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"La forêt d'Iscambe", de Christian Charrière

Publié le par Nébal

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CHARRIERE (Christian), La forêt d’Iscambe, Paris, Phébus – Seuil, coll. Points Fantasy, [1993] 2007, 498 p.
 
Y’a pas à dire, la fantasy, en ce moment, ça marche bien. Dans la foulée du succès d’Harry Potter et des adaptations cinématographiques des aventures de l’apprenti sorcier, auxquelles il faut bien entendu ajouter l’adaptation tant attendue / redoutée et louée / conspuée du Seigneur des anneaux par Peter Jackson, les librairies ont été envahies par de redoutables hordes de bouquins plein d’Elfes et de dragons, la qualité n’étant guère au rendez-vous le plus souvent, hélas (et l’originalité encore moins…). Des signes qui ne trompent pas : certains petits éditeurs, tels Bragelonne, ont joué à fond cette carte pour devenir des incontournables de l’édition française dans les littératures de l’imaginaire ; les éditeurs traditionnels du genre, de même, ont souvent renforcé leur production en fantasy, éventuellement au détriment de la science-fiction (ceci dit, petit aparté : on se plaint régulièrement de la « mauvaise santé » de la science-fiction en France, et quelques intégristes en accusent parfois la fantasy ; à mon sens, c’est se tromper de cible – les auteurs comme les lecteurs ne sont pas nécessairement les mêmes, s’il n’y a bien entendu pas d’incompatibilité –, d’autant que je ne suis pas si sûr, personnellement, du triste état dans lequel est supposé végéter la SF à l’heure actuelle, mais bon, c’est un autre débat…) ; enfin, on a assisté à une floraison de nouvelles collections dédiées à la fantasy ici ou là, y compris chez des éditeurs qui ne s’étaient guère intéressés jusqu’alors aux littératures de l’imaginaire. C’est ainsi que l’on a vu apparaître aux éditions du Seuil la collection de poche Points Fantasy, dirigée par Fabrice Colin. Le problème est que de cette prolifération de nouvelles collections ou de nouvelles orientations a résulté une indéniable surproduction, privilégiant le plus souvent, hélas, la quantité à la qualité.
 
Outre le choix des livres en eux-mêmes, une certaine lassitude a donc probablement joué, mais le fait est que la collection Points Fantasy a été à peu de choses près unanimement décriée dans un premier temps. Ici, je ne peux guère me prononcer, La forêt d’Iscambe étant le premier titre de cette collection à figurer dans ma bibliothèque. Mais il y a une raison bien simple à cela : l’accueil réservé à cette réédition fut en effet tout aussi unanime ; on a parlé de chef-d’œuvre méconnu, on a loué la découverte ou redécouverte de ce fleuron de la fantasy française. Mais s’agit-il vraiment de fantasy, d’ailleurs ? Il y a la collection, certes, et une quatrième de couverture vaguement putassière (« Christian Charrière a gagné ses jalons de Tolkien français », ben tiens) ; pourtant… mais voyez vous-mêmes.
 
Nous sommes dans un lointain futur. La Terre a été ravagée par une guerre nucléaire. La civilisation industrielle n’est plus, et l’humanité a régressé dans un nouveau Moyen-Age. La France, ainsi, n’est même plus un souvenir, morcelée qu’elle se trouve en d’innombrables fiefs et royaumes microscopiques, presque perpétuellement en conflit, et très divers : à Marseille, le Bureau a construit une utopie totalitaire où les fonctionnaires sont rois, tandis que, dans la vallée de la Loire, « [d]eux partis [se] disputaient le pouvoir à coup d’insultes, de canons rouillés et d’épées ébréchées. Le premier était l’OCRE (Organisation de Combat Révolutionnaire), attaché à la démocratie pluraliste, système de multiples cellules d’asservissement où l’homme rencontrait aussitôt le petit maître qui l’écrasait. Il s’opposait à l’ARP (Action Révolutionnaire du Peuple) qui préconisait au contraire un dictateur unique, lointain et féroce, un commandement central et une foule d’esclaves à l’échine courbée. Miliciens de l’ARP, gardes d’assaut de l’OCRE s’entre-tuaient dans les cités désertes qui n’en finissaient pas de brûler et dont les incendies éloignés coloraient le ciel nocturne. » (p. 14) Un peu plus au nord, le petit royaume de la Vallée d’Emeraude vit sous la menace constante des incursions de l’OCRE et de l’ARP, acculé qu’il se trouve contre la gigantesque, mystérieuse et impénétrable forêt d’Iscambe, qui recouvre toute la France septentrionale. En son cœur, dit-on, se trouvent les ruines de la ville de Paris, une importante cité de l’ancienne société. Le Fondeur et son disciple Evariste, des « laineux », philosophes errants à la mystique fumeuse, entendent bien redécouvrir la vieille ville et ses innombrables secrets : en dépit des avertissements des habitants de la Vallée d’Emeraude, ils s’enfoncent bientôt dans les ténèbres de la forêt d’Iscambe, en suivant la piste plus ou moins discernable de l’ancienne autoroute A 10. Et le jeune It’van, protégé du roi Tanguy (lui-même ancien laineux revenu de ses illusions, et qui a délaissé depuis bien longtemps la quête des archipels), part à leur suite, succombant à sa fascination pour l’impénétrable forêt, au prétexte futile de prévenir les laineux qu’ils sont poursuivis par de sinistres agents de l’inquisition marseillaise…
 
