LE GUIN (Ursula), Planète d’exil, traduit [de l’américain] par Jean Bailhache, Paris, LGF, coll. Le livre de poche science-fiction, [1966] 2003, 189
p.
Croyez-moi, vous devez lire Planète d’exil. D’une part, cela témoignera de votre engagement dans la guerre contre le terrorisme : Jackie Paternoster a beau faire de
son mieux pour nous crever les yeux, nous refusons de céder, et continuerons de lire les livres qu’elle souille de ses vomissures rose fluo. Ah mais ! D’autre part, et surtout, parce que
Planète d’exil, deuxième roman du « cycle de Hain » (ou de l’Ekumen, etc.) est un excellent bouquin, bien plus abouti que le sympathique mais un tantinet faiblard Monde de Rocannon à l’origine du cycle, et qu’il est en outre (et comme d’habitude) parfaitement
possible de le lire indépendamment. Avec Planète d’exil, l’excellente Ursula Le Guin (qui est bien en train de devenir un de mes auteurs fétiches…) pose en effet véritablement les bases
de ce qui fait tout l’intérêt de ce cycle remarquable : la science-fiction, on ne peut plus rationnelle quand bien même l’atmosphère est souvent fortement teintée de mythes et donc de
fantasy, y devient un outil autorisant de profondes et subtiles réflexions d’ordre anthropologique, politique et social ; on aurait à vrai dire envie de parler de « hard
science » tant le fond, s’il concerne les sciences humaines et sociales, n’a rien à envier pour ce qui est de la cohérence et de la profondeur à l’œuvre d’un Greg Egan, par exemple. Et
Planète d’exil, sous cet angle, est bien à mon sens une très grande réussite, bien digne des plus célèbres et tout aussi convaincants La main gauche de la nuit et, dans un
registre un brin différent, Les dépossédés.
Mais posons le cadre. L’action se déroule sur la planète Gamma Draconis III, soumise à un rythme bien particulier : une Année, sur ce monde, correspond à une soixantaine de
nos années terrestres ; ainsi, la vie de tout un chacun correspond-elle en gros à l’ensemble du cycle saisonnier. L’Hiver y est bien entendu très long, et particulièrement rude ; cela,
tout le monde en a conscience, quand bien même très rares sont ceux qui sont assez âgés pour se souvenir de l’Hiver précédent. Les autochtones sédentaires de la planète, ainsi, savent qu’à chaque
Hiver se produit le même phénomène, la Sudaison : les Gaal, nomades septentrionaux, fuient les terres dès lors invivables du Nord, et font route vers le Midi, n’hésitant pas à piller les
Cités d’Hiver sur leur passage. L’Hiver prochain, sous cet angle, ne fait pas exception ; mais la Sudaison a cette fois une particularité : les Gaal se sont unis, et c’est une horde
immense et organisée qui va bientôt débouler sur les terres fertiles du Sud. Face à cette menace, l’ancien système des Cités d’Hiver faiblement fortifiées n’est d’aucune utilité : l’union
est nécessaire à la survie.
Jacob Agat Autreterre entend bien en persuader le Grand Ancien Wold, de la Cité d’Hiver de Tévar, mais la chose s’annonce difficile. Après tout, Autreterre, comme son nom
l’indique, n’est même pas un Homme ! C’est un Hors Venu, un de ces êtres étranges venus il y a environ dix Années d’une autre planète. Et on ne peut faire confiance à ces étrangers… Tel est
du moins le point de vue des Hommes, dont Wold est par ailleurs bien loin d’être le plus hostile aux Hors Venus. Mais pour Jacob Agat Autreterre, la question se pose autrement : lui est un
homme, de même que ses semblables, tous les descendants d’une ancienne colonie originaire de la Terre, envoyée sur Gamma Draconis III pour le compte de la Ligue de tous les mondes ; Wold et
son peuple sont des Hilfes, des indigènes archaïques qui, en 600 années terrestres, n’ont même pas pu apprendre l’usage de la roue… et les colons n’ont rien pu faire pour les amener sur la route
du progrès, en raison de l’ancienne loi imposant à ce monde l’Embargo culturel.
