STURGEON (Theodore), Un peu de ton sang, suivi de Je répare tout, postface de Steve Rasnic Tem, [traduit de l’américain par] Odette Ferry [et]
Véronique Dumont, Paris, Télémaque, coll. Entailles, [1961, 2006] 2008, 206 p.
Je vous ai fait part récemment de ma triste condition d’acheteur compulsif. Avec
Un peu de ton sang, j’ai l’occasion de vous montrer une fois de plus tout le tragique de cette malédiction. Pauvre, pauvre de moi…
Posons le cadre. Sous le vain prétexte de déposer un chèque à la banque parce que j’avions pu d'sous, je suis sorti de mon clapier, le sourire angélique de l’innocence béate sur
les lèvres. Tandis que je sautillais gracieusement sur le pavé, fredonnant nonchalamment un doux refrain humaniste et tendre (du Ministry, probablement), je fus subitement interrompu dans ma
promenade par les suggestions sarcastiques et fielleuses d’invisibles diablotins rôdant aux environs de la place du Capitole dans l’attente d’un mauvais coup. « Il y a là-bas des
livres », me chuchotèrent-ils entre deux ricanements sardoniques, « il y a là-bas des livres, tu dois acheter des livres, des liiiiiiiiiiiiivres… » « NON ! Je
résisterai ! Je suis fort et brave ! Et d’ailleurs, j’ai pu d'sous, c’est bien pour ça que je suis sorti, même que. » L’argument était de poids. Pensez-vous ! Une cynique
sirène reprit sur un ton faussement innocent que j’aurais dû apprendre à reconnaître : « Allons, il te suffit d’y jeter un œil, cela ne coûte rien… »
Et j’ai craqué. Pauvre, pauvre de moi. Je me suis avancé, comme hypnotisé, en direction de la fatale boutique, laquelle exhibait avec une morgue indicible ses alléchants appâts
dans une vitrine à faire frémir d’envie le plus blasé des lecteurs. Il y avait là nombre de merveilles ; le regard fou, je naviguais d’une nouveauté à l’autre, agité de mouvements
spasmodiques ; la bave aux lèvres, la face hagarde, je pénétrais dans l’antre diabolique. Intervint alors le plus immonde de ces vils êtres démoniaques qui font de ma vie un enfer : le
Comptable. L’air de rien, celui-ci me susurra à l’oreille : « Tu touches bientôt ton allocation, non ? »
Et j’ai craqué. Un quart d’heures plus tard, je ressortais de la cruelle librairie lesté de deux lourdes poches ; puis j’entrais dans une autre échoppe pour achever de
terrasser mon compte en banque. Mon étagère de chevet s’est ainsi accrue de La voix du feu d’Alan Moore, de Mastication de Jean-Luc Bizien, du Monde de Rocannon, de Planète d’exil, de La Cité des illusions et de L’autre côté du rêve d’Ursula K. Le Guin ; de La
cité du soleil d’Ugo Bellagamba et du Double corps du roi du même en collaboration avec Thomas Day ; de la Bibliothèque de l’Entre-Mondes de Francis Berthelot, de
L’oreille interne de Robert Silverberg et du dernier Bifrost ; il faut y ajouter nombre d’essais historiques, philosophiques, politiques et juridiques pour que je travaille
un peu quand même (mais j’en ai profité pour acquérir L’utopie ou la mémoire du futur de Yolène Dilas-Rocherieux, tant qu’à faire) ; ah, et Science-Fiction 2007, aussi, mais ça c’était cadeau (cruelle, cruelle !).
Et donc Un peu de ton sang de Theodore Sturgeon. Il était là, le sinistre ouvrage, s’exhibant avec une arrogance toute féline, frais sorti du carton, m’appelant d’un
murmure séduisant : « Regarde, Nébal ; tu n’as pas lu ce livre de Sturgeon ; or tu
aimes beaucoup Sturgeon ; il te le faut ; regarde, approche-toi ; ça va te plaire ; regarde… » Je m’avance, interloqué ; je saisis le livre maudit,
commence innocemment à le feuilleter… Le murmure reprend : « Inutile, Nébal ; tu vas aimer ; il te le faut ; ne perds pas ton temps à le regarder plus en détail, c’est
une formalité inutile ; achète ; achète ; achète ; achète… »
Et j’ai craqué.
