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Radieux, de Greg Egan

Publié le par Nébal

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EGAN (Greg), Radieux, traduit de l’anglais (Australie) par Sylvie Denis, Francis Lustman, Quarante-Deux et Francis Valéry, traductions harmonisées par Quarante-Deux, Aulnay-sous-bois – Saint-Mammès, Quarante-Deux – Le Bélial’, [1998] 2007, 426 p.
 
Voici donc le deuxième volume de « l’intégrale raisonnée » des nouvelles de Greg Egan au Bélial’. Greg Egan, pour ceux qui ne le connaîtraient pas, est un auteur australien (ce que l’on ne croise quand même pas tous les jours dans les librairies de l’Hexagone), et assez largement considéré comme un des plus intéressants écrivains de science-fiction de ces dernières années (il a ses détracteurs, néanmoins, et nous aurons bien l’occasion de nous faire une idée des raisons de leur hostilité… Notons en outre que ce jugement s’applique surtout à ses nouvelles, ses romans ayant dans l’ensemble moins convaincu, semble-t-il). La quatrième de couv’, nécessairement élogieuse, dit même du Monsieur que c’est « l’écrivain de science-fiction le plus fascinant depuis Philip K. Dick ». Ce à quoi je répondrais : heu, du calme, quand même. Certes, cette sentence flatteuse relève d’un « bon dol » assez légitime de la part de l’éditeur, mais elle est quand même bien excessive, et surtout parfaitement inappropriée. La science-fiction d’Egan n’a à vrai dire pas grand chose à voir avec celle de Dick, en-dehors de quelques thèmes centraux similaires (comme la définition de l’humain), néanmoins traités de manière bien différente, pour ne pas dire radicalement opposée. Là où Dick n’a jamais accordé une place prépondérante aux sciences dites « dures » dans ses récits, Egan se pose quant à lui en spécialiste de la tendance « hard science », et même parmi ses plus austères représentants. Si je n’avais guère ressenti outre-mesure cette impression dans le précédent recueil, Axiomatique (en dépit de son titre…), je comprends toutefois bien mieux ce jugement depuis ma lecture de Radieux. Oui, il y a bien des gros morceaux de science chez Greg Egan, certaines nouvelles étant même tellement hermétiques qu’elles en deviennent tout simplement inaccessibles pour les quiches en maths, physique et toutes ces sortes de choses dans mon genre ; que celui qui en doute lise « La Plongée de Planck »
 
N’allons pas trop vite, ceci dit. Ce texte particulièrement ardu est le dernier du recueil, et il n’en est franchement pas représentatif. Et les neuf novellae qui le précèdent sont incomparablement plus abordables (et intéressantes, mais ceci n’engage que moi).
 
Commençons donc par le commencement, avec « Paille au vent » (pp. 13-45). Le génie génétique a accouché d’un monstre, une jungle folle devenue un organisme à part entière et à même de se protéger contre toute agression quelle qu’elle soit, en se remodelant et en s’adaptant quasi instantanément. Un refuge idéal pour les narcotrafiquants qui en sont à l’origine, et pour les savants qui les ont rejoint, pour une raison ou une autre. Le narrateur est chargé d’y retrouver l’un d’entre eux, le dénommé Largo. Pour le tuer… Une nouvelle aux allures de thriller, efficace et stimulante, sans être exceptionnelle pour autant. Il y est directement fait mention à Au cœur des ténèbres de Conrad, même si, à vrai dire, c’est plutôt l’atmosphère de sa « transposition » vietnamienne Apocalypse Now que l’on y retrouve. Au-delà du thriller, il y a bien matière à réfléchir dans ce texte intrigant. Et Egan y introduit une thématique assez récurrente du recueil, avec un questionnement de l’humain, de ses choix, de ses sentiments, de ses émotions, dans une optique radicalement matérialiste ; l’homme comme assemblage de molécules, et rien au-delà ? On aura l’occasion d’y revenir.
 
