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"Les chaînes d'Eymerich", de Valerio Evangelisti

Publié le par Nébal

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EVANGELISTI (Valerio), Les chaînes d’Eymerich, traduit de l’italien par Serge Quadruppani, nouvelle édition revue par l’auteur en collaboration avec Doug Headline, Paris, Payot – Rivages – Pocket, coll. Science-fiction, [1995, 1997-1998] 2004, 279 p.
 
Où l’on retrouve notre inquisiteur préféré pour une deuxième enquête improbable, après le très sympathique Nicolas Eymerich, inquisiteur qui avait inauguré la série. Du coup, ça va me mâcher le boulot, là (ouf) : même pas besoin de présenter l’auteur et le personnage, le vrai comme le héros littéraire, je vous en ai assez tartiné la fiole ces derniers temps. Et puis zut, hein, j’ai déjà assez de retard comme ça dans mes comptes rendus, alors autant faire vite, et hop.
 
Nous sommes en 1365. Nicolas Eymerich, qui a entamé la rédaction de son fameux Directorium inquisitorum, se trouve en Avignon, auprès du pape Urbain V. C’est une époque troublée : la Grande Peste a fait ses ravages, les couronnes de France et d’Angleterre se déchirent, le Souverain Pontife aimerait bien retrouver la ville éternelle, et se profilent à l’horizon le Grand Schisme et la crise conciliaire… Un temps idéal pour l’hérésie. Le pape a même été informé d’une étrange résurgence du catharisme en Savoie ! Afin de préserver la pureté de la foi, il est plus que jamais nécessaire d’enquêter sur la question. Rude tâche pour tout inquisiteur, compliquée en l’espèce par de fâcheuses difficultés diplomatiques, le pape souhaitant obtenir la participation du comte Amédée VI de Savoie à un projet de croisade ; que la dénonciation vise les terres de ses vassaux les Challant, anciens titulaires du vice-comtat d’Aoste, n’est sans doute pas un hasard… Quoi qu’il en soit, il faut enquêter. Aussi le pape confie-t-il cette tâche à son plus efficace et son plus rusé inquisiteur, Nicolas Eymerich, le Grand Inquisiteur d’Aragon.
 
Celui-ci se rend donc bientôt à Châtillon pour y représenter le Saint-Office, et obtient du seigneur Ebail de Challant de loger au château d’Ussel, appartenant à son vassal Semurel, au cœur même de l’infection hérétique supposée. Et la rumeur semble bientôt se confirmer : il est bien des événements étranges dans cette vallée perdue ; on y croise nombre de créatures monstrueuses et difformes, semi-humaines, semi-animales ; et, dans cette chapelle non loin du château, il semble bien que les fidèles suivent une doctrine hérétique, celle-là même de ces cathares que l’on croyait disparus : on parle de consolamentum… Eymerich se met au travail : il lui faudra s’imposer aux seigneurs comme aux roturiers, démêler les fils d’une complexe intrigue et prendre garde aux traîtres, jusque dans les rangs de ses serviteurs.
 
Mais ce n’est pas tout. Ainsi que dans Nicolas Eymerich, inquisiteur, le récit se déploie sur plusieurs époques. L’enquête du juge aragonais n’est cette fois plus entrecoupée de séquences contemporaines et futuristes s’éclairant mutuellement ; en lieu et place, on assiste à plusieurs petites scènes sans rapport apparent au premier abord, tout au long du XXe siècle, s’enchaînant sans respect pour la chronologie : une conversation avec Hitler à la veille de la chute de Berlin ; un sinistre trafic d’organes au fin fond du Guatemala ; les recherches de généticiens déments ; l’interrogatoire d’un malade sous hypnose par un psychiatre ; un terrible secret, impliquant la Légion de l’Archange Saint Michel, ou Garde de Fer, dans les angoissants sous-sols de la Securitate, non loin des charniers de Timisoara, peu après la mort de Ceaucescu ; des skinheads anglais assistant à un concert de Skrewdriver à Marseille… Et, derrière tout cela, une étrange et redoutable organisation secrète : la Rache. Mais quel peut bien être le rapport entre tout ceci et l’enquête d’Eymerich au XIVe siècle ?
 
Les chaînes d’Eymerich me semble être un digne successeur de Nicolas Eymerich, inquisiteur, mais sans doute moins à même de susciter l’approbation unanime des lecteurs : en effet, les atouts du premier roman y sont encore plus flagrants et mieux maîtrisés… mais les défauts n’en ressortent que davantage.
 
