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"Un chapeau de ciel", de Terry Pratchett

Publié le par Nébal

Un-chapeau-de-ciel.jpg

PRATCHETT (Terry), Un chapeau de ciel, illustrations de Paul Kidby, traduit de l’anglais par Patrick Couton, Nantes, L’Atalante, coll. La dentelle du cygne, [2004] 2007, 357 p.
 
Bon, j’imagine qu’il n’est pas vraiment nécessaire de procéder à une petite présentation de Terry Pratchett, hein ? Le Disque-monde, tout ça… On connaît tous. On en a même fait, à ma grande stupéfaction, un emblème de la geekitude. Moi, naïvement, j’ai longtemps cru que le geek était ce passionné d’informatique au langage bizarre qui ne décolle que rarement de son écran, et encore, seulement pour parler de Linux avec un autre geek. Et puis, récemment, j’ai découvert que, dans la mesure où je lis de la science-fiction et des comics, où je regarde des films de zombies, où j’aime Terry Pratchett et les Monty Python, et où je sais que la réponse est 42, je serais moi-même, à en croire les avis autorisés, un geek (alors que j’y connaissons reun’, moué, à tous tyeulé machins d’informe à tiques, là…). Ah. Bon. Il y a débat, ceci dit : d’aucuns prétendent en effet que je serais plus nerd et/ou dork que geek. Ah. Bon. Va comprendre, Charles…
 
En tout cas, pour cette raison, on crache un peu sur Pratchett, parfois (comme sur tout ce qui a du succès, quoi). « Oui, voyez, les Annales du Disque-monde, ça n’est pas si drôle, en fait ; et puis c’est de pire en pire, d’ailleurs ; et puis c’est mal écrit, n’est-ce pas ; et puis c’est de la fantasy, et il n’y a que des geeks pré-pubères mais néanmoins acnéens pour lire ce genre de bouillabaisse, n’est-ce pas, qui n’est pas vraiment de la littérature, n’est-ce pas, hein, c’est l’évidence même, enfin, certes. » Blah blah blah.

C’est donc l’heure du coming-out :

EH BEN MOI J'AIME LES BOUQUINS DE TERRY PRATCHETT ET JE TE MERDE, VIL CUISTRE !!!!!

C’est con, mais ça fait du bien.

Ce qui fait encore plus de bien, ceci dit, c’est la lecture d’un bon bouquin de Terry Pratchett. Comme Un chapeau de ciel, par exemple. Celui-ci, pourtant, sort un peu de l’ordinaire, ainsi qu’en témoigne déjà la couverture : on le présente bien comme étant « un roman du Disque-monde », ce qu’il est indéniablement, mais il ne se place pas dans la volumineuse série « officielle » des Annales du Disque-monde (même éditeur, et même collection, pourtant). Il y a à cela une explication fort simple, même si elle n’apparaît nulle part dans ce petit volume : Un chapeau de ciel, de même que Le fabuleux Maurice et ses rongeurs savants et Les ch’tits hommes libres, a été publié originellement dans une collection destinée à la jeunesse. On aurait tort, toutefois, de vouloir à tout prix distinguer les « Annales » destinées aux « adultes » de ces volumes-là, réservés aux « petits n’enfants ». Les différences sont à vrai dire minimes : les romans sont plus courts (ce qui n’est d’ailleurs pas plus mal) et structurés en chapitres, légèrement illustrés, et les personnages centraux sont différents (et souvent des enfants). Et c’est à peu près tout. Oh, on aurait bien envie de dire, surtout en début de roman, que le style est un peu plus simple, que l’humour délirant se voit imposer quelques chastes limites, ou que les thèmes sont plus gnan-gnan. Sauf qu’en fait pas vraiment, et on s’en rend compte très vite. Ces romans ne dépareillent franchement pas dans le cycle des « Annales ». Et, comme toute bonne littérature jeunesse, ils régaleront les adultes tout autant que les ados ; et peut-être même plus, en fait, car il est un point que l’on néglige un peu trop, trouvé-je, quand on parle de Pratchett : c’est que ses bouquins sont loin d’être aussi cons qu’ils en ont l’air… L’éditeur, s’il a donc donné une allure différente à ces romans-là, a à mon sens parfaitement eu raison de ne pas mettre en avant ce caractère « jeunesse », assez contestable, et qui ne doit de toute façon constituer, ni un argument de vente, ni un repoussoir.

