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"Mémoire vive, mémoire morte", de Gérard Klein

Publié le par Nébal

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KLEIN (Gérard), Mémoire vive, mémoire morte
, Paris, Robert Laffont, coll. Ailleurs & Demain, 2007, 334 p.
 
Est-il encore nécessaire de présenter Gérard Klein ?
 
 
Probablement, en fait. Parmi les inconscients qui rodent à l’occasion sur ce blog miteux, il en est qui ne s’intéressent guère à la science-fiction, et qui pourraient subitement croire que L’Instit’ écrit des livres, et, pire que tout, que je trouve le moyen de les lire et d’en parler… Non, je vous rassure, mes candides lecteurs, ce Gérard Klein-là n’a rien à voir avec celui qui est devenu depuis le décès de Jacques Martin (sous vos applaudissements) le maître incontesté de la pédopornographie télévisuelle soft à destination des mémères ménopausées. Le Gérard Klein dont j’entends vous parler, c’est le vrai, le seul, l’unique. Une légende vivante, dans le milieu de la SF française. Si, si. Auteur de SF dès l’époque héroïque où les Français découvraient tout juste Asimov, Heinlein, Sturgeon et Van Vogt (et trouvaient même du talent à ce dernier, c’est dire !), puis, entre autres, fondateur en 1969 de la fameuse collection Ailleurs & Demain chez Robert Laffont, la première en France à avoir publié de la science-fiction en grand format, et ainsi, progressivement, à l’avoir émancipée de l’étiquette « roman de gare / mauvaise littérature » qui lui colle hélas encore aujourd’hui chez les cons (je vous parlerai bientôt de La Route de Cormac McCarthy). Ce qui fait déjà d’Ailleurs & Demain une collection historique. Mais le plus fort, ma bonne dame, c’est qu’Ailleurs & Demain existe encore aujourd’hui, toujours entre les mains de Gérard Klein, et ça, c’est unique. La collection a ainsi gagné au fil des années un prestige incomparable, publiant nombre d’incontournables du genre, souvent primés, parmi lesquels on peut citer Fritz Leiber, Philip K. Dick, Robert Silverberg, Ursula K. Le Guin, Norman Spinrad, et, surtout, Dune de Frank Herbert et Hypérion de Dan Simmons, œuvres majeures s’il en est. Et aujourd’hui encore, même si les sublimes couvertures métallisées d’antan ont laissé la place aux hideux travaux pratiques de Jackie Paternoster (le kilt psychédélique du présent volume figurant parmi le moins pire de la production paternostérienne), même si l’on a vu apparaître à l’occasion dans le catalogue de la collection quelques indignités pour des raisons que la raison n’ignore certainement pas (les préquelles et séquelles de Dune par le fiston Herbert et un complice), Ailleurs & Demain reste une collection de référence, riche en merveilles, et s’autorisant même à l’occasion quelques prises de risques, ainsi avec la publication récente du sublime « Quatuor de Jérusalem » d’Edward Whittemore.
 
Donc Gérard Klein est une légende vivante. En conséquence – et l’ego souriant du bonhomme n’y est probablement pas pour rien –, Gérard Klein fait l’objet d’un véritable culte, peu avare en flagornerie. J’avoue avoir moi-même joué à l’occasion au « sycophante glaireux » (copyright Eric H.), prosterné devant le Divin Maître. Entendons-nous bien : nulle flatterie hypocrite là-dedans, nulle méchanceté moqueuse non plus ; pour ce que j’en sais, Gérard Klein a de l’humour, et mon respect à son égard ne saurait être mis en doute. Ceci dit, comme j’ai été sommé de m’en expliquer, c’était avant tout le directeur de collection que j’admirais ; quant à l’auteur, je n’en avais lu qu’une seule nouvelle, « Le Rôle de l’homme », publiée dans un récent Bifrost à l’occasion d’un volumineux dossier consacré à Gérard Klein (et reprise dans ce volume), laquelle, je dois bien le reconnaître, ne m’avait pas laissé un souvenir impérissable… Alors le Divin Gérard Klein m’intima d’expier mes péchés, en lisant au plus vite L'épargne des ménages (Paris, PUF, coll. L’Economiste, 1970, 223 p., écrit en collaboration avec Louis Fortran – voui, Gérard Klein est aussi économiste ; là, j’avoue avoir eu un peu la flemme, honte sur moi…) et Mémoire vive, mémoire morte, qui venait tout juste de paraître. Chez Ailleurs & Demain.
 
