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"La Voix du feu", d'Alan Moore

Publié le par Nébal

La-Voix-du-feu.jpg

MOORE (Alan), La Voix du feu, introduction de Neil Gaiman, traduit de l’anglais par Patrick Marcel, Paris, Calmann-Lévy, coll. Interstices, [1996-1997, 2003] 2008, 329 p.
 
Apprends, ô lecteur, qu’il n’est de Dieu qu’Alan Moore.
 
En vérité je vous le dis, Alan Moore est Dieu.
 
Khhju’ln mag’ha ftah’gn haskhs’i kb'utha Alan Moore vigh’j asaah.
 
Car Alan Moore est Grand.
 
Car Alan Moore est Le Plus Beau, Le Plus Fort, Le Plus Intelligent, Le Plus Barbu, Le Plus Magique, Le Plus Anglais.
 
Alan Moore c’est pas une pute nègre, hein, alors respect, t’as vu, Y r’présente, t’entends jeune PD.
 
J’aime Alan Moore, autrement dit. Je Lui voue un véritable culte. Aussi, avant de vous entretenir de ce superbe livre qu’est La Voix du feu (troisième ouvrage de la collection Interstices que je lis, et troisième merveille – les deux autres étant l’extraordinaire Cité des saints et des fous de Jeff VanderMeer et l’excellent Les mille et une vies de Billy Milligan de Daniel Keyes), je compte bien revenir un peu sur la biographie de Ce Génie et sur ma passion pour Son œuvre, parce que je fais QUE C’QUE J’VEUX, d’abord.
 
Et parce qu’Alan Moore, c’est Dieu (nan, je dis ça, c’est juste au cas où vous n’auriez pas compris).
 
Je vais quand même faire des titres, parce que je suis trop bon pour vous (chiens).
 
 
I : ALAN MOORE EST DIEU
 
Apprends, ô lecteur, qu’Alan Moore est né d’une vierge fécondée par le serpent mystique Ouroboros durant la 6084e lune de l’ère du Grand Faune. A l’âge de six mois, Il multiplia les œufs et le bacon. A l’âge de trois ans, Il invoqua les mânes d’Aleister Crowley, et confondit le charlatan. Puis Il eut la vision du sombre avenir thatchérien de l’Angleterre, et Se dit qu’il fallait qu’Il fasse quelque chose.
 
Alors Alan Moore devint le plus grand scénariste de bande-dessinée de tous les temps.
 
Après des débuts remarquables dans la perfide Albion (notamment avec des épisodes de Captain Britain réalisés pour le compte de la filiale britannique de Marvel, et avec la série Marvel Man, bientôt rebaptisée Miracle Man, parce que, eh bien, voyez, y'en a qu'ont tout plein d'avocats, et y'en a des qu'en ont pas…), le géant des comics DC Le repéra, et Sa carrière fut véritablement propulsée quand Il reprit le fameux comic super-héroïque et horrifique Swamp Thing ; dès Son premier épisode (pour lequel Il livre un script-fleuve, extrêmement détaillé, et riche en fines invectives à l’encontre des dessinateurs « coloniaux »), Son génie éclate à la vue de tous : on croyait jusqu’alors que la Créature du Marais était un homme transformé en plante ; Alan Moore, Lui, sait qu’il s’agit en fait d’une plante qui se prend pour un homme. Ce qui change tout.

Puis DC, bien conscient du talent du Jeune Scénariste Britannique, et après Lui avoir confié avec succès, entre autres, le graphic novel de Batman intitulé Killing Joke, qui contribue (avec l’excellent – bien meilleur, à vrai dire – Dark Knight Returns de Frank Miller) à former l’image moderne du justicier de Gotham, plus sombre, plus violente et plus malsaine, se lance dans la publication de deux mini-séries destinées à bouleverser l’univers feutré des comics. C’est ainsi qu’Alan Moore put reprendre Son projet ancien de V pour Vendetta, superbe anticipation politique dans la lignée de 1984, virulent pamphlet anarchisant, dont le héros est un terroriste et un fou, obsédé par Shakespeare et par Guy Fawkes, qui sème le chaos dans un abject Londres fasciste (incomparablement mieux que le naveton matrixien récent, dont le seul intérêt ou presque était de nous offrir le réjouissant spectacle de cette petite bécasse de Nathalie Portman tondue).
 