Fantasy, alors ? Assez peu, finalement. Oh, on croisera bien des nains et autres créatures étranges dans la forêt d’Iscambe, et la dimension mythique du périple des laineux est indéniable. Le cadre est pourtant assurément celui d’une science-fiction post-apocalyptique. Cela dit, on est bien loin, par exemple, du Hawkmoon de Michael Moorcock, conjuguant de même les genres sur une base finalement assez comparable. Si l’on peut parler de fantasy pour La forêt d’Iscambe, ce n’est pas sous l’angle d’une quête héroïque, toute de bruit et de fureurs, riche en moulinets d’épée, conflit majuscule entre le bien et le mal. Ces thèmes ressurgissent bien à l’occasion, mais n’occupent finalement qu’une place très secondaire. La fantasy de Christian Charrière, à mon sens, tient plus de Lewis Carroll que de Tolkien, Howard ou Moorcock : c’est ici la bizarrerie qui domine, tout au long d’un récit allégorique à l’écriture précieuse et savoureuse, où l’humour est omniprésent, qui tend souvent vers l’absurde et la satire.
 
Nos deux « héros », ainsi, n’ont ce titre que par défaut. Le Fondeur et le jeune Evariste sont en effet des personnages passablement ridicules, et ce qui séduit le lecteur dans leur périple aventureux, c’est finalement, bien plus que les dangers bien réels qu’ils ont a affronter au cœur de la forêt, leur regard candide sur le monde étrange qu’ils parcourent, leur interprétation mystique et délirante de l’ancienne société, notre société. Tout devient prétexte à allégorie, tout a une signification, aux yeux des deux mystiques rivalisant d’arrogance… et bien souvent de bêtise. Ils recréent sans cesse notre monde dans un délire interprétatif autorisant bon nombre de pages tout simplement hilarantes, ainsi avec la fabuleuse cosmogonie créée de toutes pièces par le jeune Evariste désireux de s’émanciper de son maître : à ses yeux, les innombrables stations-services disséminées tout au long de l’A 10 deviennent ainsi des temples, des autels, où les sages d’antan se livraient au culte des dieux Antar, Total, Shell et Esso, suivant leur propre route mystique vers l’Esper, union du Super et de l’Essence. Des pages mémorables, à mourir de rire, et tout sauf gratuites.
 
L’aventure est néanmoins présente, et Christian Charrière use à merveille de sa brillante imagination pour mitonner d’excellentes scènes d’action (quand bien même il tend parfois, pour maintenir le suspense, à employer quelques gimmicks passablement artificiels… avec le sourire). La forêt d’Iscambe est riche en rencontres étranges, en créatures végétales déconcertantes, en insectes géants. Le jeune et courageux It’van se retrouvera ainsi bien malgré lui impliqué dans la guerre terrible opposant le royaume des termites à celui des fourmis, ce qui autorisera quelques batailles épiques, sans que l’atmosphère du roman ne s’en retrouve totalement chamboulée : c’est là encore l’humour qui domine (difficile de garder son sang-froid, par exemple, devant les difficultés conjugales du couple royal des termites…).
 
Le tout servi par une langue inventive et drôle, poétique, finement ciselée. On concèdera bien quelques défauts par-ci par-là : quelques longueurs de temps à autre, notamment ; il ressort à l’occasion du roman une tonalité un peu réac qui peut légèrement agacer (rien d’insurmontable, ceci dit) ; on regrettera, enfin, une conclusion un peu précipitée, pour ne pas dire en queue de poisson.
 
Pas grand chose, finalement, et rien de rédhibitoire, en tout cas. Et le constat s’impose : que l’on préfère y voir de la fantasy, de la science-fiction post-apocalyptique ou ce que l’on voudra, La forêt d’Iscambe est avant tout un beau, un grand roman, unique en son genre, injustement méconnu, et à redécouvrir de toute urgence.

CITRIQ

Commenter cet article

efelle 02/02/2008 20:29

Pas tant que ça si je veux éviter l'explosion, plutôt l'effondrement de ma pile à lire...

Nébal 02/02/2008 16:15

Ca laisse de la marge ! ^^

efelle 02/02/2008 15:55

Va falloir que je lises celui ci d'ici la fin de l'année !

N�bal 27/01/2008 20:39

Chiche ! Tu m'en diras des nouvelles, donc.

Killer Queen 27/01/2008 19:41

Bon, ben le livre est commandé... T'as intérêt à ce que ce soit bien, sinon, je sévirai durement !

Nébal 27/01/2008 07:57

Ah non non non, je n'offre rien du tout moi.

... Disons que ça m'a pas coûté grand chose. ;)

Ubik 26/01/2008 18:56

Avec cet article, tu m'offres un beau cadeau d'anniversaire.

Nébal 26/01/2008 16:23

Ben, c'était un peu l'idée... ^^

("Mission accomplie, agent Nébal !" * hop, bombinette à fumée *)

Killer Queen 26/01/2008 15:30

Tu donnes fichtrement envie, là !