Nous parlons donc bien d’un recueil de nouvelles de Gérard Klein publié par Gérard Klein dans la collection dirigée par Gérard Klein, avec une, non, deux préfaces de Gérard Klein. Certes, la pratique est courante et n’est finalement pas scandaleuse, mais j’avoue que, à mon sens, cela peut bien autoriser le sourire, voire le sarcasme. Même de la part de Gilles Dumay dans le dernier Bifrost, quand bien même le retour à l’envoyeur serait assez aisé pour le coup, et probablement en pire (enfin, en même temps, je dis ça, mais je n’ai pas lu Resident Evil… étrangement, j’avoue qu’il ne me tente guère…). Gilles Dumay s’est donc fendu d’une critique assez acerbe contre le « recueil de vieilleries ». Une critique à mon sens parfaitement légitime (même si je suis loin d’être toujours d’accord avec lui, Gilles Dumay est un critique que j’estime), et qui, dans un sens, me paraissait même plutôt rafraîchissante au milieu du concert de louanges plus ou moins sincères… Me restait néanmoins à me forger ma propre opinion. C’est parti.
 
Mémoire vive, mémoire morte est donc un recueil de nouvelles de Gérard Klein, ne comprenant qu’un seul inédit, et parcourant un demi-siècle de carrière. Ce que l’auteur, avec le sourire, présente d’entrée de jeu à sa manière inimitable : « Attention, ce recueil est historique. » (p. 7) Et c’est pas faux, dès l’instant que l’on veut bien comprendre qu’il y a là davantage qu’un ego boursouflé.
 
Dans un premier temps, intitulé « Naguère », Gérard Klein nous livre trois nouvelles relativement récentes et qui figurent parmi ses préférées. On commence ainsi avec « La Serre et l’Ombrelle » (pp. 17-47), une nouvelle écrite en 1989 pour un numéro spécial de Libération consacré au réchauffement climatique. Et c’est bien à mon sens une excellente entrée en matière, extrêmement riche, fourmillant d’idées ; un texte assez étrange, également, où les souvenirs et les procédés de « l’âge d’or » se mêlent avec un relatif bonheur à des procédés et des interrogations plus contemporains. Une très bonne nouvelle, inventive et prenante, intelligente aussi (loué soit le Divin Gérard Klein de ne pas tomber dans le piège écolo-bobo de la tentation réactionnaire). Un regret, pourtant ; il y avait là, à mon sens, matière à un texte plus long, qui aurait pu éviter les écueils d’une fin en queue de poisson, jouant un peu artificiellement du deus ex machina ; mais c’est ce que Gérard Klein lui-même semble admettre dans sa préface, invoquant en guise d’explication (parfaitement légitime) les limites nécessairement imposées par le journal pour ce texte.
 
« Mémoire vive, mémoire morte » (pp. 48-76), ensuite, est présentée par l’auteur comme étant sa nouvelle préférée (p. 9). De manière assez surprenante, Gérard Klein s’y livre à une science-fiction assez moderne, qui n’a pas été sans me faire penser à Greg Egan dans certains de ses meilleurs textes. Un récit intéressant, à nouveau, quand bien même il m’a semblé parfois un peu trop alambiqué sur le plan formel. Restent quelques très belles pages, et une interrogation originale et pleine de sens, pour un texte doux-amer, sourdement angoissant et nostalgique. Beau, tout simplement.
 
On change radicalement d’atmosphère avec « ACME ou l’Anti-Crusoé » (pp. 77-86), un texte relevant à peu de choses près de l’exercice de style résolument expérimental. A priori, ce genre de textes ne m’attire guère, quand il ne va pas jusqu’à m’irriter. C’est donc avec une certaine appréhension que j’en ai entamé la lecture. Pourtant le résultat m’a semblé plutôt concluant, notamment en ce que l’expérimentation ne s’y révèle pas gratuite, mais partie intégrante du récit, qui la justifie. Si certains jeux calligraphiques, jeux de mots, etc., peuvent laisser de marbre, voire agacer un tantinet, j’ai néanmoins été surpris d’y croiser ici ou là quelques jolies formules, véritablement poétiques. Assez convaincant, donc.
 