Et ce fut aussi Watchmen. Watchmen, qui est tout simplement LA plus grande bande-dessinée de tous les temps (allez, avec Maus d’Art Spiegelmann) ; Watchmen, qui se vit décerner un prix Hugo unique en son genre, spécialement créé pour récompenser cette merveille. Mise en abyme uchronique du comic super-héroïque, faisant ressortir les aspects les plus glauques, les plus fascisants, les plus névrosés, les plus humains des vigilantes ; graphic novel expérimental, jouant sur le temps et la multiplicité des niveaux de narration ; chef-d’œuvre... Inadaptable au cinéma, à l’évidence ; les échecs d’un Terry Gilliam ou d’un Darren Aronofsky n’ont hélas pas empêché les studios de relancer récemment le projet, avec à sa « tête » le sinistre yes man Zach Snyder… En vérité je vous le dis, « the end is nigh »…
 
Ulcéré par la politique des géants des comics (qui L’entubent au passage), Alan Moore, qui avait déjà rompu avec Marvel, rompt également avec la Distinguée Concurrence. Watchmen, de toute façon, a joué son rôle : pour le meilleur (les comics plus « adultes » que DC lance avec le label Vertigo – Sandman de Neil Gaiman, Preacher de Garth Ennis, etc. –, avant que d’autres éditeurs ne s’y mettent également) et pour le pire (la vague navrante de comics mainstream n’ayant retenu de Watchmen et de Dark Knight Returns que leur noirceur et leur violence). Alan Moore S’éloigne alors des comics super-héroïques pour Se livrer à des projets plus personnels, dont on retiendra surtout l’extraordinaire From Hell, « autopsie » de Jack l’Eventreur fondée sur un ahurissant travail de documentation, une fine analyse des légendes urbaines et des phantasmes à base de théorie du complot et une reconstitution marquante du Londres victorien. From Hell (je parle bien entendu de la BD, pas du pathétique navet qui s’en prétend l’adaptation…) traduit parallèlement l’importance de plus en plus grande que prend la magie dans la vie d’Alan Moore, et offre un saisissant exemple de Son extraordinaire érudition, qu’Il sait employer avec un à-propos qui Le place mille fois au-dessus du tout-venant pédant des conteurs amateurs d’allusions gratuites. Autant de traits que l’on retrouvera ultérieurement dans Son œuvre.
 
Avec le temps, Alan Moore revient cependant aux comics super-héroïques qui ont fait Sa réputation, mais dans une optique différente. Agacé par la tendance « sombre et violente » qu’Il a bien malgré Lui contribué à initier, Il entend revenir aux sources du genre, aux héros « archétypaux », ce qu’Il fait notamment avec l’excellente BD Suprême, sorte « d’anti-Watchmen », au sens où il s’agit à nouveau d’une mise en abyme, mais versant lumineux, cette fois : à travers ce décalque de Superman « créé » par le tâcheron Rob Liefeld, c’est toute l’histoire du genre qu’Il revisite, avec finesse, érudition et humour.
 
Et c’est alors qu’Alan Moore va apporter la preuve définitive de Son statut divin, en Se lançant avec brio dans l’entreprise mégalomane d’America’s Best Comics (ABC), Son propre label, pour lequel Il livre en même temps plusieurs séries toutes plus géniales les unes que les autres (comme Stan Lee à la grande époque, mais en bossant vach’ment plus, quand même) : La Ligue des gentlemen extraordinaires, jubilatoire uchronie steampunk appliquant les principes du team comic à l’Angleterre victorienne tout en revisitant un demi-siècle de littérature populaire (rien à voir avec le pathétique étron filmique du même nom) ; Tom Strong dont je vous avais déjà parlé ici ; Top Ten, jouissive « série TV de commissariat » dans un univers où tout un chacun dispose de super-pouvoirs ; Promethea, extraordinaire BD expérimentale, onirique et hermétique sur la création artistique et la magie, sorte de Sandman sous acides et sans les violons ; Tomorrow Stories, enfin, ensemble d’histoires courtes très diverses, confinant parfois à l’expérimentation pure et simple, et dont, pour l’instant, seul Jack B. Quick a eu les honneurs d’une traduction française. Plus des spin-off ici ou là.
 
Alan Moore est Grand. Alan Moore est Dieu. Alan Moore est un des plus grands écrivains contemporains. Parce que oui, M’sieurs Dames, Ses bandes-dessinées, c’est de l’Art, c’est de la Littérature, et de la grande en plus, même que.
 