Egan est néanmoins assez lucide sur les éventuelles conséquences de ce genre de conceptions, ainsi qu’il le montre avec brio dans la nouvelle suivante, « L’Eve mitochondriale » (pp. 47-80). Une sorte de secte, désireuse de rompre les barrières artificielles scindant l’humanité, entend démontrer à l’aide de la génétique l’ascendance commune de tous les humains, en remontant l’arbre généalogique de tout individu par la ligne maternelle jusqu’à une sorte de « mère primordiale ». La compagne du narrateur est une fervente supportrice de cette approche de l’humanité, et le convainc de faire bénéficier de ses recherches les Enfants d’Eve. C’est ainsi que ce chercheur fondamentalement sceptique va se retrouver impliqué bien malgré lui dans la Guerre de l’Ancêtre. Car il apparaît bien vite d’autres groupes qui, en usant de méthodes génétiques différentes, viennent contester les conclusions des Enfants d’Eve et nier l’existence de cette « mère de l’humanité », mais prétendent par contre pouvoir tracer plusieurs lignages paternels. Une multitude d’Adam, toujours plus nombreux, réduisant d’autant plus la parenté supposée de l’humanité, et faisant les délices de l’extrême droite… Si la chute de la nouvelle peut sembler un peu précipitée, « L’Eve mitochondriale » n’en constitue pas moins à mon sens une des plus grandes réussites de Radieux, analysant avec noirceur et un certain humour jaune l’aberration de la sempiternelle quête des origines qui, à en croire tant d’imbéciles, devrait décider de notre lendemain. Cela a déjà été dit ailleurs, mais j’approuve totalement : cette nouvelle est un antidote salutaire aux traficotages absurdes et racistes des Brice Hortefeux et compagnie…
 
« Radieux » (pp. 83-129) est bien différent. Si la nouvelle débute comme un thriller (avec quelques jolies scènes, mais un peu gratuit…), elle passe cependant ensuite à une « hard science » très hermétique mais résolument fascinante. Je vais schématiser à outrance, étant tout sauf un mathématicien, pardon pardon. En gros : nous savons tous (même moi…) que 2 et 2 font 4. Mais si ce n’était pas toujours le cas ? Si les mathématiques ne présentaient pas une cohérence infinie ? S’il était possible que, au-delà d’un certain point, ce soient des mathématiques radicalement différentes qui s’appliquent ? La quête de cette discontinuité va aboutir à une rencontre imprévue, et aux conséquences potentiellement énormes… Après un départ en demi-teinte, Greg Egan nous livre ainsi une très bonne nouvelle de « hard SF », un peu ardue au premier abord, mais stupéfiante au final.
 
« Monsieur Volition » (pp. 131-154), ensuite, est un texte très différent, beaucoup moins hermétique en apparence seulement. L’histoire de ce pathétique délinquant qui vole un jour un « cache » modifiant radicalement sa perception du monde et de lui-même poursuit et approfondit le questionnement déjà abordé dans « Paille au vent » sur les mécanismes du choix, essentiellement. Une semi-réussite, à mon avis, mais ceci provient peut-être de « l’entourage » de cette nouvelle.
 
Car « Cocon » (pp. 157-202), qui la suit immédiatement, est bien plus directement parlante. Si le point de départ de cette nouvelle aux allures de « policier » est éminemment contestable (l’idée que l’orientation sexuelle serait déterminée par les gènes, dès la grossesse…), le résultat est cependant passionnant et pertinent, puisqu’il s’agit à maints égards d’un prétexte permettant, à la manière de ce qui avait été fait dans « L’Eve mitochondriale », de s’interroger sur l’appartenance à une communauté et les implications politiques de la science. Une nouvelle finalement très bien pensée… et d’une profonde noirceur, hautement déstabilisante.
 
« Rêves de transition » (pp. 205-226) est bien moins convaincant. Ce récit très paranoïaque (pour ne pas dire dickien…) d’un homme qui entend « devenir une machine » laisse un peu sur sa faim… et donne une impression de déjà-vu absente des autres nouvelles sélectionnées.
 
