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"Le Dit d'Aka, suivi de Le nom du monde est forêt", d'Ursula Le Guin

Publié le par Nébal

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LE GUIN (Ursula), Le Dit d’Aka, suivi de Le nom du monde est Forêt, traduit de l’américain par Pierre-Paul Durastanti et Henry-Luc Planchat, « Malaise dans la science-fiction américaine » par Gérard Klein, Paris, Robert Laffont – LGF, coll. Le livre de poche science-fiction, [1972, 1979, 2000] 2005, 538 p.
 
Après Le monde de Rocannon, Planète d’exil, La Cité des illusions, La main gauche de la nuit et Les dépossédés, suite et fin (a priori ? pour le moment ?) de ma découverte des romans du merveilleux « cycle de l’Ekumen » de la merveilleuse Ursula Le Guin avec cet ultime volume, regroupant un peu anachroniquement (mais c’est pas bien grave) deux brefs romans, tout d’abord Le Dit d’Aka (Prix Locus 2001), puis Le nom du monde est forêt (Prix Hugo 1973, le deuxième sur les trois qui ont été attribués aux romans du cycle : chapeau…), et enfin un long article de Gérard Klein intitulé « Malaise dans la science-fiction américaine », écrit en 1975 pour un numéro spécial de Science-Fiction Studies consacré à Ursula Le Guin, puis repris en 1979 à l’occasion de la publication française du Nom du monde est forêt. Ca fait beaucoup de choses ; et, j’aime autant vous le dire tout de suite, après la relative déception de La Cité des illusions, c’est du lourd, et du bon ; du très très bon, même. J’examinerai successivement ces trois textes, dans l’ordre du recueil (distinct donc de la chronologie de leur rédaction comme de celle de l’Ekumen).
 
Commençons donc par envisager Le Dit d’Aka (pp. 7-260). Nous y faisons la connaissance de Sutty, une chercheuse indienne au service de l’Ekumen. Intéressée essentiellement par la linguistique et l’histoire, elle s’est consacrée à l’étude d’une civilisation récemment contactée, celle de la planète d’Aka ; une défaillance dans la transmission par ansible a cependant anéanti la majeure partie des données recueillies par les Premiers Observateurs : la culture d’Aka reste donc presque totalement inconnue. C’est pourquoi Sutty embarque un jour à bord d’un vaisseau à destination de cette intrigante planète, pour un long voyage de 70 ans.
 
Mais, le temps qu’elle arrive sur Aka, la situation a drastiquement changé. Une révolution a eu lieu : les nouveaux dirigeants d’Aka, fascinés par leur rencontre avec l’Ekumen, se sont empressés d’anéantir leur culture millénaire au nom d’un fanatisme scientiste tout entier voué à « l’élévation » d’Aka au niveau des autres civilisations de la galaxie. En un temps record – faut-il y voir une brèche dans l’Embargo Culturel ? –, la Corporation a donc tout fait pour rattraper ce qu’elle estime être son « retard », en anéantissant tout ce qui faisait la culture ancestrale de la planète : les livres, les contes, l’art, la religion… Superstitions ! Aka s’est engagée sur la route du progrès, et n’a que faire de ces vieilleries ! Aussi, quand Sutty arrive enfin sur Aka, tout ce qu’elle a étudié et comptait approfondir semble avoir disparu, et elle se sent foncièrement inutile…
 
Pour Sutty, c’est un choc terrible, d’autant que l’évolution récente d’Aka constitue une sorte de miroir aux aberrations qu’elle avait connues sur Terre durant sa jeunesse : une violente réaction fondamentaliste et antiscientifique, qui épargnait tout juste les Enclaves de l’Ekumen où elle avait trouvé refuge… Sur Aka comme sur Terre, les fanatiques anéantissent les livres et les pans de la culture qui ne sont pas conformes à leur idéologie aveugle : le scientisme outrancier et la réaction la plus insensée se rejoignent dans l’entreprise de destruction.
 
