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"Fournaise", de James Patrick Kelly

Publié le par Nébal

Fournaise.jpg

KELLY (James Patrick), Fournaise, traduit [de l’américain] par André-François Ruaud et Christophe Duchet, Lyon, Les moutons électriques, [2006-2006] 2007, 161 p.
 
Les moutons électriques, c’est pas la première fois que je vous en cause sur ce blog interlope. Une jeune maison d’édition dont le simple nom provoque en moi des spasmes irrépressibles et dévorants m’incitant à l’achat compulsif rien que pour dire merci (salauds de commerciaux, j’aurai votre peau un des ces quat’, z’allez voir ça…). Il y a Fiction, déjà, l’excellente anthologie périodique que j’ai déjà eu l’occasion de vanter pour son superbe 5ème opus riche en merveilles. Mais il y a aussi bon nombre d’autres publications, qui ont le bon goût d’être assez originales ; c’est vrai pour ce qui est des auteurs français (voyez par exemple ma note sur Minuscules flocons de neige depuis dix minutes de David Calvo), mais aussi pour un certain nombre d’auteurs étrangers à peu de choses près inconnus jusqu’alors en France.
 
C’est par exemple le cas de James Patrick Kelly, un auteur américain né en 1951, assez réputé semble-t-il outre-Atlantique, d’autant qu’il a été récompensé par un certain nombre de prix, mais qui n’avait pas bénéficié jusqu’alors de traductions françaises, allez savoir pourquoi. Les moutons électriques ont donc décidé de pallier à ce manque, mais en procédant d’une manière assez inhabituelle, avec la publication de ce bref volume intitulé Fournaise, sélectionné au prix Hugo 2006 et prix Nebula de la meilleure novella en 2007. Il est vrai que l’on se trouve ici sur une frontière imprécise entre le court roman et la longue nouvelle, qui contribue sans doute pour une bonne part à l’atmosphère assez étrange de ce récit hors-normes, prenant pourtant pour point de départ des thèmes assez classiques.
 
Sur la quatrième de couverture, on parle d’un « parfait équilibre entre l’aventure pastorale à la Clifford Simak et l’anticipation politique à la Robert Silverberg », et ces références sont semble-t-il assez largement acceptées. Mouais… Admettons pour Simak (n’ayant lu que le superbe Demain les chiens, je ne saurais trop m’étendre sur cette filiation supposée), et je n’en sais rien pour ce qui est de Silverberg, n’ayant toujours rien lu du prolifique auteur… On a également comparé Fournaise, ici ou là, à ces célèbres dystopies que sont Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley et 1984 de George Orwell. Là, j’avoue n’être franchement pas d’accord : si le thème essentiel de Fournaise relève bien de l’anticipation politique utopique (ou dystopique, ou anti-utopique, ou contre-utopique, comme vous voudrez), on ne saurait pourtant y voir l’évocation d’une quelconque forme de totalitarisme, et encore moins la dénonciation vigoureuse qui caractérise ces œuvres (et surtout 1984) ; j’aurais bien davantage tendance à rejoindre le forumer Ubik sur le Cafard cosmique et le très critique Arkady Knight d’ActuSF, et évoquer avec eux l’œuvre d’Ursula Le Guin. Dans l’interrogation, comme dans la méthode, il y a bien ici quelque chose d’assez comparable à ce que la grande dame de la SF a pu faire, par exemple, dans Les Dépossédés, ou encore, semble-t-il, dans Le Nom du monde est Forêt (en bonne place dans ma pile à lire) : nulle dénonciation, ici, mais plutôt la peinture d’une société originale où l’utopie se trouve questionnée (sans être explicitement louée ou critiquée) par l’arrivée en son sein d’éléments étrangers.
 