Autant passer directement à la suite, franchement excellente, les deux prochaines nouvelles constituant à mes yeux et de loin le sommet du recueil. Commençons donc par « Vif Argent » (pp. 229-272). Une épidémiologiste enquête sur un inquiétant virus mortel, le SFVG, rapidement rebaptisé « Vif Argent » par les médias. Si la probabilité d’infection est minime, le Vif Argent peut néanmoins se transmettre avec une grande facilité, par une simple poignée de main, par exemple. Mais le décès survenant très rapidement, le SFVG ne commet pas véritablement de ravages. La multiplication de cas du côté de la Caroline n’exclue cependant pas l’éventualité encore jamais identifiée d’un « porteur sain », transmettant le virus sans en présenter les symptômes. La narratrice se lance sur cette piste… et découvre finalement l’envers de la maladie, dans une sorte de nouvelle religion, constituant par elle-même un virus mortel. L’enquête est palpitante, et la réflexion sur la foi et la « spiritualité » pertinente et très noire – la fin est tout bonnement stupéfiante… Une brillante réussite, pour une des meilleures nouvelles du recueil.
 
La meilleure, ceci dit, est à mon sens la suivante, pour laquelle le qualificatif de « chef-d’œuvre » me paraît tout à fait approprié. Dans « Des raisons d’être heureux » (pp. 275-323), le narrateur, alors qu’il était enfant, a bien failli succomber à une tumeur ; celle-ci, cependant, avait un effet secondaire imprévu, consistant en une « surproduction » d’une endorphine, un neuropeptide appelé leu-enképhaline ; en conséquence de quoi le narrateur à deux doigts de la mort était plongé en permanence dans un état de béatitude inconcevable, tout devenant prétexte à son bonheur. Le problème est que l’ablation de la tumeur, si elle prolonge son espérance de vie, le prive également de cette leu-enképhaline, le plongeant brutalement dans une dépression chronique le rendant inapte à la vie en société (au passage, l’état dépressif du narrateur est remarquablement bien décrit par Egan – je peux en témoigner…). Et quand une opération miraculeuse, ultérieurement, lui permet de ressentir à nouveau le bonheur, cela ne lui facilite guère la tache pour autant : désormais, tout, absolument tout lui semble merveilleux, et il est incapable de faire la distinction entre le plaisir que lui procure un jambon-beurre et un plat de chef, un chef-d’œuvre de la musique classique et une abomination MTVesque, le spectacle d’un panorama enchanteur et celui d’une poubelle débordant d’ordures… Et entre une femme et l’autre. Le plaisir et les émotions, et les choix qui en découlent, comme résultant d’un simple agencement de molécules, de la communication entre deux organes, et rien d’autre… Peu importe que l’on adhère ou non à ce présupposé hautement matérialiste : le résultat n’en est pas moins bluffant, remarquable de justesse et d’humanité. Une nouvelle brillante et émouvante, intelligente et sensible. Un chef-d’œuvre, vous dis-je…
 
Sans surprise, « Notre-Dame de Tchernobyl » (pp. 325-366) n’atteint pas de tels sommets. C’est à vrai dire une des nouvelles les plus faibles du recueil, dans la mesure où elle appelle presque systématiquement à la comparaison avec un texte précédent bien plus réussi. Un thriller rapportant la quête d’une icône a priori anodine et de mystérieux assassins, et introduisant une réflexion sur la religion… On y préférera largement, à titre d’exemples, « Cocon » et « Vif Argent », reposant sur des bases assez similaires.
 