Commençons par les atouts. Tout d’abord, sans surprise, on peut confirmer que Nicolas Eymerich est bien un excellent personnage, à la fois séduisant et répugnant, terriblement astucieux ; Valerio Evangelisti approfondit ici le caractère de son héros, qui est plus fouillé que dans le premier volume, plus authentique aussi, et parvient à susciter une troublante empathie pour ce personnage que l’on aurait envie a priori de juger monstrueux : le fait est que l’on tremble pour lui, qu’on en vient à… à prier pour le succès de son enquête ! Remarquable, pas de doute là-dessus. De même, on appréciera plus encore que dans le premier volume la solidité du fond historique, que ce soit sous l’angle des troubles politiques, des controverses théologiques et juridiques, etc. A l’évidence, l’auteur s’est bien documenté avant d’entreprendre la rédaction de son roman, qui fourmille en anecdotes et allusions pertinentes (ce qui se vérifie tant pour le XIVe siècle que pour l’époque contemporaine, notamment pour ce qui est des scènes roumaines) ; et, fait particulièrement appréciable, il se livre à une utilisation judicieuse du Manuel des inquisiteurs d’Eymerich, certaines scènes mémorables y trouvant une évidente inspiration (ainsi pour ce qui est des ruses déployées tant par l’inquisiteur que par le prévenu lors de l’interrogatoire d’un Parfait). Valerio Evangelisti confirme bien qu’il est un conteur talentueux, et promène le lecteur passionné dans une intrigue complexe et astucieuse, du XIVe siècle à nos jours. On notera, bien plus que dans Nicolas Eymerich, inquisiteur, son indéniable talent pour le suspense, particulièrement sensible dans la remarquable séquence de Timisoara. Ajoutons que, si le récit de science-fiction qui sous-tend l’ensemble est tout aussi invraisemblable que dans le premier volume, il a pour lui de ne pas jouer excessivement du discours pseudo-scientifique : il repose cette fois sur une coïncidence certes hautement improbable, mais suffisamment bien amenée pour « convaincre » (relativement, hein…) le lecteur qui n’est pas trop exigeant quant à l’authenticité scientifique (ou, plus exactement, qui s’en moque au moins autant que l’auteur…). Notons pour finir que le roman est traversé dans son ensemble par une vision lucide et désabusée de ce que l’humanité a de plus sordide, ce qui lui confère une tonalité très sombre mais parfaitement appropriée… et tristement convaincante.
 
Hélas, les défauts n’en ressortent que davantage. A mon sens, déjà, on regrettera que l’histoire ne soit pas aussi bien huilée que dans le premier volume : là où les différentes trames temporelles de Nicolas Eymerich, inquisiteur étaient à l’évidence amenées à se rencontrer d’une manière ou d’une autre, les séquences médiévales et contemporaines des Chaînes d’Eymerich ne sont que très superficiellement liées entre elles ; encore une fois, il s’agit bien d’une étrange coïncidence ; eu égard à la thématique générale du roman, cela se tient parfaitement, mais cela sent néanmoins quelque peu l’artifice de narration… On regrettera surtout que cela « autorise » à l’occasion quelques scènes contemporaines franchement dispensables, dont le roman aurait gagné à être débarrassé, d’autant que les thèmes graves qui y sont traités supportent assez mal la gratuité : si la remarquable séquence de Timisoara évite assez adroitement cet écueil, on peut par contre regretter l’inutilité voire le mauvais goût de la scène des skins à Carpentras, notamment… Enfin, on avouera que certains twists sont franchement mal gérés, car clairement téléphonés, ou au contraire invraisemblables, à la limite de la mauvaise foi (ainsi pour ce qui est de la fin du roman) ; et, de même que dans Nicolas Eymerich, inquisiteur, on retiendra difficilement, au choix, un sourire ou un soupir, devant ce « méchant » (façon de parler, hein…) qui ne peut s’empêcher de révéler à Eymerich (qui n’est après tout pas exactement un « saint », enfin, façon de parler, toujours…) toute l’histoire une fois qu’il est sûr de son succès, mouhahahahahahahaha ! Dommage…
 
En ce qui me concerne, si ces défauts m’ont quelque peu gêné, je ne cacherai pas que j’ai dans l’ensemble passé un très bon moment à la lecture des Chaînes d’Eymerich. Un chouette roman astucieux et prenant, de la littérature de divertissement très efficace ; je n’en demandais à vrai dire pas davantage. C'est bien assez pour suivre notre inquisiteur préféré dans une nouvelle enquête, avec Le corps et le sang d'Eymerich.

CITRIQ

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morgalel 09/11/2018 17:14

à noter que le chapitre sur carpentras est absent aussi bien de la 1e édition française que de la réédition récente par La Volte