On aurait bien tort, en effet, de négliger ces romans en en réservant dédaigneusement la lecture à nos cadets : Pratchett y a bien fait la preuve de son talent (Le fabuleux Maurice et ses rongeurs savants a été très justement plébiscité), et peut-être plus encore, à certains égards, que dans ses plus récentes productions « adultes » : ces romans sont plus courts, plus denses, éventuellement mieux construits, et Pratchett s’y montre (paradoxalement ?) plus subtil dans les (nécessaires) interrogations morales qui les sous-tendent.

Envisageons donc de plus près cette toute récente parution française. Un chapeau de ciel, s’il est bien entendu parfaitement possible de le lire indépendamment, reprend néanmoins les personnages et le cadre des Ch’tits hommes libres, et c’est avec un plaisir non dissimulé que l’on retrouve ces teigneux Nac mac Feegle au langage déroutant (et magnifiquement rendu par Patrick Couton, dont on ne vantera jamais assez les traductions). Deux années se sont écoulées depuis que l’apprentie sorcière (remarquablement douée pour le fromage) Tiphaine Patraque a vaincu sans trop savoir comment la reine des fées, assistée de ces fiers combattants Pictsies dont elle a un temps été la kelda. Elle a désormais onze ans, et il est temps pour elle de parcourir un peu le monde, en se mettant au service d’une vieille dame, comme toute jeune fille de son âge. Elle quitte donc, pour la première fois de sa vie, son Causse natal et ses collines où les moutons pullulent, accompagnée de la « dénicheuse de talents » Miss Tique, pour se mettre au service de Mademoiselle Niveau. C’est un prétexte, bien sûr : Mademoiselle Niveau est une sorcière, qui va s’empresser de prendre en main l’éducation de la petite bergère (d’autant que des mains, elle en a quatre) ; Tiphaine n’aura même pas à faire le ménage, d’ailleurs, Oswald s’en charge avec délectation (il faut dire que c’est un ondageist, le contraire d’un poltergeist…).

Mais il y a un problème. Tiphaine, « précoce à faire peur », est devenue la proie d’une entité étrange, un « rucheur » ; une sorte d’esprit qui agit un peu à la façon du légendaire babar-l’ermite, l’éléphant timide des terres d’Howonda : il se niche chez quelqu’un, et il est impossible de l’en faire partir, et encore plus de le tuer… Face à ce terrible danger, le fourbi des sorcières n’est pas d’une très grande utilité ; il faudra au moins tout le courage et l’envie irrépressible de filer des coups de boule à tout ce qui bouge caractérisant les Nac mac Feegle pour en venir à bout. Et sur l’ordre inflexible de sa kelda Jeannie (ah, les femmes…), le chef Rob Deschamps se met donc en route pour « sauveu la ch’tite michante sorcieure jaeyante du rukeu. Miyards ! » Et le grand pouvoir de la sorcière de référence Esméralda Ciredutemps (« Mémé… mais pas techniquement... ») sera également bienvenu…

