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Rainbows End, de Vernor Vinge

Publié le par Nébal

Rainbow-s-End.jpg

VINGE (Vernor), Rainbows End, traduit de l’américain par Patrick Dusoulier, Paris, Robert Laffont, coll. Ailleurs & Demain, [2006] 2007, 452 p.
 
Que le Grand Punta m’en soit témoin, cette couverture est parfaitement immonde. Décidément, en-dehors du copinage ou du sadisme pur et simple, je ne vois pas ce qui peut bien pousser Gérard Klein à confier toujours et encore les couvertures de la légendaire collection « Ailleurs & Demain » à un tâcheron qui s’échine depuis des années à essayer vainement de comprendre le fonctionnement de ses logiciels de 3D avec une incompétence et un mauvais goût constants qui tiennent de la performance artistique (et c’est bien le seul aspect artistique que l’on peut déceler dans ces étrons graphiques). Le lapin mal découpé est encore acceptable, mais cette bizarre struture en échiquier, le coquillage mutant, l’homme vert… Yeurk. Le pire, c’est que Paternoster est capable de faire encore pire, ainsi qu’on le verra et le déplorera bientôt quand je vous entretiendrai du sublime Codex du Sinaï d’Edward Whittemore… Mais bon, on ne va pas s’arrêter sur cette mauvaise impression, ce serait dommage : allez hop, je retourne le livre ; quant à vous, je vous suggère un salutaire coup de molette.
 
 
Ah, ça va mieux, non ? On peut maintenant partir sur des bases plus saines pour aborder le compte rendu de ce Rainbows End (et pas Rainbow’s End, eh eh) de Vernor Vinge, Prix Hugo ET Prix Locus 2007, rien que ça oui Madame quand même hein. Non que ces prix soient nécessairement des gages de qualité. D’ailleurs, ce roman a eu tendance à partager les lecteurs, et si nombreux sont ceux qui l’ont adoré, tout aussi nombreux sont ceux qui l’ont trouvé finalement très surfait, voire mauvais, en tout cas incomparablement inférieur au précédent Prix Hugo, le superbe Spin de Robert Charles Wilson. On aura bien le temps de se positionner dans ce débat parfaitement stérile comme je les aime.
 
En attendant, sans doute n’est-il pas inutile de procéder à une brève présentation de l’auteur. Vernor Vinge, donc, est (ou était ?) un universitaire semble-t-il assez renommé, un mathématicien pour être plus précis, auteur à ses heures gagnées de quelques romans de science-fiction, généralement de tendance space opera, que je confesse n’avoir pas lus… Un point, ceci dit, rassemble ses divers ouvrages (et à certains égards ses travaux universitaires), qui tend à le distinguer du tout venant du space op’ : le concept de Singularité. Qu’est-ce donc que cette chose ? Eh bien, pour ce que j’en ai compris (à prendre avec des pincettes, donc), la Singularité serait le résultat d’une analyse mathématique et statistique en vertu de laquelle le développement scientifique atteindrait sous peu une rapidité telle (vous connaissez sans doute la « loi de Moore » dans ses versions simplifiées…) qu’elle aboutirait bientôt à un bouleversement général rendant toute prospective illusoire et que l’on pourrait à certains égards considérer comme déterminant la « fin de l’humanité ». Mouais… Personnellement, mais peut-être est-ce parce que je n’ai pas tout compris, je ne suis pas convaincu pour un sou : que le progrès scientifique rende la prospective passablement illusoire, c’est une évidence, et presque un lieu commun de l’épistémologie ; du coup, j’avoue avoir du mal à distinguer le caractère véritablement singulier de cette Singularité… Tout cela sentant un peu trop la « fin de l’histoire » à mon goût. Mais passons, après tout, je n’y connais rien. Et ce n’est pas forcément d’une grande importance pour traiter de Rainbows End, dans la mesure où ce roman, de manière plutôt originale pour l’auteur, n’a rien à voir avec un space opera situé dans un futur lointain, mais correspond à une anticipation à court terme, hypertechnologique et informatique, évoquant à certains égards le cyberpunk ; on se trouve dans la première moitié du XXIe siècle, juste à la veille de la Singularité (que Vinge situerait, ai-je cru comprendre, vers 2035 ; bon, si y veut…).
 