On aborde alors la deuxième partie du recueil, intitulée « Jadis », composée de nouvelles figurant déjà en 1958 dans le recueil Les Perles du temps. La transition est à vrai dire assez brutale. Gérard Klein semblait s’interroger à ce sujet, mais, très honnêtement, je doute qu’un lecteur non averti commette l’erreur de mettre tous les textes composant Mémoire vive, mémoire morte sur le même niveau. Tout cela est indubitablement daté ; non que cela soit en tant que tel un défaut – certains textes sont très réussis –, mais il n’en reste pas moins que cette deuxième partie est à mon sens et de très loin la moins intéressante du recueil.
 
Elle commence néanmoins de manière plutôt sympathique, avec « Le Monstre » (pp. 89-105), nouvelle dont le titre n’est certainement pas le plus original de tous les temps, mais qui se révèle assez agréable, un peu à la manière d’un vieil épisode de La Quatrième dimension particulièrement noir. « La Fête » (pp. 106-115) est également une réussite : une nouvelle triste et poétique, assez saisissante. De même pour « Les Abandonnés » (pp. 116-124), intéressante pièce de science-fiction paranoïaque à base d’univers parallèles qui n’est pas sans évoquer Philip K. Dick (sans qu’il y ait eu influence pour autant, semble-t-il, la nouvelle étant antérieure à la découverte de Dick en France).
 
La suite m’a beaucoup moins convaincu, et ce dès « L’Ecume du soleil » (pp. 125-159) : si le texte touche de par ses personnages très humains et leur fascination bien compréhensible pour les étoiles, il n’en est pas moins verbeux et finalement assez vite ennuyeux. Dommage… « Les Voix de l’espace » (pp. 160-177) et « Impressions de voyage » (pp. 178-186) poursuivent hélas dans cette voie, et s’oublient rapidement.
 
Les choses s’améliorent quelque peu par la suite, tout d’abord avec « Bruit et Silence » (pp. 187-196), intéressante nouvelle sur la télépathie, qui souffre cependant un peu de la comparaison avec des classiques du genre, plus récents il est vrai (je n’ai pas encore lu L’oreille interne de Robert Silverberg – publié en France par Gérard Klein, d’ailleurs, si je ne m’abuse –, c’est pour bientôt promis juré, mais je pourrais citer par exemple L’Homme nu de Dan Simmons). « Civilisation 2190 » (pp. 197-202), le plus vieux texte du recueil, et une des premières nouvelles de l’auteur, est également assez sympathique, débordant d’un humour là encore assez dickien (mais voir plus haut).
 
Avec « Les Prisonniers » (pp. 203-219), on retombe hélas un cran en-dessous. J’avoue n’avoir vraiment pas été convaincu par ce récit allégorique passablement verbeux ; et il s’agirait pourtant d’une version quelque peu expurgée, Gérard Klein, qui ne cache pas une certaine faiblesse pour ce texte, expliquant dans la préface qu’il s’est « efforcé d’écourter dans cette réédition la philosophie un rien bavarde mais peut-être toujours d’actualité sur le conformisme et le refus de la réflexion personnelle » (p. 11). Certes, mais un élagage supplémentaire n’aurait peut-être pas été de trop…
 
On passe ensuite à la troisième partie de Mémoire vive, Mémoire morte, intitulée « Brèves et temps incertains », et qui reprend des textes très divers et généralement parmi les plus récents, à l’exception du premier, la short story vraiment très très short intitulée « Tout conte fait » (p. 223), plutôt lourdingue et dont on aurait pu se passer. Suit une deuxième short story vraiment très très short, « La Question » (p. 224), heureusement bien plus intéressante, à la fois amusante et pertinente, un peu à la manière de Fredric Brown.
 
« Spéculons sur l’avenir » (pp. 225-242), ensuite, est une nouvelle assez originale sur la base du voyage dans le temps, où l’économiste joue avec l’écrivain, pour un résultat particulièrement intéressant et bien vu, où la spéculation cynique des premières pages finit par laisser la place à une sorte d’utopie délicieusement naïve (ou bien… ?). Un des meilleurs textes du recueil à mon humble avis.
 
Après quoi « Pour en finir avec l’An 2000 » (pp. 243-250) constitue une pochade rafraîchissante, qui ne prête qu’à rire, mais c’est déjà bien.
 
