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"Nicolas Eymerich, inquisiteur", de Valerio Evangelisti

Publié le par Nébal

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EVANGELISTI (Valerio), Nicolas Eymerich, inquisiteur, traduit de l’italien par Serge Quadruppani, nouvelle édition revue par l’auteur en collaboration avec Doug Headline, Paris, Payot – Rivages – Pocket, coll. Science-fiction, [1993, 1997-1998, 2004] 2006, 314 p.
 
Nicolas Eymerich, inquisiteur est le premier volume de la fameuse saga de SF de Valerio Evangelisti, assez unique en son genre : mélange habile de roman historique, de policier, de thriller et de science-fiction avec un habillage de fantasy / fantastique, les enquêtes d’Eymerich ont rencontré un énorme succès, au-delà des Alpes comme en France, tant commercial (il faut dire que certains volumes ont été publiés dans les pages de La Republica, une première…) que critique ; ce premier roman a ainsi été couronné en Italie par le Prix Urania 1994, puis, en France, par le Grand Prix de l’Imaginaire et le Prix Tour Eiffel en 1998. Autant dire qu’Eymerich est devenu une figure incontournable de la science-fiction contemporaine.
 
Commençons, néanmoins, par préciser une chose : Nicolas Eymerich n’est pas un pur produit de l’imagination de l’auteur, mais bien, à l’origine, un personnage historique, qui fut effectivement Inquisiteur général de la province d’Aragon, mais acquit l’essentiel de sa renommée en rédigeant un Manuel des inquisiteurs (dont je vous reparlerai bientôt) qui fait figure de modèle du genre. Nicolas Eymerich est bien ainsi un des plus fameux inquisiteurs dont on ait conservé le souvenir, avec avant lui Bernard Gui, puis, plus tard, Torquemada, et enfin Henry Institoris et Jacques Sprenger (les auteurs du célèbre Malleus maleficarum, ou Marteau des sorcières, dont je vous parlerai probablement un peu plus tard…). Posons d’ailleurs le personnage, en citant une note de Louis-Sala-Molins dans son introduction au Directorium inquisitorum (pp. 14-15) :
 
« Nicolau Eymerich naquit en 1320 à Gérone (royaume de Catalogne-Aragon). Il n’avait que quatorze ans lorsque, en 1334, il entrait dans l’ordre des dominicains : il reçut l’habit dans le couvent de Saint-Dominique de sa ville natale. En 1357, il devient Inquisiteur général de Catalogne, Aragon, Valence et Majorque, succédant dans cette charge au dominicain Nicolau Rossel élevé au cardinalat en 1356. Il exerça sa charge de 1357 à 1392, avec deux longues interruptions : 1360-1365, 1375-1385. A deux reprises, en 1377-1378 et en 1393-1397, il fut exilé des territoires de la couronne de Catalogne-Aragon : son ardeur à la tâche, ses positions politiques et théologiques devinrent insupportables à la Maison de Barcelone. Mais jamais Eymerich ne se considéra réellement dépossédé de sa charge. En 1362, Eymerich devint Vicaire général de son ordre dans les terres de la Couronne. En 1371, il fut gratifié du titre – et en exerça les fonctions – de chapelain du pape en Avignon, et il suivit à Rome le pape Grégoire XI. Il présida en 1391 le chapitre général de son ordre. Revenu au couvent de Saint-Dominique à Gérone en 1397, il y expira en 1399.
 
« Outre le Directorium inquisitorum, on doit à Eymerich plusieurs ouvrages théologiques (notamment un traité De duplici natura in Christo, et une Explanatio in Evangelium Johannis) et une série d’ouvrage contre les doctrines de son compatriote le philosophe Raymond Lulle et ses disciples, les lullistes, qu’il condamne tous – hérésiarques et hérétiques, selon lui – aux rigueurs de l’index et de l’Inquisition. Ni l’Eglise ni la couronne de Catalogne-Aragon ne goûtèrent les rigueurs anti-lullistes du dominicain. »
 