Et même les réfractaires aux petits mickeys (les cons) devront l’admettre. Déjà, dans Watchmen, les « documents » annexes témoignaient parfois de la pureté de son écriture. Les amateurs de poésie, d’histoire et de pamphlets ont pu se régaler avec son beau Miroir de l’amour (récemment réédité en français avec de superbes photos de José Villarubia), contant la tragique histoire de la répression de l’homosexualité. Alors, certes, L’hypothèse du lézard, publié aux Moutons électriques, n’était guère convaincant (une nouvelle un peu plate, finalement ; ceci dit, le bouquin vaut le coup, pour tous les entretiens et articles qu’il contient, dressant un passionnant portrait du Divin Alan Moore) ; avec La Voix du feu, heureusement, la question ne se pose plus.
 
Pourquoi cette longue première partie, me diront certains, quand c’est de ce beau livre que je suis censé vous parler ? Parce que. Autant vous avertir tout de suite : si, dans les jours prochains, vous ne lisez pas et ne vous régalez pas de toutes les merveilles dont je viens de vous parler (à moins que ce ne soit déjà fait, bien sûr), non seulement vous brûlerez en Enfer, mais en plus je vais bouder, et refuser de vous adresser la parole (impies). Na.
 
Bon, blague à part, hop :
 
 
II : LA VOIX DU FEU, C’EST VACH’MENT BIEN, AH MAIS
 
La Voix du feu, donc. Le premier « roman » d’Alan Moore, qui date de 1996-1997, et n’est traduit en français qu’aujourd’hui, en 2008. Doit-on en conclure que les Français sont des cons ? Probablement pas, d’autant que nous n’avons pas besoin de cet argument pour légitimer cette assertion. Ne boudons pas notre plaisir, et félicitons plutôt Sébastien Guillot, l’excellent directeur de l'excellente collection Interstices, de nous offrir enfin cette merveille. Et, tant qu’on y est, louons également Patrick Marcel pour sa superbe traduction (j’imagine que le pauvre a dû consommer beaucoup d’aspirine pour y parvenir, nous y reviendrons…) et, une fois n’est pas coutume, Néjib Belhadj Kacem pour cette zoulie couverture.
 
Les plus observateurs d’entre vous auront remarqué que j’ai mis des guillemets à « roman ». Il y a une raison à cela, et qui justifie bien à vrai dire la publication de La Voix du feu dans Interstices, collection regorgeant de bizarreries inclassables. Pour ma part, je trouve ces guillemets tout à fait superflus, et Alan Moore aussi, semble-t-il. Mais, à vue de nez, La Voix du feu ressemble plutôt à un recueil de nouvelles qu’à un roman : douze textes très différents dans le fond comme dans la forme. Liés entre eux, pourtant, au-delà de l’artifice du fix-up : la « forme » de la nouvelle est préservée, mais le tout constitue bien un singulier roman, pour le coup assez original, racontant à la première personne 6000 ans de l’histoire de Northampton, la ville natale de L’Auteur.
 
Et ces douze textes font sens, constituant bien à certains égards le « cercle » évoqué par Neil Gaiman dans son « Introduction » (pp. 9-11), en référence à une citation de Charles Fort figurant en exergue de From Hell : « Pour mesurer un cercle, on commence n’importe où. » Gaiman se fait plus précis, bien vite : « Commencez où vous voudrez : le début et la fin sont deux bons choix, mais un cercle commence n’importe où, comme un bûcher. » Traduction : si la bizarrerie du premier récit vous fait peur, passez outre, vous y reviendrez.
 
Cette introduction a en effet tout de l’avertissement et du conseil amical pour surmonter le rude choc du premier texte, « Le cochon de Hob (4000 avant J.-C.) » (pp. 13-62). Une nouvelle résolument expérimentale et très aride. Sur une cinquantaine de page, Alan Moore nous parle à travers la voix d’un gamin passablement simplet du néolithique, doté d’un vocabulaire extrêmement réduit, envisageant tout au présent et ne distinguant pas le rêve de la réalité. Tenez, les trois premiers paragraphes, pour vous faire une idée :
 
« En arrière de colline, loin vers soleil-descend, est ciel devenir pareil à feu, et est moi, souffle tout dur, venir en haut sur chemin de lui, où est herbe froide sur pieds de moi et mouiller eux.
 