L’action se déroule sur la planète Walden, ainsi nommée par son acquéreur en référence à l’œuvre d’Henry David Thoreau, prônant une sorte d’utopie écologique fondée sur le retour à la terre et la « simplicité volontaire » (un versant de l’auteur que j’avoue ne connaître guère, pour n’avoir eu l’occasion de lire jusqu’à présent que le célèbre essai De la désobéissance civile). Le Président Winter accueille sur son monde tous les « vrais humains », qui ont fait le choix de ce mode de vie, et n’ont pas été « souillés » par la technologie (sous forme d’implants, etc.) Mais la cohabitation de « l’Etat transcendant » de Walden avec les Pukpuks, les anciens colons de la planète (appelée auparavant le Pois de Moroboe), lesquels n’entendent pas s’imposer ce genre de limitations et maintenir une certaine ouverture à l’égard de l’En-Haut, les Mille Mondes colonisés par l’homme, pose bien vite problème. Le président Winter décide de forcer les choses par une sorte de guerre écologique, en implantant sur sa planète des forêts à croissance rapide, radicalement incompatibles avec le mode de vie des Pukpuks, et qui recouvrent bien vite l’ensemble de Walden. Face à cette agression que les habitants de l’Etat transcendant sont bien entendu loin de considérer comme telle, les Pukpuks acculés ripostent et déclarent une étrange guerre incendiaire : certains d’entre eux en viennent à adopter un comportement de kamikazes, se transformant volontairement en torches humaines qui viennent embraser les quatre coins de Walden. Les « soldats » de l’Etat transcendant deviennent dès lors des pompiers, menant une lutte de tous les instants, et à certains égards perdue d’avance, pour contenir les incendies (ils ne disposent guère de moyens efficaces pour les éteindre, du fait de leur mode de vie), sauver leurs forêts, et garantir ainsi la pérennité de leur utopie.
 
Spur – de son vrai nom Prosper Grégoire Leung – est un de ces soldats du feu, un volontaire qui a bien failli perdre la vie lors d’une précédente intervention, où, cauchemar suprême, il a assisté en personne à la mort de son beau-frère Vic, lequel avait trahi la cause de l’Etat transcendant en se transformant en torche. Terrible affaire, à propos de laquelle il entend bien garder le secret au risque de nuire à sa rémission, d’autant que le décès de Vic semble devoir précipiter la dissolution de son mariage raté avec Confort, la sœur de ce dernier. En attendant de rejoindre la communauté rurale de Petitbourg, pour y retrouver son épouse, mais aussi son père, qui semble témoigner plus d’attachement à ses vergers qu’à sa famille, Spur se remet dans un hôpital ultra-moderne, entorse à la « simplicité volontaire » tolérée par le président Winter, directement en contact avec l’En-Haut. Spur, qui s’ennuie, occupe le temps en adressant de bien vaines salutations à ses homonymes ou quasi-homonymes à travers les Mille Mondes, en quête peut-être d’un lointain parent inconnu et inaccessible en temps normal du fait de la « quarantaine volontaire » de Walden. Ses milliers de messages restent sans réponse… Sauf un. Alors que Spur s’attendait à être refoulé par un bot, comme toujours, il se retrouve soudainement en communication avec un certain Phosphor Grégoire L’ung, ou plus exactement « le Haut Grégoire, Phosphorescence de Kenning, énergisé par la Tortue de Radiation Eternelle ». Un enfant d’une douzaine d’années, mais de toute évidence remarquablement éveillé, et qui bénéficie semble-t-il d’une considération et d’une adoration tenant du culte. Un « porteur de chance ». Spur, interloqué, se met à entretenir le Haut Grégoire de la situation sur Walden et de la guerre contre les Pukpuks incendiaires, la traduction hasardeuse ne facilitant guère les explications détaillées. L’incompréhension est à vrai dire quasi totale. Puis la communication s’interrompt…
 
Mais, alors qu’il prend le chemin du retour à Petitbourg, Spur est bien vite arrêté par une visite inattendue : le Haut Grégoire, intéressé par le récit du convalescent, a fait le déplacement depuis Kenning, accompagné d’une cohorte d’étranges enfants surdoués formant collectivement le L’ung, déconcertante entité politique « parfaite », et plus ou moins contenue par la très dévouée et austère Memsen. Le L’ung désire visiter Walden, et a choisi Spur comme guide. Celui-ci n’a à vrai dire guère le choix, mais la tâche s’annonce délicate : ces enfants issus d’un monde ultra-technologique si différent de l’Etat transcendant, et si insolents et curieux, par ailleurs, risquent de causer le trouble dans la communauté rurale de Petitbourg, coupée du reste du monde depuis trois générations… Comme si Spur n’avait pas assez de soucis, lui, le grand brûlé, le « héros », avec sa femme qui le fuit et son père qui l’ignore !
 