Mais les « Autreterriens », s’ils veulent survivre, n’ont pas le choix ; ils ne peuvent en effet attendre aucune aide de l’extérieur. Depuis 600 ans, la colonie de
Gamma Draconis III est isolée de la Ligue de tous les mondes en raison d’un assaut de l’Ennemi inconnu. Dépourvus de vaisseaux photiques comme d’ansibles, et ne disposant pas des moyens
permettant d’en construire, les Hors Venus sont contraints à l’exil sur cette planète qui leur est hostile, et le souvenir de la Ligue de tous les mondes est bien lointain : existe-t-elle
encore ? Ils n’en savent rien : ils ont beau garder l’espoir qu’un jour un vaisseau de la Ligue parvienne jusqu’à leur monde, cet événement semble bien illusoire : Gamma Draconis
III a été oubliée, insignifiante planète perdue dans l’infinité de la galaxie…
Jacob Agat Autreterre, un des principaux meneurs de la communauté, prend donc sur lui de négocier une alliance avec les Hilfes contre les Gaal ; il lui faudra pour cela
vaincre la méfiance séculaire des « hommes » envers les « étrangers », de part et d’autre des groupes sociaux. Peut-être y parviendra-t-il, avec l’aide du vieux Wold… ou avec
celle de sa petite-fille, la belle Rolerie, née hors saison, et descendant à la fois des Hors Venus et des Tévariens.
Avec Planète d’exil, Ursula Le Guin retrouve ce qui faisait déjà l’intérêt du Monde de Rocannon : elle livre ainsi un roman bref et dense, divertissant, d’un abord aisé, au style élégant sans être exceptionnel, et contant une histoire
indéniablement science-fictionnelle dans un cadre pourtant largement archaïque et où la mythologie joue un rôle important. Cependant, elle va plus loin dans « l’ethno-SF », et annonce
déjà La main gauche de la nuit : la trame, assez commune, n’est qu’un prétexte pour livrer avant tout une belle et forte réflexion anthropologique, centrée essentiellement – et avec
une grande finesse – sur les thématiques passionnantes et délicates de l’ethnocentrisme et de l’acculturation. Le lecteur sensible à ces questionnements ne peut qu’adhérer à la manière dont
Ursula Le Guin en traite, et en vient nécessairement à prolonger la réflexion en abandonnant finalement le cadre exotique de Gamma Draconis III pour revenir sur notre Terre, revenir sur cet
ethnocentrisme qui imprègne semble-t-il inévitablement toutes nos sociétés, et s’interroger sur le « choc des cultures », qu’il prenne la voie de l’acculturation, ou celle de
l’isolement stérile. De là, la réflexion débouche logiquement sur la nécessité de l’échange, en passant notamment par le biais de l’exogamie. Ursula Le Guin manie toutes ces notions avec finesse,
et soigne en outre son cadre, décrivant tant la société des Hors Venus que celle des Tévariens avec une précision rare (que ce soit pour ce qui est de l’organisation politique, du système
familial, du règlement des conflits, des rites magico-religieux, etc.), ne trouvant véritablement d’équivalent en science-fiction que chez les plus grands spécialistes de « l’ethno-SF »
et du planet opera, tels Jack Vance, bien sûr, ou encore Frank Herbert, à l’occasion, dans Dune. Elle s’inscrit ainsi dans la filiation de l’utopie et de la littérature de
voyage, avec la préoccupation philosophique qui la caractérise souvent.
Certes, tout le monde n’adhèrera pas forcément à ce roman : parcourant les fora, j’ai souvent rencontré des avis mitigés concernant l’œuvre d’Ursula Le Guin en
général, reconnaissant le plus souvent son indéniable talent, tout en avouant un manque d’intérêt pour ses récits plus ou moins convenus, parfois jugés ennuyeux, et ses personnages assez souvent
plats (ici pourtant, le vieux Wold, à la fois gâteux et subtil, attachant et horripilant, progressiste et perclus de préjugés, me semble un assez remarquable contre-exemple…). Je ne suis pas de
cet avis, mais je peux le comprendre… Et il est probable que Planète d’exil ne convaincra pas davantage les réfractaires.
Peu importe : en ce qui me concerne, je me suis régalé avec ce bref roman, qui, pour être moins mis en avant, me semble néanmoins tout aussi
digne d’intérêt et réussi que les ouvrages les plus célèbres de ce décidément remarquable « cycle de l’Ekumen ». Au fil de mes lectures, j’apprécie de plus en plus l’œuvre de la grande
dame de la science-fiction ; à suivre, donc : je vous parlerai prochainement de « l’épisode suivant » du cycle, La Cité des illusions.
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