Un futur proche, donc. Très proche, même, et pourtant fascinant. L’informatique a envahi la vie de tous les jours. Tout un chacun, dans ce monde-là, s’habille de vêtinfs et de lentilles de contact lui permettant d’avoir accès au réseau en permanence. La réalité virtuelle n’a plus rien de virtuel : on ne se branche pas sur le réseau, on y est en permanence ; ce que l’on voit autour de soi n’a d’ailleurs pas forcément grand chose à voir avec la réalité telle que nous la connaissons : on marche littéralement au milieu d’avatars contrôlés par des individus se trouvant éventuellement à l’autre bout du monde, on accède d’un geste imperceptible à une multitude d’informations sur tout et n’importe quoi. On peut tout changer, d’ailleurs, adapter sa vision à ce que l’on souhaite voir : d’un geste, hop, Londres devient Ankh-Morpork, on devient un personnage de dessin animé, et la grosse mécanique là, juste à côté, un tyranosaure plus vrai que nature, la « tatouche » donnant même l’illusion de la matérialité. Il n’y a pas de scission entre le réseau et la « vraie » vie, qui sont parfaitement mêlés. Et même indissociables, ce qui ne va pas sans poser quelques problèmes à l’occasion.
 
De même que le lecteur dans les premières pages du roman, un peu perturbé devant la description hallucinée de ce monde à la fois si proche et si étrange, si fascinant et si crédible, il se trouve quelques individus qui ont raté le coche, qui n’ont pas su s’adapter à ce nouveau monde. C’est notamment le cas de Robert Gu. En son temps, Robert Gu fut un des plus grands poètes américains ; mais la maladie d’Alzheimer l’a enfermé dans son monde, ignorant des bouleversements qui l’entouraient. Les progrès de la médecine, pourtant, lui permettent miraculeusement de revenir sur sa maladie. Seulement voilà : Gu, s’il est désormais parfaitement lucide, est néanmoins totalement décontenancé par le monde des vêtinfs et des lentilles ; pire encore : il a perdu son talent pour les mots… Et le vieillard (parfaitement infect, par ailleurs) doit ainsi retourner à l’école s’il veut comprendre quoi que ce soit à ce qui l’entoure. Au lycée de Fairmont, il cotoie, outre des adolescents pas assez compétents pour suivre les cours « normaux », des petits vieux de sa génération, tout aussi paumés que lui, quand bien même ils ont pu être des génies en leur temps. Ils doivent tout réapprendre ; il ne s’agit pas ici d’une simple culture générale finalement dispensable, mais d’actions aussi nécessaires que le simple fait de marcher, pourrait-on dire : il leur faut apprendre à porter des vêtinfs et des lentilles, et à les utiliser correctement ; savoir communiquer par émesses (« messages silencieux ») ; savoir faire une recherche pertinente ; savoir trier les informations ; savoir manipuler les talents divers pour être à même de réaliser d’authentiques prouesses technologiques, qui sont le quotidien de ces gens-là. Pas évident…
 
Alors ces petits vieux, parfois, s’accrochent à leur passé ; ils trouvent même une croisade absurde pour défendre leur vieux monde : la firme Huertas a lancé un gigantesque projet baptisé « Bibliotome » visant à la numérisation de l’ensemble des livres produits par l’humanité tout au long de son histoire, pour mettre à la portée de tout un chacun plus de 2000 ans de culture ; le problème est que cette numérisation, dans le projet de Huertas, doit passer par la destruction des livres « matériels »… Ce qui est inacceptable pour le vieux poète, dont l’amour des livres laisse pantois ses cadets. De même qu’il ne comprend lui même pas grand chose aux luttes surréalistes prenant place autour de la bibliothèque de l’Université de San Diego, et opposant les cercles de pensée hacekiens et scouch-a-moutis dans une gerbe multicolore d’effets spéciaux.
 
La Bibliotome, ceci dit, n’est pas le seul danger que présente cet univers bien particulier et finalement si proche et si crédible. Tout commence en effet par l’étrange découverte d’un certain Günberck Braun, qui pense avoir décelé un terrifiant projet de VDMC (« Vous-Devez-Me-Croire »), une arme ultime, faisant passer le terrorisme à un nouveau stade de son histoire. Avec ses collègues, la Japonaise Keiko Mitsuri et l’Indien Alfred Vaz, il monte donc un projet pour identifier les responsables de cette menace, en engageant un mystérieux hacker terriblement prétentieux et facétieux, prenant l’apparence d’un lapin de dessin-animé. A l’initiative de Vaz, qui se montre très zélé ; et pour cause : c’est lui qui est derrière ce projet de VDMC, qu’il considère comme le seul moyen de sauver l’humanité d’elle-même… Il entend bien manipuler tout le monde, et en premier lieu ses collègues et le Lapin ; mais ce dernier se révèle bien plus adroit que ce qu’il pensait, et autant dire un fouteur de merde potentiel…
 