Sutty, déprimée, isolée sur cette planète étrangère, souffrant ici comme sur Terre de la violente homophobie des gouvernants, se voit pourtant un jour offrir une opportunité intéressante. La Corporation, tout en témoignant un respect excessif pour les envoyés de l’Ekumen (les fonctionnaires d’Aka refusent bien évidemment de croire ce que leur raconte Sutty des abominations qu’elle a connues sur Terre…), entend bien les parquer dans les cités ultra-modernes d’Aka et limiter leurs déplacements : il n’y a que trois envoyés de l’Ekumen sur toute la planète, dont Sutty, qui songeait à la quitter… Mais un jour, sans doute suite à un dysfonctionnement de l’administration, Sutty se voit offrir la possibilité de quitter la capitale, Dovza-Ville, pour se rendre dans la cité reculée d’Okzat-Ozkat. Peut-être, au fin fond de la campagne d’Aka, quelque chose de l’ancienne civilisation a-t-il subsisté ? Il semblerait bien : en dépit de la surveillance du Moniteur, Sutty fera ainsi la découverte d’une civilisation fascinante, bien éloignée de l’uniformité stérile de la Corporation, plus bigarrée, d’une grande richesse intellectuelle et remarquablement tolérante ; les « superstitions » proscrites par la Corporation demeurent, quand bien même cachées. Sutty pourra ainsi s’instruire auprès des Maz, à la fois prêtres, enseignants et conteurs ; elle pourra connaître le Dit d’Aka, et peut-être le préserver de la destruction que lui promet une société déraisonnable à force de passion pour la « raison »…
 
Le Dit d’Aka constitue un très bon roman du « cycle de l’Ekumen », intéressant à plus d’un titre. De même que dans La main gauche de la nuit (et bien davantage que dans Le monde de Rocannon), le « héros » est un observateur extérieur dressant un rapport sur une civilisation méconnue, riche en institutions originales. C’est même probablement le roman du cycle où cet aspect est le plus poussé, puisque prenant clairement le pas sur le récit, très secondaire. Les amateurs d’aventures intergalactiques et de hauts faits héroïques n’apprécieront sans doute guère… Mais le tableau que dresse Ursula Le Guin de la société traditionnelle d’Aka est véritablement passionnant, cohérent et crédible, très solide sur le plan anthropologique : la civilisation orale, le rapport au conte, la religion très originale (quand bien même elle emprunte assez au taoïsme, et probablement au bouddhisme zen – certains contes font penser à des koan, aux multiples interprétations), tout cela est très bien vu et véritablement passionnant. Parallèlement, le portrait, bien plus rapidement esquissé, de la Corporation, est également intéressant : on pense beaucoup à certains aspects de la Chine communiste, notamment (certains passages sont très évocateurs, renvoyant directement au Grand bond en avant et à la Révolution culturelle, mais on peut noter aussi les exercices de gymnastique collective, etc.). Tout cela est très saisissant et approprié.
 
Parallèlement, j’avoue que le thème central du roman (outre celui de l’acculturation, classique chez l’auteur), à savoir la mise en parallèle des excès du scientisme et de la réaction, me séduit particulièrement. Si rien ne m’effraie autant que la réaction (et elle m’effraie sacrément…), le scientisme outrancier que certains lui opposent me paraît tout aussi dommageable ; or il me semble hélas assez répandu en science-fiction, et certaines conversations sur les forums de SF me paraissent assez édifiantes à cet égard… Il est triste que la science et le progrès prennent régulièrement des allures de religion, avec leur credo, leurs orthodoxes… et leurs hérétiques voués au bûcher. En mettant en parallèle la réaction fondamentaliste terrienne et le progressisme destructeur akien, Ursula Le Guin évite de sombrer dans le manichéisme trop fréquent en la matière, condamnant le passé au nom de l’avenir, ou l’avenir au nom du passé. Et elle fait ainsi du Dit d’Aka un roman riche et pertinent, assez déprimant au fond, quand bien même l’émerveillement de la découverte – de la véritable science… – suscite régulièrement de superbes tableaux, qui, en enchérissant sur la diversité et l’inventivité de l’homme, lui rendent sa juste place. Ici plus que jamais, si « l’homme est un loup pour l’homme », on n’oublie pas pour autant la deuxième partie de la citation, souvent ignorée : « l’homme est un dieu pour l’homme ». Au final, Le Dit d’Aka se révèle un beau roman d’un profond humanisme, et un vibrant hymne à la tolérance.
 