De retour chez moi, les bras gourds, je m’allume une cigarette de délassement post-coïtal et parcours avec avidité mes nouvelles acquisitions. La quatrième de couverture d’Un
peu de ton sang m’interpelle. Je cite : « Publié pour la première fois en France accompagné de la nouvelle inédite Je répare tout et de la postface de Steve Rasnic
Tem. » Chouette ! Mais… Voyons… « Je répare tout »… Ca me dit quelque chose. Mais… OH LES CONS !
Et je fus alors pris d’un doute : Un peu de ton sang était-il bien « publié pour la première fois en France » ? Les sympathiques forumers d’ActuSF m’apportèrent bientôt la réponse, trouvée auprès de l’indispensable Quarante-Deux : « Un peu de ton sang » a été publié en 1965 par Robert Laffont dans
Histoires à faire peur, une anthologie de la série « Alfred Hitchcock présente ». Ah. Mais c’est une nouvelle traduction alors ? Même pas : c’est la traduction
d’Odette Ferry datant de 1965, c’est une simple réédition. Ah. D’où j’imagine qu’il fallait lire d’une traite « publié pour la première fois en France accompagné
de… »
Je sais pas vous, mais moi, je trouve ça pas très honnête tout de même. Z’ont comme un problème de communication, chez Télémaque, qui les amène juste à la limite entre le bon dol
et la publicité mensongère. Ou, autrement dit, ils prennent franchement les lecteurs pour des cons, et il faut croire qu’ils ont raison, puisque je me suis fait eu.
Groumf…
Tout ceci, je vous l’accorde, ne m’a pas mis dans le meilleur état d’esprit pour savourer ce court ouvrage (oui, parce que 200 pages, dont 50 que j’avais déjà lues en mieux, pour
15… pardon, 14,90 €, quand même, ça fait un peu cher ; mais je suis un acheteur compulsif, alors je ne compte pas ; enfin, pas au moment de l’achat, en tout cas…). Par voie de
conséquence, tout ce qui suit est à prendre avec des pincettes, j’ai eu l’occasion de constater que je pouvais me laisser emporter par mes préjugés…
« Un peu de ton sang », donc, à en croire la quatrième de couverture (…), a été désigné « en 1995 comme un des plus grands classique du genre par
l’association Horror Writers of America » (j’espère au moins qu’on peut leur faire confiance pour ça, même si, honnêtement, ce genre de récompenses, on peut allègrement s’en battre les
coucougnettes). Ce n’est pas un récit de science-fiction. Ce n’est pas non plus du fantastique (même si le résumé imbécile lâche d’entrée de jeu le mot « vampire »). On parlera
bien plutôt ici d’une sorte de thriller psychologique, sans doute assez original en 1961.
Sturgeon nous y invite à fouiller dans le bureau du Dr Philip Outerbridge, psychiatre militaire, pour y parcourir le dossier d’un étrange individu que l’on désignera sous le nom
passe-partout de « George Smith ». A travers les différentes pièces constituant le dossier – dont un récit autobiographique de « George Smith », une ample correspondance entre
le docteur Outerbridge et son supérieur et ami le colonel Albert Williams, et des comtes rendus de séances de thérapie –, on découvre petit à petit l’intrigant portrait du soldat
« Smith » et de sa psychose bien particulière. Le mot ayant été lâché, on ne fera pas davantage de mystère : c’est bien d’une relecture du mythe du vampirisme qu’il s’agit ici.
Mais d’une manière très particulière, surprenante et pertinente. Je ne serais pour ma part pas surpris d’apprendre que George A. Romero se soit inspiré de ce texte pour réaliser son excellent
film Martin, injustement méconnu, quand bien même la tonalité du récit est pour le moins différente (mais là je n'en dirai pas plus).
En tout cas, « Un peu de ton sang » est un texte indéniablement sturgeonien. On y retrouve bon nombre des traits les plus séduisants de l’œuvre du grand auteur :
ainsi cette faculté à se faufiler entre les genres, cette obsession pour les personnages de parias, d’handicapés, de simplets, d’enfants battus (« George Smith » est tout cela, et plus
encore), cette passion pour le thème amoureux, jusque dans le sordide, mais sans jamais tomber véritablement dans la vulgarité et le répugnant (voyez par exemple « Une fille qui en avait », dans l’Omnibus). On y retrouve aussi une certaine ambition
littéraire, passant éventuellement par l’expérimentation formelle : « Un peu de ton sang », sous cet angle, renouvelle le genre épistolaire d’une manière assez originale et
déconcertante (et, dans l’alternance entre documents, entretiens thérapeutiques et autobiographie, il annonce dans un sens Les mille et une vies de Billy Milligan, quand bien même le caractère non-fictionnel de ce dernier
vient tout naturellement limiter la portée de la comparaison). Au final, il constitue un texte original, assez prenant quand bien même dénué d’action, et tout à la fois déstabilisant et…
beau.