Voilà pour ce qui est du personnage historique, non négligeable on le voit. Mais si Valerio Evangelisti, chercheur en science politique et historien de formation, a publié quelques essais historiques, il n’en est pas moins avant tout un romancier dans le cas qui nous intéresse, et s’autorise donc quelques libertés, ce que l'on peut constater dès le début du roman : dans Nicolas Eymerich, inquisiteur, ainsi, c’est en 1352 (et non en 1357) qu’Eymerich devient Inquisiteur général, et non pas en raison de l’accession au cardinalat de son prédécesseur l’année d’avant, mais du fait de son décès… Peu importe. Louis Sala-Molins l’exprime en ces termes, remerciant au passage Valerio Evangelisti d’avoir préfacé son édition italienne du Manuel des inquisiteurs (p. 61) : « le célèbre romancier Valerio Evangelisti […] n’ignore rien de l’histoire réelle de cet Eymerich dont il construit faits et gestes avec la liberté convenant à son art et à son talent d’écrivain. »
 
Le Nicolas Eymerich de Valerio Evangelisti diffère donc en partie du véritable inquisiteur. Sans doute, à l’occasion, peut-il faire penser au personnage de Guillaume de Baskerville créé par son compatriote Umberto Eco dans son fameux et remarquable Nom de la rose… Mais si le franciscain et le dominicain rivalisent d’astuce dans leurs enquêtes, ils n’en ont pas moins des caractères fort différents : Eymerich, à bien des égards, a en effet tout de l’anti-héros ; austère, haineux, fanatique, il n’a rien de l’homme dont on recherche la compagnie et les lumières : appliquant par avance les conseils de Machiavel au Prince, il juge plus sage et plus sûr d’être craint que d’être aimé… Et c’est bien là ce qui fait l’intérêt de ce personnage hors normes, et d’ores et déjà culte.
 
Mais l’intérêt de la saga de Valerio Evangelisti ne se limite pas à l'indéniable charisme de son personnage principal. Ce qui en fait tout le sel, c’est l’habileté de l’auteur pour faire fusionner les genres, en impliquant son personnage dans de complexes et passionnantes enquêtes policières au suspense habilement géré, dans un cadre à la fois historique et science-fictif, ce dont témoigne assez ce premier roman, fournissant semble-t-il les clés qui caractériseront les volumes ultérieurs, en faisant se joindre en dernier lieu des lignes narratives différentes, prenant place à la fois dans le passé, le présent et le futur…
 
1352. Le jeune Nicolas Eymerich vient d’être désigné Inquisiteur général de la province d’Aragon par son prédécesseur à l’article de la mort. Très vite, il lui faut faire preuve d’une grande astuce pour imposer à la Couronne, aux nobles et à l’épiscopat sa nomination faiblement étayée. La chose sera d’autant plus délicate que l’austère et rigoureux dominicain se retrouve dès le départ entraîné dans une étrange enquête, après avoir découvert l’horrible cadavre d’un bébé bicéphale… Une sordide affaire qui pourrait bien impliquer des membres de la famille royale, et n’est peut-être pas sans rapport avec ces déconcertantes manifestations féminines dans le ciel qui perturbent tant le chaste frère, agacé par les lazzis incessants des femmes impudiques de la province d’Aragon…
 
De nos jours, aux Etats-Unis, Marcus Frullifer est un physicien pour le moins atypique, passionné par les phénomènes paranormaux et les pseudo-sciences, et, autant le dire, une grosse caricature de nerd, avec toutes les névroses et les manies qui vont avec. Autant dire qu’il a du mal à imposer aux scientifiques orthodoxes sa complexe et saugrenue théorie des psytrons, dont les applications multiples concerneraient entre autres la télépathie et le voyage instantané, et même, dans un sens, l’existence de Dieu… Ce qui n’est pas sans susciter l’intérêt des fondamentalistes qui viennent de prendre le pouvoir au Texas, plus réceptifs à ses idées que les représentants de l’académisme.
 
En 2194, le vaisseau spatial et temporel Malpertuis prend son envol pour une étrange mission dans le temps, avec à son bord le répugnant abbé médium Sweetlady. A un moment ou à un autre de l’expédition, pourtant, il y a eu un problème : c’est, au retour du vaisseau, à un procès criminel que nous assistons…
 