« Herbe est pas en haut de colline. Est juste terre, tout en un rond, et la colline est pareil homme peau-nue, tête de lui. Debout est moi et tourne figure de moi à vent pour sentir, mais est pas de sentir qui vient de beaucoup loin. Ventre de moi fait mal, en milieu de moi. Air de ventre vient en haut en bouche et goût à lui est pareil à goût de pas de chose. Croûte de sang sec est devenir noire sur genou, et est chatouiller. Moi gratte, et sang est encore plus venir.
 
« En haut de moi sont beaucoup de bêtes-de-ciel, grosses et grises. Lent sont elles bouger, pareil si pas de fort est en elles. Peut qu’elles veulent à manger, pareil à moi. Une d’elles est tant vide en ventre d’elle maintenant, est tête d’elle partir et flotter vers loin, et elle est courir plus vite derrière, pareil si veut attraper tête. En bas du ciel, sont herbe et bois partir loin, où moi est voir une autre colline, après quoi sont juste petits arbres qui poussent au tour du bord du monde. »
 
Maintenant, imaginez cela pendant 50 pages…
 
* STOMP *
 
… sans vous évanou… Oh, merde.
 
 
Ca va mieux ? Bon. Bien. Mais j’avoue : c’est dur. Très dur. Certains, à l’instar du trop fameux Raoul Abdaloff de la Salle 101 (émission du 10 janvier 2008), ont préféré appliquer le conseil de Neil Gaiman (qui, visiblement, est tout à fait valable) ; pour ma part, j’ai préféré poursuivre ma lecture, simplement en prenant mon temps ; j’ai mis TROIS PUTAINS DE JOURS pour lire ces 50 pages. Non que ce soit lassant, non ; simplement, c’est très éprouvant ; le lecteur est amené à fournir tout un travail d’interprétation qui ne fonctionne pas avec l’automaticité habituelle ; et, passé une dizaine de pages, je me mettais à penser et parler moi avec mots « Cochon de Hob » dans tête et bouche moi, ce qui pas bien pour travail et vie sociale moi être. Gens moi regarder bizarre, et moi devenir rouge dans moi, et regarder Carnosaur 3 parce que être bien, pas réfléchir comme Voix du feu, et pas avoir mal en tête de moi, alors moi content être, mais juste être lent moi lire « Cochon de Hob ».
 
Et c’est pas une blague, je vous jure que c’est l’effet que ça m’a fait. Eh ! Du coup, je n’ose imaginer l’état dans lequel devaient se trouver Alan Moore pour l’écrire, et, probablement pire encore, Patrick Marcel pour le traduire… Seulement les deux ont fourni un travail extraordinaire. Et l’aridité de ce texte se retrouve finalement autorisée et même justifiée par son indéniable beauté (même formelle, si, si) et son extraordinaire richesse ; qu’on se le dise, Alan Moore ne fait pas dans le gratuit. On sort transfiguré de la lecture du « Cochon de Hob », fatigué mais heureux.
 
C’est sans doute moins vrai pour le récit suivant, « Les Champs de crémation (2500 avant J.-C.) » (pp. 63-126), d’une longueur comparable, indéniablement plus abordable quand bien même toujours un brin expérimental (là encore, la temporalité n’a pas pénétré le langage) ; sombre et cruelle histoire de vol d’identité teintée de magie (bien sûr), un peu trop longue peut-être.
 
J’avouerais, de même, que les deux récits suivants, « Dans les terres inondées (après 43 après J.-C.) » (pp. 127-137 ; un chasseur souffrant dans un monde en train de changer) et « La Tête de Dioclétien » (après 290 après J.-C.) » (pp. 139-152 ; l’enquête d’un magistrat romain sur une affaire de fausse monnaie), ne m’ont pas laissé un souvenir impérissable. Le choc du « Cochon de Hob » était-il trop fort ? Peut-être. Devais-je être au final déçu par ce livre atypique ?
 
Non. Heureusement, non. Hou la la, non.
 