Des thèmes que l’on retrouve dans le court roman suivant, le bien plus ancien mais tout aussi remarquable (si ce n’est davantage encore) Le nom du monde est forêt (pp. 261-438). L’action se déroule sur une petite planète forestière à 27 années-lumières de la Terre, baptisée par ses colons terriens Nouvelle-Tahiti, mais dont le nom original dans la langue des autochtones correspond au mot employé pour désigner la forêt. Or les colons terriens de Centralville en ont justement après la forêt de la Nouvelle-Tahiti, le bois étant devenu extrêmement rare sur Terre, et par-là même extrêmement cher… Les Colons anéantissent ainsi le cadre des Athshéens, mais n’y attachent aucune importance : pour la plupart des Terriens de Centralville, les « Créates », sortes de petits singes verts, sont à l’évidence des animaux, stupides et amorphes. Ces militaires de l’Administration coloniale se refusent à croire la « fable » des Hainiens – un fait établi, pourtant – selon laquelle les Athshéens sont bel et bien des hommes, descendant, de même que les Terriens, des souches humaines implantées il y a bien longtemps par les Hainiens dans l’ensemble de la galaxie… Allons, allons : regardez-les ! Des humains, les Créates ? Ces misérables petits êtres recouverts d’une fourrure verte ? Ces petits animaux amorphes, sans culture, sans technologie, qui ne dorment jamais, mais restent dans un état d’hébétude permanente ? Vous voulez rire ! Les hommes, les vrais, comme le capitaine Don Davidson, savent ouvrir les yeux, contrairement à ces lavettes d’intellectuels comme le capitaine Raj Lyubov, l’observateur scientifique. Les Créates, des humains ? Ils ne font même pas des domestiques corrects ! Et ils ne se rebellent jamais, ces « travailleurs volontaires », c’est bien la preuve qu’ils n’ont rien d’humain…
 
Mais Lyubov, lui, ne tombe pas dans le piège de l’ethnocentrisme : il sait que les Athshéens sont des humains, qu’ils ont une culture très riche, et qu’ils pourraient apprendre énormément de choses aux Terriens. Car les Athshéens maîtrisent leurs rêves… Les colons terriens ne voient pas cette culture, d’une part parce que leur aveuglement leur permet de justifier leurs exactions, leur oppression des indigènes, mais aussi, d’autre part, parce que cette culture est tellement différente de la leur qu’elle en devient totalement hermétique. Les hommes comme Davidson méprisent ces Créates qui se jettent au sol, immobiles, et ne font rien pour se protéger alors qu’on cherche à les tuer ; Lyubov, lui, sait que ce geste signifie pour les Ashthéens la reddition, et qu’ils n’arrivent pas à comprendre comment les « umins » peuvent être assez barbares pour assassiner un individu à terre ! Tout comme le chant des Athshéens, qui remplace chez eux le combat physique, est totalement incompréhensible pour les Terriens… L’incompréhension est à peu près totale entre les deux groupes : seul Lyubov, parmi les Terriens, essaye d’établir des liens, notamment avec le charismatique Selver Thele, ou « Sam », car tel est son nom d’esclave... pardon, de « travailleur volontaire ». Selver s’était fait remarquer en tentant d’assassiner Davidson – le seul cas répertorié d’agression d’un Terrien par un Ashthéen –, le méprisable officier ayant préalablement violé sa compagne (oui, les Créates ne sont pas des humains, mais bon… On manque de femmes, à la Nouvelle-Tahiti…) ; Lyubov, ce jour-là, lui avait sauvé la vie.
 