On le voit, les thèmes abordés sont relativement classiques. Fournaise, pourtant, est un texte indéniablement original, prenant place dans un cadre riche et fascinant. James Patrick Kelly, et c’est tout à son honneur, a le bon goût de ne pas juger, de ne jamais prendre parti, ni pour l’utopie réactionnaire de Walden, ni pour les attentats suicides des Pukpuks. Toute l’action est envisagée au travers du prisme des personnages, en premier lieu le plutôt pathétique Spur, mais aussi ces étranges enfants du L’ung, bien plus sensés qu’il n’y paraît au premier abord, et qui recèlent bien des secrets. Le récit, cependant, a clairement une place secondaire par rapport au cadre, comme souvent dans ce genre de littérature. Et le cadre est d’autant plus séduisant que la brièveté de Fournaise en impose une vision relativement floue, comme à travers le voile asphyxiant d’un feu de forêt, ne laissant émerger à l’occasion qu’un simple détail, et dissimulant systématiquement le tableau d’ensemble ; Spur lui-même évoque une sensation comparable quand, prenant place à bord du glisseur du L’ung, il entrevoit soudain l’immensité de Walden, lui qui n’avait à peu de choses près jamais quitté son village, dans cette société où le voyage d’agrément est inconcevable, et où les forêts gigantesques dissimulent le monde extérieur, au-delà des quelques hectares des petites exploitations de l’Etat transcendant ; il n’y a que les étendues désolées par la fournaise pour lever un bref instant le voile, mais Spur et ses semblables ne tolèrent pas cette vision d’horreur… On a pu se plaindre ici ou là de cette impression de flou ; bien au contraire, c’est à mon sens une des forces de ce court roman, que de multiplier ainsi les questions tout en se montant très réservé sur les réponses éventuelles, lesquelles ne pourraient être qu’artificielles. Il n’est à vrai dire guère pertinent à mon sens de remettre en cause la cohérence intrinsèque de ce monde tenant de la fable…
 
Et si l’histoire, de toute façon secondaire, donc, peut sembler quelque peu téléphonée, peu importe. La plume de James Patrick Kelly, assez subtile, entraîne le lecteur sans jamais l’ennuyer. Contre l’usage de la littérature utopique/dystopique, si l’on excepte l’humour noir et le rire jaune, Fournaise est un texte assez souvent drôle, fortement teinté d’absurde, celui-ci étant entretenu par le flou du cadre et l’incompréhension mutuelle des protagonistes (l’abondance de vocables créés de toute pièce renforçant cet aspect aux yeux du lecteur). Mais Fournaise est également un texte assez touchant, avec quelques très beaux personnages, très humains : Spur, bien entendu, mais aussi son épouse Confort, et, sans doute plus encore, le père de Spur, ce vieux fermier un peu bougon, mais dévoré d’amour pour ses vergers, véritable incarnation en chair et en os de l’esprit de Walden.

Fournaise a pu laisser sceptique. On y a souvent vu une semi-réussite. Pour ma part, j'y ai vu un court texte brillant, assez original et pertinent, qui laisse augurer du meilleur pour d'éventuelles nouvelles traductions.

CITRIQ

Commenter cet article

Nébal 11/12/2007 19:10

Ha ben merci.

N'hésite pas à me faire part de tes impressions, mais j'ai pour ma part vraiment bien aimé ce petit bouquin.

MarcF 11/12/2007 18:34

Commentaire intéressant et très détaillé qui me donne envie de lire ce livre.

Marc

Nébal 08/12/2007 20:49

Eh eh... ;)

Ben, les derniers bouquins chroniqués sont quand même très courts, hein...

Et puis je suis effectivement, en principe, doctorant, c'est-à-dire plus prosaïquement un branleur parasite, vu que je suis aussi une abjecte faignasse...

Sinon, pour ce qui est des mises à jour, j'essaye plus ou moins de pondre un article par jour (films et disques venant combler les vides entre les bouquins, et d'autres petites choses parfois). C'est le genre d'objectifs débiles que j'aime bien m'imposer contre toute nécessité.

setim 08/12/2007 20:39

Mais, c'est pas possible ce nombre de mise à jour!!
Tu lis 3 livres par jour?


En même temps, tu es étudiant (si je ne m'abuse), pire doctorant, faut bien que tu t'occupes.