Et on en arrive ainsi à « La Plongée de Planck » (pp. 369-413). Aïe… Autant le dire de suite, cette dernière nouvelle, évoquant, dans un futur lointain, la préparation d’un voyage sans retour au cœur d’un trou noir et sa perturbation par deux énergumènes anachroniques, ne m’a pas du tout convaincu. Mais alors pas du tout. Au-delà, elle m’a même laissé franchement perplexe. Bon, premier point : j’y ai rien capté, pas plus qu’aux explications savantes que des lecteurs compétents et bien intentionnés ont bien voulu en donner ici ou là ; ce qui confirme au moins une chose, c'est que j'ai bien fait d'arrêter la physique en Seconde... Mais ce n’est pas le seul problème. Je ne suis cependant pas très sûr de ma « critique », dans la mesure où l’hermétisme du sujet m'a amené à lire un peu en diagonale, et ainsi, probablement, à passer à côté de bon nombres d’aspects ne se rapportant pas à la physique. Mais voilà : je n’ai pas trouvé Egan très convaincant dans cet exercice de SF « dans un futur vach’ment lointain ». On m’accusera peut-être de pinaillage, mais je doute fort que l’on se souvienne encore d’Einstein, de Planck, de Stephen Hawking, de Shakespeare, de Baudelaire et de la culture de la Grèce antique dans plusieurs milliers d'années... ce qui n'a pas facilité mon immersion dans la nouvelle, outre son côté hermétique. Mais peut-être ai-je eu tort de prendre ce « monde » trop au premier degré... C’est bien là ce qui me perturbe, en effet : même s'il y a une indéniable part de caricature de part et d'autre et quelques jolies réflexions « philosophiques » (bouh le vilain mot), j’avoue avoir eu tendance à prendre un peu au pied de la lettre le méchant portrait du « littéraire » Prospero confronté à un quasi-éloge du scientisme le plus abscons (malgré un sourire de temps à autre). Et, au final, la lapidaire réplique de Cordelia (p. 408 : « Baudelaire peut aller se faire foutre. Je suis là pour la physique. ») m’a fait l’effet d’une note d’intention assez navrante... d'autant que, située en fin de volume, elle m’a un peu amené rétrospectivement à revoir mon jugement sur l'ensemble du recueil. En même temps, peut-être faut-il y voir un auteur qui s’amuse à se caricaturer lui-même tel que ses détracteurs peuvent l’envisager, semblant leur donner raison pour mieux les moquer au final ? Je suis perplexe... Et mon incompréhension des aspects scientifiques de ce texte (outre mon insondable bêtise naturelle) ne me rend pas son interprétation aisée... Je n’oserais donc prendre clairement position sur ce point. « La Plongée de Planck », quoi qu’il en soit, m’est de toute façon apparue comme un texte bien trop ardu pour être appréciable du lecteur lambda, et faisant franchement tâche dans ce recueil.
 
On aura en effet compris que Radieux est dans l’ensemble une grande réussite, et probablement un des meilleurs recueils de nouvelles de science-fiction de ces dernières années. J’avoue sans l’ombre d’un doute l’avoir préféré à Axiomatique, notamment ; et si je garderais toujours la première place pour l’excellent La tour de Babylone de Ted Chiang, Radieux constitue cependant un digne challenger, qui trouvera naturellement sa place dans la bibliothèque de tout amateur de science-fiction, « hard science » ou pas.

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Nébal 12/03/2008 10:38

De la grâce, faut voir... C'est assez austère, des fois, tout de même ! ^^ Mais c'est très bon, effectivement.

Zack 11/03/2008 21:34

Egan me fait jubiler, c'est l'auteur que j'attendais depuis tellement longtemps, de la grâce dans la science dure, il fallait le faire.

Nébal 13/02/2008 10:38

Oui, je n'ai toujours pas trouvé de réponse satisfaisante quant au sens de "La plongée de Planck", et cette nouvelle me laisse encore perplexe...

Mais le reste vaut franchement le détour, aucun doute là-dessus.

efelle 13/02/2008 09:23

Ayant aussi arrêté la physique en second, j'ai aussi buté sur La Plongée de Planck et les explications compétentes données en d'autres lieux.

Faut il y voir un clin d'oeil un "personnal joke" ?
Y aurait il de la poésie dans la recherche de la compréhension de la structure de l'univers ?
Des questions que je me pose avec le recul...

Par contre le reste du recueil est magique, limpide et passionnant.

Zack 11/12/2007 14:55

Elles sont sûrement déssinées par ces dits ados à qui on a laissé une chance.

Nébal 20/11/2007 19:09

Parce que les lecteurs de SF sont des ados attardés totalement dénués de goût. C'est du moins ce qu'on veut nous faire croire.

A contrario, j'aime vraiment bien celle de "Cendres" (voir plus haut).

Aguirre 20/11/2007 18:50

Pourquoi elles sont toujours moches les couvertures des bouquins de S.F, hein ?