Mais ce temps est révolu. L’invention de l’ansible et la fondation de l’Ekumen, contemporains des événements, ne changent à vrai dire pas grand chose, les colons terriens étant persuadés de leur bon droit : les Hainiens peuvent parler, ces étrangers arrogants, qui ne sont même pas humains… même chose pour tous les traîtres, comme Lyubov… Mais l’oppression aveugle devient insupportable aux Athshéens : Selver devient un dieu, et apporte à ses semblables des nouveautés. La guerre. La haine. Le massacre…
 
Un roman très court, mais véritablement excellent. Un des plus noirs du cycle, aussi : Le nom du monde est forêt est à bien des égards un virulent pamphlet anti-raciste et anti-colonialiste, probablement inspiré en bonne partie par la guerre du Vietnam (je le suppose, du moins), et qui dresse de l’humanité un portrait assez sombre. Ursula Le Guin y manie remarquablement bien la thématique de l’ethnocentrisme, et construit à nouveau, avec les Ashthéens, une société tout à la fois fascinante et crédible, véritablement différente de la nôtre… et pourtant humaine. Intérêt supplémentaire : la multiplicité des points de vue, qui est assez bien gérée ; le lecteur passe ainsi sans cesse de la perception de Selver à celle de Lyubov… et à celle de Davidson. Peut-être en fait-elle un peu trop pour ce dernier, qui est un individu véritablement détestable, jusqu’à donner franchement l’envie de vomir ; mais le bilan, sur le plan émotionnel, est remarquable, et bien vu. A l’heure des délires créationnistes, et le racisme étant encore tristement ancré dans les mentalités de tout un chacun, Le nom du monde est forêt reste encore aujourd’hui un roman remarquablement pertinent, et très fort. Un chef-d’œuvre, on peut bien le dire.
 
Le volume s’achève enfin sur le très intéressant article de Gérard Klein intitulé « Malaise dans la science-fiction américaine » (pp. 439-539), qui dresse un panorama de la science-fiction américaine des années 1960-1970, et fait ressortir la profonde originalité, pour ne pas pas dire le caractère tout simplement unique, de l’œuvre d’Ursula Le Guin. Il est bien quelques points de détail où l’analyse me paraît assez contestable, mais on y trouve bien des éléments pertinents. J’ai d’ailleurs envie d’en citer ici un assez long passage qui me paraît très juste, et est bien révélateur de l’intérêt que je trouve à l’œuvre d’Ursula Le Guin (pp. 504-509) :
 
« […] l’œuvre d’Ursula Le Guin porte […], à mes yeux, un concept important qui contredit l’idéologie de la nécessité si répandue dans la science-fiction, à savoir que, socialement et sociologiquement parlant, la possibilité de l’espoir, l’idée même du changement résident dans l’expérience, la subjectivité de l’autre. Il ne s’agit pas, bien entendu, de copier sa solution, mais d’y réagir avec sa propre subjectivité personnelle et sociale. L’histoire n’est ni succession ni accumulation d’expériences, mais confrontation d’expériences ; elle ne peut pas être linéaire, même si la chronologie paraît l’y inviter. Par suite, il devient – sans qu’il soit nécessaire d’y insister – absurde de condamner une société ou de proposer un modèle éternel, fût-il conçu comme évolutif.
 
« […] toute société, fût-elle la plus utopique, celle que vous pouvez rêvez la plus parfaite quels que soient vos rêves, porte en son tréfonds son propre déni, une injustice fondamentale. Non parce que l’homme serait mauvais (métaphysiquement) [Note intempestive de Nébal : quoique…] mais parce que toute société, comme une langue, fonctionne à partir d’un système d’oppositions, tend à recréer et à perpétuer dans son sein la différence, y compris entre ce qui est subjectivement ressenti comme bien et comme mal. […] Ursula Le Guin introduit de la sorte en douceur dans la science-fiction et dans la littérature un relativisme social – qui n’est nullement un éclectisme ni non plus un cynisme sceptique à la façon d’un Vonnegut [Note intempestive de Nébal : ce qui me conviendrait aussi, remarquez…] – quelque peu inattendu de nos jours.
 