Et les deux trames, nécessairement, vont être amenées à se rejoindre, le Lapin omniscient et omniprésent cotoyant bientôt Robert Gu ; il faut dire que son fils Bob (qui le hait) est un colonel des marines, tandis que sa belle-fille Alice est un agent d’élite des services spéciaux américains, dont les diverses « formations » sont génératrices de sévères troubles de la personnalité… En suivant le Lapin, le lecteur est ainsi promené dans un vaste monde flou et coloré, dans une intrigue paranoïaque qui le dépasse, mais dont les fils se rejoignent progressivement, dans un parfum d’apocalypse…
 
Une chose me paraît claire : Vinge est quelqu’un qui, dans ce roman semble-t-il atypique si on le compare à sa production habituelle, fait preuve d’un réel talent pour l’anticipation prospective. Le monde qu’il crée est à la fois intriguant et crédible, fou et cohérent, fascinant et terrifiant. Il ne me semble pas que l’on doive nécessairement trancher dans la description de cet univers, y voir à tout prix un monde cauchemardesque, ou au contraire une brillante utopie technologique. L’omniprésence de l’informatique, le contrôle des opinions, l’absurdité des croyances, tout cela taquine bien le réac armé d’un gourdin qui sommeille en chacun de nous ; mais il y a plus, en même temps : une authentique fascination pour les possibilités extraordinaires offertes par ce futur proche, pour les bouleversements ahurissants qu’il est à même de susciter dans la vie de tous les jours. Ne serait-ce, d’ailleurs, qu’une certaine démocratisation de la connaissance : le projet de Bibliotome, en tant que tel, n’a rien d’abominable ; c’est la destruction du support matériel qui paraît très légitimement inconcevable à la « Cabale des Anciens ». Ceux-ci, néanmoins, sont bien conscients du caractère absurde de leur croisade : ils savent que, dans ce monde qu’ils ne comprennent pas, ils sont à tous les niveaux des gosses, avec le quasi-anarchisme plus ou moins teinté de vandalisme qui va avec. Robert Gu, notamment, est une assez jolie réussite : un personnage à la fois infect et attachant, avec lequel le lecteur s’identifie tout naturellement, et qui lui fournit un guide efficace pour pénétrer au cœur de cet univers ; un peu comme l’inévitable voyageur débarquant en Utopie… On peut, ceci dit, reprocher à Vinge de forcer un peu le trait avec ce paranoïaque projet de Bibliotome, dont on ne voit pas véritablement en quoi il devrait nécessairement passer par la destruction des livres… Et, à vrai dire, de forcer le trait aussi en ce qui concerne les autres personnages, généralement assez archétypaux, quand bien même ils sont souvent intéressants. Certaines pages, surtout en fin de volume, concernant les relations entre les divers membres de cette galerie de portraits, sont à vrai dire plutôt faibles à cet égard… Si l’on doit opposer, comme on a eu tendance un peu arbitrairement à le faire, Vinge et Wilson, il est certain que c’est ce dernier qui l’emporte sur le plan de la profondeur psychologique (quand bien même lui aussi tend à passer, mais avec plus de subtilité et une plume plus fine, par des archétypes).
 
Au-delà, il y a une dimension plus globale dans Rainbows End, jouant la carte du techno-thriller avec plus ou moins de pertinence. Si le prologue est très convaincant, le reste bat parfois un peu de l’aile, et le Lapin peut agacer par son omnipotence… Mais ce n’est finalement guère important : le cadre l’emporte clairement sur l’intrigue dans Rainbows End. Au final, ce projet de VDMC et ses implications politiques, tout cela ne passionne guère, quand bien même il y aurait matière à faire quelque chose de très efficace, mais peut-être un peu poussif.
 
Peu importe : l’intérêt de Rainbows End se situe surtout dans la peinture de ce futur proche, et la quatrième de couverture, à cet égard, est parfaitement en droit de faire le lien avec le célèbre Tous à Zanzibar de John Brunner, véritable modèle du genre. Et cette peinture est plutôt réussie.
 