Ben c’est donc pas Un chapeau de ciel qui va me faire revenir sur mes sentiments à l’égard de Pratchett. Il abonde en scènes particulièrement hilarantes, notamment celles impliquant ces décidément fort sympathiques Ch’tits hommes libres : Rob Deschamps souffrant le martyre dans son rude apprentissage de la lecture et de l’écriture, quelques épiques scènes de ménage avec la kelda, ou encore et surtout le déguisement en « jaeyant », ça vaut son pesant de cacahuètes. Mais, même au-delà, on trouvera souvent matière à rire, avec le maniaque Oswald (une idée géniale), la confection du fourbi, les « signatures » des plantes, les troubles de Mademoiselle Niveau, les ragots du jugement des sorcières, etc. Et puis j’ai toujours adoré Mémé Ciredutemps, à mon avis un des meilleurs personnages des Annales du Disque-monde, et qui, ici, se révèle même touchante à l’occasion (mais ne le lui répétez pas !). Car il y a des choses plus graves, de temps à autre, dans ce roman « jeunesse » : souffrance, cruauté, et même mort… Et de la poésie, parfois (la fin est superbe). Enfin, dans sa dimension de « roman d’apprentissage » très appuyée, Un chapeau de ciel contient de fort jolies réflexions, d’ordre éthique notamment, mais pas seulement : sans jamais sombrer dans la lourdeur, Pratchett amène son supposé jeune lecteur à s’interroger quelque peu sur l’altruisme, la responsabilité, les lois, l’éducation, l’apparence et la réalité, et peut-être plus encore, ainsi avec ce Cheval blanc du Causse (« C’est pas à ça que ressemble un cheval, mais c’est certainement ce qu’il est. »)…

Que du bonheur. Les amateurs du Disque-monde seront comblés ; les plus jeunes lecteurs y trouveront une porte d'entrée tout à fait appropriée. Quant aux autres, on peut bien les laisser à leurs sarcasmes : nous, pendant ce temps, on se marre bien, sans s'abrutir pour autant.

CITRIQ

Commenter cet article

melkor 27/08/2008 23:18

et bien je crois que tt a été dit dans cette magnifique présentation..

assez décu par les deux derniers tomes (en francais) des annales, j'ai énormément apprécié cet opus, ou on découvre (encore) la pleine puissance d'Esmé (j'ai trouvé son chapeau au fait :p )

j'attends avec impatience la rencontre Emsé/Vétérini, il FAUT que ca se produise!!!

Pef 03/08/2008 18:37

Waouh quel bel article ! Il donne tout à fait envie de lire le bouquin ! Bon ben je crois que je vais me laisser tenter comme j'ai déjà lu les Chtis hommes libres.

Nébal 03/01/2008 11:38

Vi, commencer par le premier, c'est logique. :)

Maintenant, mais ça n'engage que moi, sans être mauvais, les trois ou quatre premiers sont quand même parmi les moins intéressants. A noter, par contre, que "Le huitième sortilège" prend directement la suite de "La huitième couleur", et que c'est la seule fois que ça se produit dans toutes les "Annales", à ma connaissance.

Ton avis m'intéresse, en tout cas.

setim 02/01/2008 21:56

A priori le premier (mais il est pas simple de se reprérer dans cette multitude): "La huitième couleur". Curieux je l'ai commencé mais j'ai une flopée de Dobermann de Houssin (dans le genre exellent roman populaire je te les conseils chaudement) à lire avant de m'y mettre plus sérieusement.

Nébal 30/12/2007 13:35

C'est bien, mon brâve ! ;)

Lequel, si c'est pas indiscret ?

Dans tous les cas, je suis bien curieux de connaître ton avis sur la bête.

setim 30/12/2007 13:32

Ca y est, je vais sauter le pas. j'ai acheté mon 1er Pratchett pour passer mon diplôme de nerd.

Putain, je suis impatient.
Après ça je me met à Harry Potter. . .

Nébal 01/12/2007 20:29

Oui, il faut rester discrets en attendant la prise de pouvoir. Après, par contre, mouhahahahahahahaha !

Killer Queen 01/12/2007 20:19

Certes, point trop d'emphase n'en faut, tout de même !

Nébal 01/12/2007 13:37

Allons allons, du calme, du calme...

Est-ce que je cris, moi ? ;)

Killer Queen 01/12/2007 13:20

OUI BEN ÇA VA, HEIN, MOI AUSSI J'AIME BIEN PRATCHETT (même si j'en ai lu bien peu) ET LE PREMIER QUE ÇA DÉFRISE JE LUI PÈTE SA GUEULE !!