« Ce relativisme social appelle quelques réflexions. Un spectre, ai-je dit, hante la science-fiction et, bien avant, notre civilisation ; un spectre qu’Ursula Le Guin contribue à exorciser : celui de la société idéale ou plutôt de l’idéal de la société. Ce spectre s’affuble d’une défroque scientifique ou plutôt d’une métaphore pseudo-scientifique empruntée aux sciences physiques. A entendre ses zélateurs, venus d’horizons idéologiques variés, il existerait une solution exacte à tous les problèmes humains et en particulier sociaux ; la question principale serait de mettre en œuvre la science qui fournirait ces solutions. C’est ce qu’impliquent les œuvres de Van Vogt [Note intempestive de Nébal : eh eh…] et d’Asimov. […] des panacées sont proposées qui tendent à démontrer, sur un mode scientifique, qu’il suffirait d’ajouter à la culture humaine, ou d’en retrancher, tel élément pour que l’humanité connaisse paix, bonheur et prospérité, tout comme il est admis qu’on peut se protéger d’une maladie à l’aide d’un vaccin. Toutes ces propositions, dont certaines peuvent paraître fort généreuses, sont sous-tendues par la thèse de l’objectivité du domaine social (au sens où l’on pouvait parler de l’objectivité du monde physique, ce que seuls les non-physiciens persistent à faire) et présentent de ce fait un fort relent de métaphysique : le monde serait fait d’une certaine manière et il suffirait d’en connaître et d’en respecter les lois pour s’en assurer la maîtrise. Philip K. Dick a beaucoup fait pour ébranler dans le roman une telle confiance dans la « réalité », mais il revient à Ursula Le Guin d’avoir introduit les conséquences de sa destruction dans la pratique conjecturale. En effet, une telle thèse implique que les mécanismes sociaux puissent être pensés en faisant abstraction des sujets qui les constituent et de la connaissance évolutive qu’ils ont de leur environnement, en particulier social. L’histoire est faite non pas de l’interaction mécanique de molécules sociales, une fois pour toutes définissables, si compliquées qu’elles soient, mais des interactions dialectiques entre des sujets porteurs de connaissances certes limitées mais changeantes en fonction de leurs expériences. Par suite, le défaut d’une « science sociale totale » ne résulte pas d’une insuffisance des connaissances qu’un effort spécialisé permettrait de réduire, mais de ce qu’elle n’est pas, tant que se déroule le processus des interactions des sujets connaissants, constituable. Et il n’y aurait plus, ensuite, personne pour la constituer.
 
« Une attitude scientifique à l’endroit de la société et de l’histoire implique une réconciliation de la subjectivité et de la science, ou encore l’acceptation du fait que toute science est, en dernière instance, subjective, c’est-à-dire relative à un observateur-opérateur qui connaît et agit en fonction d’une situation particulière, privilégiée de son point de vue. Dans cette perspective, l’histoire peut être le mieux définie comme le champ résultant des interactions de ces connaissances opératoires relatives. Par sujet, il doit être bien clair qu’on n’entend pas ici spécialement des individus, comme la théorie libérale aurait tendance à le faire croire, mais tout autant et même surtout des groupes sociaux, voire des sociétés entières. Par ailleurs, la subjectivité ici introduite n’implique pas que toutes les propositions soient arbitrairement équivalentes, fussent-elles les plus absurdes : leur équivalence ne pourrait être posée que par rapport à un absolu insaisissable. La réalité est. La subjectivité dont nous parlons concerne simplement la connaissance limitée que peut avoir un sujet de son environnement et à l’intérieur de laquelle il agit et juge. Cette connaissance peut bien entendu être plus ou moins étendue et plus ou moins opératoire, c’est-à-dire adéquate à la réalité ; mais elle est surtout changeante puisqu’elle porte sur une réalité qui est largement fonction des connaissances évolutives des autres sujets. La condition de la science sociale, comme de toutes les autres, c’est d’être un processus infini. Mais au contraire des autres sciences, il n’y a personne qui puisse se targuer de dire son état puisqu’elle est diffuse entre tous les sujets connaissants. [Note du Maître : La spécialisation des connaissances, qui a aboli les Pic de la Mirandole, a en fait irréversiblement introduit cette situation dans toutes les branches de la connaissance. En mathématiques même, toute « connaissance » procède d’un consensus plus ou moins large.] [Note intempestive de Nébal : Ouf…]
 