Parce que l’on retrouve bien vite l’excellence, qui ne nous lâchera pas jusqu’à la fin, et ce dès « Les saints de novembre (1064 après J.-C.) » (pp. 153-168), l’horrible et saisissante histoire d’une sœur « miraculée ». Puis dans « En boitant vers Jérusalem (1100 après J.-C.) » (pp. 169-191), récit évoquant la figure de Simon de Senlis, premier comte de Northampton, décidant, de retour des Croisades, de bâtir dans son fief une singulière église ronde ; l’Histoire y est délicieusement malmenée par la théorie du complot, mais il y a bien plus dans ce beau texte, une indéniable émotion, une puissance d’évocation quasi lovecraftienne (de même que dans le texte précédent, d’ailleurs).
 
Suit ce qui est probablement ma « nouvelle » préférée de tout le « recueil », à savoir « Confessions d’un masque (1607 après J.-C.) » (pp. 193-209), extraordinaire monologue d’une tête coupée, celle d’un noble absorbé dans les conflits politico-religieux de son temps, et qui, du haut de la pique où on l’a fiché à la porte de Northampton, commente d’une manière désabusée et so british les mesquines affaires des hommes. Un texte puissant, beau, horrible et drôle, susceptible de bien des niveaux de lecture, et où l’on retrouve la figure (décidément marquante pour Alan Moore) de Guy Fawkes, la conspiration des poudres faisant le lien entre les crémations d’antan et les bûchers du lendemain, quels qu’ils puissent être. Car chaque récit nous parle de Northampton et de ses alentours, mais aussi de novembre, de magie, de feu, de mort, et de naissance ou renaissance ; mais pas vraiment de rédemption, comme le note laconiquement L’Auteur Lui-même (j’y viens).
 
« Le Langage des Anges (1618 après J.-C.) » (pp. 211-241) est probablement plus léger, contant le tragique destin – très prévisible, pour le coup – d’un magistrat érotomane, confronté dans un village aux manœuvres obscures des femmes, à leur sorcellerie. A mon sens un des textes les moins intéressants du volume, sans être mauvais pour autant.
 
On y préférera de loin la superbe évocation de la sorcellerie du texte suivant, « Complices ès tricots (1705 après J.-C.) » (pp. 243-259), centré sur ce qui semble avoir été la dernière condamnation au bûcher de deux sorcières dans l’histoire de l’Angleterre ; l’Histoire se plie décidément aux volontés démiurgiques de L’Auteur : après avoir lu les textes précédents, on ne saurait s’étonner que cet ultime bûcher se situe dans la région de Northampton… Un texte magnifique, en tout cas, où la sorcellerie revendiquée des deux sorcières / putains / « complices ès tricots » / amantes se teinte d’un érotisme beau et cru, et d’une salutaire rébellion.
 
On retourne à quelque chose de plus expérimental avec « Le soleil au mur semble pâle (1841 après J.-C.) » (pp. 261-276), récit halluciné et presque totalement dénué de ponctuation comme de paragraphes (mais bien parsemé de fôtes), extrait du journal d’un poète fou, entre ses deux internements. Saisissant et beau.
 
Une nouvelle merveille, ensuite, mais dans un genre bien différent, avec « J’ai toujours des jarretelles, en voyage (1931 après J.-C.) » (pp. 277-300), le récit de l’exubérant Alfie Rouse, insupportable représentant en lingerie féminine tout en bagout et polygame invétéré qui a défrayé la chronique judiciaire en son temps. Un texte drôle et entraînant, ce qui ne le rend que plus sinistre au final…
 
Et il y a enfin « L’Escalier d’incendie de Phipps (1995 après J.-C.) » (pp. 301-330), dont le narrateur n’est autre qu’Alan Moore Lui-même, qui achève de rédiger Son livre tandis que nous en achevons la lecture, entre deux promenades dans les rues cendrées de Northampton, ville industrielle sur le déclin, dont la moindre boutique, la moindre impasse semblent regorger de secrets plus ou moins avouables. Un bilan en forme de récapitulation et ouverture. « Un cercle commence n’importe où, comme un bûcher. »
 
Comme le grand et beau roman qu’est La Voix du feu, bien digne de L’Auteur génial qu’est Alan Moore.
 
Celui-ci travaillerait semble-t-il depuis un certain moment déjà à Son second roman, Jérusalem. Je confesse ma hâte de le lire, en espérant qu’il ne soit pas nécessaire d’attendre 11 ans pour en voir venir la traduction française ; en espérant aussi, bien sûr, qu’il sera du niveau de La Voix du feu, ce qui, on l’aura compris, n’est pas gagné ; mais nous parlons d’Alan Moore...
 
Et Alan Moore est Dieu.

