avalanche de compliments.

J'ai mis le lien dans le dernier blog publié sur le site Myspace consacré au bouquin.

N'hésite surtout pas à me contacter par ce biais.

Merci, vraiment.

Eric Duboys.