« A cette aune, il ne subsiste plus ni morale absolue, ni politique juste, mais des éthiques relatives et des conflits, comme ne manque jamais de le faire ressortir Ursula Le Guin. […] Une éthique qui a intégré un grand nombre de tels affrontements a toute chance d’être riche et tolérante, mais ne saurait pour autant prétendre à l’universalité. Elle s’y risquera d’autant moins qu’elle aura conservé le souvenir de ses origines : la perception par d’innombrables sujets d’innombrables souffrances ou, de leur point de vue, injustices. La plus haute des morales a les pieds plongés dans un bain de boue et de sang. Qu’elle l’oublie, elle est par terre. Mais le besoin de sécurité des sujets est le plus souvent tel qu’ils manifestent une tendance irrésistible à ériger leur éthique particulière en morale absolue et à dénoncer comme autant de manquements à cet absolu les écarts proposés par des éthiques différentes. Et à convaincre les autres d’adhérer à leur morale par tous les moyens, au besoin en la foulant aux pieds. »
 
 
Je vais m’arrêter là, j’en ai déjà trop copié (j'espère que le Maître ne m'en voudra pas...). Lisez cet article, hop.
 
Que pourrais-je bien ajouter ?
 
Que pouvoir partir d’un roman divertissant pour aboutir à une réflexion sur l’histoire, sur l’anthropologie, sur l’épistémologie, sur la politique et sur l’éthique (dans une optique qui me parle, qui plus est, d'autant qu'elle n'est pas sans évoquer certains aspects de la sophistique ancienne), c’est le genre de choses qui me font aimer la science-fiction.
 
Et qu’Ursula Le Guin est bien devenue un de mes auteurs de science-fiction fétiches, juste derrière Philip K. Dick. Je me suis régalé avec ces romans du « cycle de l’Ekumen », et je compte bien prochainement poursuivre l’expérience avec les nouvelles du cycle, avec « Terremer », et avec bien d’autres choses encore.

CITRIQ

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Cachou 15/05/2010 00:40


Je me suis dit que j'allais faire un 'tit tour ici entre deux pages de mon travail à rendre demain (sigh)(il n'en finit pas en plus, j'ai décidé d'y aller au finish ce soir, je regrette ma décision
là) pour voir ce qu'il en est de tes recommandations. Je devrais faire ça plus souvent, tu parles de pas mal de titres que j'ai en rayon sans encore les avoir lus!

Là, tu me fais regretter de ne pas avoir cette version (je suppose qu'on ne peut pas trouver le texte de Klein ailleurs...). Mais, surtout, je me posais une question: je ne savais pas que "Le nom
du monde est forêt" s'inscrivait dans un cycle... Peut-il se lire indépendamment? Perd-t-on du sens en le lisant sans avoir lu le reste? Je suis assez maniaque avec les séries en général, je n'aime
pas les prendre en cours, et si je le fais, je veux être sûre de pouvoir tout comprendre... Verdict?


Nébal 15/05/2010 06:29



Oui, oui, il se lit parfaitement de manière indépendante, comme tous les titres du "cycle de l'Ekumen", d'ailleurs.


D'ailleurs, c'est un roman composé vers le "milieu" du cycle, racontant des éléments proches du début de la chronologie interne du cycle, et accolé ici au dernier roman écrit par Ursula Le Guin
pour ce cycle (euh... je sais pas si je suis très clair...).


Bon, bref : pas de problème.



Nébal 06/03/2008 20:41

Merci, camarade.

Et je note vos précieux avis, qui sont toujours les bienvenus.

Ubik 06/03/2008 20:14

Nébal, vous êtes un brave homme.
C'est dit.

Et les nouvelles du "cycle de l'Ekumen" et "Terremer" c'est de la balle !
(mais on peut se passer du recueil "Contes de terremer", à moins d'être un fan acharné)