Psssst : au passage, pour ce qui est de la BD, Filles perdues devrait bientôt (enfin !) être publié chez Delcourt, après avoir rencontré un certain nombre de, heu... « difficultés ». Je vous en parlerai probablement un de ces jours.

CITRIQ

Commenter cet article

J
Bon ben voilà. La traduction de "Jérusalem" vient de paraître en français (écrite par Claro, l'un des meilleurs traducteurs qui soit). Y'a plus qu'à boire ses 1200 pages bien tassées et nous écrire une énorme chronique, presque 10 ans après celle-ci...
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N
J'avoue que la taille du machin m'effraie un peu, quand même...
N
Ah ben tu auras mis le temps ! ^^

Mais je maintiens.

(Et, au passage : Jessica Alba ? Tssk, tssk... Vous me décevez, jeune homme ; fut un temps où vos phantasmes étaient à base de Björk et de PJ Harvey, ce qui était tout de même mieux que cette pathétique poupée gonflable gélatineuse...)

Le niveau baisse, décidément. Va vite lire "From Hell", relire "Watchmen", puis lire "La Voix du feu", et il te sera beaucoup pardonné.

Et ne me dis pas que tu manques de temps, non mais ho, c'est quoi cette excuse, d'abord.
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B
Je ne peux bien entendu pas laisser affirmer sans rien dire que Natalie Portman est une bécasse je suis outré je m'insurge, elle est très bien même si je t'accorde qu'elle n'a pas fait que des bons films mais c'est pas grave on lui pardonne elle est tellement jolie elle est tellement tout ça. Pour la peine quand je serai marié avec elle je lui répèterai ce que t'as dit et elle voudra pas t'inviter aux soirées où elle sera en petite culotte avec Scarlett Johansson, Jessica Alba et compagnie t'auras bien les boules ahaha non mais.
Sinon marrant l'effet mimétisme avec le système de pensée du personnage du "Cochon de Hob" - il y a des lectures qui m'ont fait un effet comparable.
A part ça je vais me mettre à "From Hell" un de ces quatre, qui me tend les bras depuis mon étagère, et je relirais bien Watchmen aussi mais putain tous ces trucs à lire et si peu de temps je me demande comment tu fais il faudrait des journées de cinquante heures bisous.
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N
Ah, c'est bien. VOILA un commentaire censé ! :)
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A
Alan ouakbar !
Alan est grand !
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N
Sire, le Simple d'Esprit de votre Trinité fait un peu tâche...

Sinon, vous devriez reprendre vos pilules.
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P
Houba houba rââââââ Moore Houbarao'l ouhjiuuudq dru dru drouba!
Entends! Il est une sainte trinité : le Verbe est Philippe Kadique, Allan Moure is the son of the Verbe. Et Douste Blazy le Saint d'Esprit est.
Et il en sera ainsi jusqu'à la fin des temps, ou jusqu'à ce que Pratchett une tiare. Mais "tripote-moi la mître avec les doigts", comme disait le bon abbé Zé'.

Amène.

("parler de politique, de religion où de littérature sont les trois meilleures façons de déclencher une guerre" Sire Planchapain dexit)
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N
Je bave si j'veux, ah mais.

Sinon, pour "Sa BD c'est de la littérature", effectivement, mais c'était une tentative désespérée de prosélytisme à l'encontre des vils mécréants qui arborent un sourire condescendant dès qu'on leur parle de BD. Etant trop bon pour ces chiens, je tente absurdement de les sauver des flammes de l'Enfer avec un langage approprié à leurs oreilles. Ne pas y voir autre chose, hein, je n'en fais pas, en ce qui me concerne, un argument ultime...
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E
Tiens toi bien, tu baves...
En plus t'écris des conneries du genre "sa (oups, désolé, "Sa") BD c'est de la littérature". Le pire c'est que ça ressemble au compliment ultime.
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N
"Décidément les avis convergent"... Je n'osais croire qu'efelle ait l'esprit mal tourné, mais maintenant que tu en fais la remarque... ;)

Quant à la secte, oui-da, camarade Ubik, c'est effectivement le moment ou jamais ; je ne serais à vrai dire pas contre une petite subvention, d'ailleurs... même si le Salut Universel, bien entendu, ne saurait s'embarrasser de mesquines considérations financières. Bon, allez, j'ai un Evangile à rédiger, du coup.
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