A vue de nez, tout cela n’a strictement rien à voir. Mais Valerio Evangelisti se montre très talentueux pour relier ces trames en apparence si opposées en une histoire unique, tout à la fois délirante et parfaitement cohérente. La plupart des chapitres sont bien consacrés à l’enquête d’Eymerich, mais les brèves séquences dans le présent et dans le futur y apportent régulièrement un singulier contrepoint, qui en devient bientôt justification. Belle performance d’écriture : tout cela se tient parfaitement. La suspension de l’incrédulité ne pose aucune difficulté. Pourtant, si le fond historique est assez solide, on ne se privera pas de dire que les délires pseudo-scientifiques de Frullifer sont absolument invraisemblables : ceux qui ne jurent que par la hard-science s’en tireront probablement les cheveux… Mais les autres s’amuseront beaucoup avec l’auteur dans cette parodie hautement farfelue de discours scientifique ; et le fait que, dans le cadre du roman, cette théorie totalement absurde fonctionne, n’est sans doute pas innocent : confronté à ses pairs orthodoxes, Frullifer fait après tout figure d’hérétique… et les femmes aragonaises critiquent bien, de même, l'Eglise et son incarnation en Nicolas Eymerich pour son froid rationalisme. La dénonciation du fanatisme ne s’arrête ainsi pas à l’Inquisition, quand bien même ce sont avant tout la mauvaise foi, la bêtise et l’intolérance des fondamentalistes texans qui en fournissent une triste illustration contemporaine.
 
Si l’on peut bien déceler ici ou là quelques menus défauts – Valerio Evangelisti, à l’occasion, se voit contraint de recourir à des artifices peu vraisemblables pour expliciter toute l’affaire au lecteur, et un twist au moins est parfaitement téléphoné –, il n’en reste pas moins que Nicolas Eymerich, inquisiteur fait figure de vraie réussite : le roman est très prenant, Eymerich un excellent personnage, très fouillé, séduisant de par sa ruse, répugnant de par sa cruauté, parfois un peu risible aussi (notamment dans ses relations avec les femmes…), et le tout est à la fois remarquablement inventif et cohérent. Mélange efficace de policier, de thriller, de science-fiction et de roman historique, à la fois érudit et inventif, riche en supense mais ne négligeant pas l’humour pour autant, Nicolas Eymerich, inquisiteur se lit tout seul avec un plaisir constant, et fait figure de modèle du divertissement de qualité. Ite, missa est.
 
On retrouvera bientôt notre inquisiteur préféré avec Les chaînes d’Eymerich.

CITRIQ

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N
OK noté. Entamé hier soir "Le mystère de l'inquisiteur Eymerich", ça s'annonce mieux que le précédent ; on verra bien.
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U
Je plussoie sur "Anthracite" et "Black Flag" qui sont très bien.
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N
Oui, je vais probablement lire toute la série (enfin, les titres parus en français, hein...) ; mais là, je viens de finir "Le corps et le sang d'Eymerich" (compte rendu très bientôt), et je commence à être déçu... Bon, on verra bien...

Je note le reste au cas où, merci.
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A
J'adddddddddoooore Evangelisti.
Si jamais tu te tapes toute la série des Eymerich, je te conseille de goûter à Black Flag.

Je recommande aussi vivement ses deux polars : Anthracite et Nous ne sommes rien. C'est de la balle.

Voilà, j'ai fait ma petite crotte.
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N
Effectivement, Frullifer est cette fois un personnage réccurent (avec tout le truc sur les fondamentalistes texans, etc.), mais les chapitres qui lui sont consacrés sont incomparablement plus brefs que ceux qui sont dédiés à Eymerich.

Au fait, t'étais pas censer me causer du premier tome de l'intégrale de "Conan" ? ;)
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G
Ah, tu l'as enfin lu!
A noter: c'est la seconde version du roman d'après ce que je sais, moi j'ai lu la première.

je crois que ce qui est surtout modifié, c'est la partie concernant Frullifer, alors que dans la première version on ne le voyait qu'au tout début, la suite étant des extraits de son livre.

Et tout ce qui concerne le Malpertuis est un hommage au roman homonyme de Jean Ray.
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M
En fait les chapitres sur Frullifer servent surtout à faire de l'infodump via des dialogues (longuets : dans la 1e édition (et la réédition La Volte) toute la partie intrigue (avec cynthia et les fascistes texans) de ces chapitres n'apparait pas, seule la partie "explications pseudo scientifiques" est présente (en tant qu'extraits du bouquin dudit frullifer).
N
Ah. J'en déduis que tu n'as pas aimé... ^^

Ca ne m'a pas posé de problème, mais je peux comprendre...
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G
"Pourtant, si le fond historique est assez solide, on ne se privera pas de dire que les délires pseudo-scientifiques de Frullifer sont absolument invraisemblables : ceux qui ne jurent que par la hard-science s’en tireront probablement les cheveux…"
Voila ! Ca traduit bien ma pensée.
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