Il y a donc bien des choses intéressantes dans « Un peu de ton sang ». Pourtant, au final, je dois avouer n’avoir pas été vraiment convaincu par ce texte. Sans doute mes
préjugés ont-ils joué quelque peu, mais le fait est que j’en ai trouvé le style particulièrement pénible. La faute en incombe-t-elle à Sturgeon ? Certes, ce n’était pas forcément un grand
styliste, même s’il avait plus d’ambitions en la matière que la majorité de ses confrères ; dans l’Omnibus, on pouvait relever un certain nombre de lourdeurs, de maladresses… Mais pas autant, tout de même. Ici, je crains que ce ne soit la traduction qu’il faille accuser,
et la réédition sans retouche n’en est que plus agaçante.
Le style est en effet extrêmement plat, linéaire, sans saveur, pour ne pas dire lourd. L’entrée en matière est assez pénible (mais là, la faute en incombe clairement à Sturgeon,
parfois coutumier du fait). Surtout, ultérieurement, le récit devient passablement confus, et ce au-delà des nécessités du récit et des intentions probables de l’auteur. Il en va ainsi,
notamment, d’un emploi un peu biscornu des temps. Le récit alterne assez souvent et de manière étrange entre passé (simple ou composé) et présent ; si c’est sans doute volontaire et
acceptable dans le récit de « George Smith » pour des raisons qui seront développées ultérieurement dans le texte (de même que le passage incongru de la troisième à la première
personne), on retrouve néanmoins ce genre de maladresses en-dehors de ce seul passage, et cela fait alors tristement saigner les yeux et les oreilles (on notera de même quelques bizarreries dans
la concordance des temps, notamment dans l'alternance entre passé simple et imparfait, parfois douteuse). Il me semble de même avoir repéré de-ci de-là quelques « faux amis », et on
peut en tout cas relever quelques incohérences flagrantes. Tenez, un exemple, p. 115, dans une lettre de Al à Phil : « Si tu me dis que je t’avais prévenu… » Ben désolé,
mais pour moi, ça ne veut rien dire : « Si tu me dis que tu m’avais prévenu… », par contre… Ce n’est qu’un exemple, et je ne crois pas que l’on puisse m’accuser ici de
pinaillage. Je pourrais sans doute en citer quelques autres dans ce goût-là, j’ai régulièrement tiqué devant des expressions pour le moins saugrenues. Si l’on y ajoute quelques coquilles
(relativement rares, mais c’est toujours pénible ; ici, c’est notamment la ponctuation qui trinque), on se retrouve avec un texte assez indigeste qui aurait sans doute mérité quelques
relectures… Mais, je le répète, je ne suis pas un traducteur, et je ne peux pas comparer avec
le texte original ; j'avoue que je serais assez curieux de le lire.
Dans un premier temps, je me suis refusé à lire « Je répare tout » de crainte de prolonger le massacre. J’aimais trop « Parcelle brillante » pour en risquer une
lecture dégradante. Mais bon, c’était pas sérieux, tout d'même… Alors je l’ai lu. La traduction (de Véronique Dumont, cette fois) est plate, mais tout de même pas aussi agaçante que celle
d’Odette Ferry pour « Un peu de ton sang ». Reste que cette excellente nouvelle perd ainsi incontestablement de sa saveur (la comparaison des deux titres est assez éloquente sous cet
angle), et qu’on lui préférera sans aucun doute la traduction d’Alain Dorémieux.
Pas grand chose à dire sur la postface de Steve Rasnic Tem, vite lue, vite oubliée, même si elle contient indéniablement du vrai.
Au final, j’ai quand même le sentiment de m’être fait escroquer. Et la conviction que Sturgeon méritait mieux que ça. C'est rare, mais je tends pour
une fois à regretter mon achat, et n'en maudis que davantage ma triste condition d'acheteur compulsif. Pauvre, pauvre de moi...
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