Maintenant, Rainbows End méritait-il cette ribambelle de récompenses ? Pas sûr. C’est clairement un très bon bouquin en ce qui me concerne, et on ne perdra pas son temps en le lisant. Mais il souffre néanmoins de quelques faiblesses, notamment dans son caractère trop schématique par endroits, dans son manque d’originalité parfois (pour ce qui est de la SF prospective à très court terme, William Gibson, par exemple, me paraît bien plus pertinent), dans le peu d’épaisseur de son intrigue : Rainbows End est un roman à cadre, et un roman plat. Une chose, également, ne joue pas en faveur de l’auteur : le style. C’est franchement pas glorieux… et la traduction n’arrange probablement rien.
 
Alors, oui, s’il faut jouer le jeu des comparaisons parfaitement injustifiées, Rainbows End me paraît effectivement bien inférieur à Spin. Mais pas mauvais pour autant : on en retirera au moins un beau portrait de vieillard, et un univers bien construit à même de faire réfléchir les lecteurs. Ce qui n’est déjà pas si mal.

CITRIQ

Commenter cet article

Nébal 13/02/2008 10:41

OK merci. C'est noté.

efelle 13/02/2008 09:10

"J'avoue que ses autres bouquins m'intriguent... Pourrais-tu m'en conseiller un, à tout hasard ?"

Désolé, je n'avais pas vu ta réponse.
Tu devrais tenter "Un feu sur l'abîme"
http://www.cafardcosmique.com/Un-feu-sur-l-abime-de-Vernor-VINGE

Un space opera fourmillant d'idées intéressantes et d'extra terrestres surprenants. Par contre, il ne faut pas se fixer par les appellations plaquées arbitrairement sur certaines races par les protagonistes surtout quand il s'agit d'enfants.
Ce n'est pas parce qu'une gamine de douze ans trouve que son interlocuteur ressemble à un canidés que la bestiole en question en ai un.
Je le précise car quelqu'un sur le cafard a apparemment coincé sur ce point de détails, arguant de l'absence de membres opposables nécessaire pour manipuler des outils.

Nébal 07/02/2008 12:53

Merci, mon Scouch-a-mout.

Me semblait bien que tu l'avais lu, celui-là...

Oui, donc, mais la crédibilité en prend en coup, et la pertinence aussi ; enfin je trouve...

Félicitations, en tout cas : depuis le "cycle de Tschaï", c'est la première fois que tu emploies ton style inimitable pour vraiment rebondir (zboing) sur un des mes articles miteux. Champagne ! :)

Sire Planchapain lapinou la fesse 07/02/2008 09:50

Je crois que le propos principal, même s'il est très maladroitement géré comme tu dis, c'est la destruction des sources au nom d'une connaissance omnipotente et du sarkossein "gagner pluche" et des pensées moins. Avec, bien sûr, un côté gauchiste détestable qui consiste à s'effrayer du rachat de la Connaissance Humaine par des trusts ou des sociétés n'ayant pour but que la lucratisation et la tunisation (alors que c'est pas le cas) et la reprise du thème incessant du révisionnisme historique. D'ailleurs, ça me rappelle que la dédicace du bouquin va dans ce sens là...
Quant au VDMC, je pense que c'est plus de l'ordre du cynisme et histoire de montrer que les éminences grises d'origine e.T. qui nous gouvernent ont, au fond, un mauvais fond...
Mais ce ne sont là qu'inepties, comme toute forme de littérature.

Bon boulot mon lapin.

Nébal 07/02/2008 09:15

J'avoue que ses autres bouquins m'intriguent... Pourrais-tu m'en conseiller un, à tout hasard ?

efelle 06/02/2008 10:41

De mon côté, j'ai beaucoup aimé ce livre mais j'aime bien Vinge en général.

joe 23/01/2008 07:32

Y a pas de souci ! Merci ! Je viens de découvrir ton blog et je m'abonne au flux RSS, tu vas me donner de bonnes idées de lecture.

N�bal 22/01/2008 09:49

Oui. Bon, je ne serais peut-être pas aussi sévère quand même, j'y trouve malgré tout des choses intéressantes. Mais c'est vrai que...

Un site intéressant au passage. Je me suis permis de mettre le lien dans les "blogs et sites bien" (si y'a pas de souci, hein).

joe 21/01/2008 16:57

"Un roman plat"... Oui. Une déception pour moi aussi : http://www.kamunke.com/categorie-1094087.html