« Dernière idylle » (pp. 251-269) retrouve ensuite une tonalité paranoïaque nettement dickienne (parfaitement assumée, Dick est cette fois cité dans le texte) et en même temps gentiment grivoise. Si la chute est téléphonée, le résultat est tout de même assez convaincant.
 
C’est moins vrai pour ce qui est du texte suivant, « Le Rôle de l’homme » (pp. 270-278), déjà lu dans Bifrost, donc, qui est certes assez charmant, mais donne trop l’impression d’avoir déjà été lu ailleurs. Pour ma part, cela m’a un peu fait penser au superbe Demain les chiens de Clifford Simak et, sans surprise, Gérard Klein ne soutient pas ici la comparaison…
 
« Trois belles de Bréhat » (pp. 279-289), le seul inédit de ce recueil, m’a également laissé un sentiment assez mitigé. Ce texte ne relevant pas de la science-fiction, sorte de poème en prose hautement introspectif et un tantinet expérimental, séduit par sa puissance émotionnelle et sa justesse en même temps qu’il agace par ses maladresses occasionnelles et ses prétentions stylistiques pas toujours bien maîtrisées.
 
Enfin, en guise de « Coda », « Point final » (pp. 293-301) se révèle une franche réussite, noire et troublante, parfaitement appropriée à la tonalité générale du recueil.
 
Ah, mais ce n’est pas tout à fait fini, en fait (y’en a un peu plus, je vous le mets ?), puisque l’on trouve également en guise d’annexe (avant une imposante bibliographie) la « Préface à l’édition de 1982 des Perles du temps : Mais qu’avons-nous perdu ? » (pp. 305-312). Mais, honnêtement, on peut s’en passer : on ne retire à mon sens pas grand chose de ce texte tenant un peu du serpent de mer, et un peu borné à l’occasion…
 
A mon tour de conclure : on l’aura compris, je ne qualifierai certainement pas Mémoire vive, mémoire morte de chef-d’œuvre incontournable, ni même de « très bon ». Cela dit, même s’il est par nature relativement inégal, il constitue néanmoins un bon recueil, qui se lit agréablement. J’aurais dans un sens envie de dire qu’il s’agit en outre d’une lecture intéressante car – oui, effectivement – « historique ». Ce recueil nous offre l’occasion de parcourir près d’un demi-siècle de science-fiction française, en suivant les traces de l’un de ses plus prestigieux représentants. Et ce n’est pas rien. Pour le jeune béotien que je suis, il n’est en effet guère aisé de se procurer les ouvrages de science-fiction française antérieurs aux années 1990 : pour bon nombre d’entre eux, la seule solution est encore de faire le tour des bouquinistes, et l’on se retrouve alors souvent noyé devant un flot de petits bouquins aux couvertures bigarrées, pour bon nombre d’entre eux sombrés dans l’oubli, et où le meilleur côtoie le pire… Ne serait-ce qu’à cet égard, en ce qui me concerne, Mémoire vive, mémoire morte vaut le détour. D’autant qu'il vaut assurément plus qu’un simple « document » (ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit), dans la mesure où certains des textes le composant sont de franches réussites.
 
Après cette seule lecture, je ne cacherai pas que, chez Gérard Klein, l’éditeur me paraît toujours plus admirable que l’auteur ; mais l’auteur me paraît néanmoins très intéressant, et bien plus moderne et subtil que ce à quoi je m’attendais. Et tout cela me donne bien envie de rajouter dans mon étagère de chevet Les Seigneurs de la guerre, semble-t-il le plus fameux roman de Gérard Klein, et dont on a dit le plus grand bien. A suivre…

CITRIQ

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joe 06/02/2008 13:26

Oups, j'ai raté ce passage. Je vais le lire dès que j'ai terminé le dernier Dan Simmons, et je t'en parle.

Nébal 06/02/2008 09:25

Heu... Bah non, vu que, comme dit plus haut, c'est le premier ouvrage du Monsieur que je lisions... Désolé.

Mais lis donc, et n'hésite pas à me donner ton avis (éventuellement très différent du mien, grosse grosse subjectivité dans ce compte rendu.

joe 05/02/2008 14:40

Bonjour Nébal, j'ai ce recueil "Mémoire vive, mémoire morte" entre les mains. Mais je n'ai jamais lu Gérard Klein. Peut-être pourrais-tu me conseiller un autre livre pour commencer ?