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"Le corps et le sang d'Eymerich", de Valerio Evangelisti

Publié le par Nébal

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EVANGELISTI (Valerio), Le corps et le sang d’Eymerich, traduit de l’italien par Serge Quadruppani, Paris, Payot – Rivages – Pocket, [1996, 1999] 2000, 280 p.

 

Les enquêtes d’Eymerich, troisième épisode, après Nicolas Eymerich, inquisiteur et Les chaînes d’Eymerich. Jusque-là, c’était plutôt bien, voire très bien ; il fallait bien une fausse note… Ben la voilà, hélas. La sauce ne pouvait pas prendre indéfiniment, et, à rejouer sempiternellement sur le même canevas, la lassitude tend à s’installer quelque peu.

 

Mais posons le cadre. Nous sommes en 1358 : l’inquisiteur Nicolas Eymerich (« le Sherlock Holmes de la Sainte Inquisition », nous dit la quatrième de couverture…) se rend à Castres pour nettoyer la ville d’une étrange hérésie, celles des « masc », mystérieuse et sanguinaire secte multipliant les exactions dans la région. Mais Castres elle-même, à vrai dire, est infectée des débris d’une hérésie plus ancienne : l’hostilité au roi de France et à ses représentants, le seigneur de Montfort descendant du chef de la croisade contre les Albigeois, mais aussi le bailli, un Armagnac, est palpable dans la cité commerçante ; on sait de source sûre que la puissante corporation des tanneurs et teinturiers professe le catharisme ! Et l’orthodoxie des seigneurs locaux est souvent remise en cause... Les ecclésiastiques, méprisés par la populace, sont bien désarmés face à cette situation : l’évêque est un vieillard à demi sénile, dépravé et cupide ; quant à l’inquisiteur, le père Jacinto (celui des Chaînes d’Eymerich : Le corps et le sang d’Eymerich décrit des événements antérieurs au second volume, qui s’en faisait l’écho ; sa lecture au préalable peut donc se révéler utile…), c’est un faible, faisant preuve d’une bien trop grande mansuétude. Eymerich compte bien changer tout cela : d’entrée de jeu, il s’impose à tous, et fait la démonstration de son autorité et de son intransigeance ; bientôt, on tente de l’assassiner… et diverses rumeurs évoquent la résurgence d’une ancienne secte que l’on croyait disparue depuis bien longtemps ; peut-être y a-t-il un lien, d’ailleurs, avec la fille monstrueuse du seigneur de Montfort, que l’on sait être née d’un inceste ? Oui, il faut bien faire quelque chose ; très tôt, Eymerich envisage un salutaire bûcher…

 

Parallèlement, de nos jours, on suit dans l’ordre chronologique la carrière d’un abject personnage du nom de Lycurgus Pinks, un scientifique américain exclu de l’Université en raison de son racisme viscéral. D’une réunion du Ku Klux Klan dans les années 1950 à un sombre avenir proche, en passant par l’Algérie peu après les accords d’Evian, la Baie des Cochons et le massacre de Jonestown, nous suivons Pinks dans ses recherches abominables visant à déclencher à l’envie une maladie foudroyante qui ne toucherait que les noirs et autres « personnes de couleur »…

 

Alors quoi ?

 

Alors, une fois de plus, ça se lit tout seul, et on y prend beaucoup de plaisir. Le personnage d’Eymerich est décidément fascinant (et encore un peu plus approfondi, on ne s’en plaindra pas), et certains seconds rôles sont de même très réussis (notamment le père Jacinto, qui fait quelque peu figure d’antithèse de l’Inquisiteur général d’Aragon). L’intrigue est dans l’ensemble astucieuse, comme d’habitude (même si le lien entre les deux trames est assez léger...), et prenante, comme d’habitude.

 

Et pourtant, ce troisième volume m’a franchement déçu.

 

Il y a à cela plusieurs raisons. Je m’empresse de préciser, tout d’abord, que le complot saugrenu à base de maladie ne touchant que les noirs et compagnie, s’il pourrait paraître nauséabond pour d’autres auteurs, reste dans la lignée des improbables coïncidences scientifiques ou pseudo-scientifiques des deux premiers volumes (honnêtement, ce n’est pas pire que les psytrons ou que les manipulations génétiques de la Rache…), et l’on ne saurait faire de faux procès politiquement corrects à Valerio Evangelisti. D’ailleurs – et ici je fais appel aux gens cultivés qui pourraient, par le plus grand des hasards, parcourir ce compte rendu miteux –, il me semble avoir lu ou vu quelque part qu’il s’était trouvé de répugnants « médecins de la mort » en Afrique du Sud du temps de l’Apartheid pour mener des recherches n’ayant rien à envier en abomination à celles de Lycurgus Pinks ; et, en outre, je suis à peu près certain d’avoir lu il y a quelque temps de cela une chouette nouvelle de science-fiction, écrite par un auteur réputé, développant également cette thématique : mais alors qui, où et quoi ? Si quelqu’un peut m’apporter un élément de confirmation sur ces deux points, je lui en serais infiniment reconnaissant (allez, je paye même une bière, hop).

 

Pas de problème ici, donc. Nous sommes dans un récit de science-fiction (mais certainement pas de hard science !), qui peut bien s’autoriser ce genre d’étrangetés. Il en va de même, d’ailleurs, pour les nombreux passages du genre « théorie du complot », ou « histoire secrète », qui émaillent ce troisième volume, de même que le deuxième : c’est un classique du thriller, après tout, pour le meilleur et pour le pire. La scène avec Hitler ou celle de Timisoara, dans Les chaînes d’Eymerich, ne m’ont donc pas gêné, de même qu’ici celles impliquant le Ku Klux Klan, et, tout naturellement, l’assassinat de Kennedy (en surfant, visiblement, sur la thèse reprise par Oliver Stone dans JFK) : c’est dans l’ordre des choses…

 

Reste à manier ce genre de procédés, surtout pour des thématiques aussi graves, avec un minimum d'élégance : ainsi, comme je l’avais mentionné, la franche gratuité de la scène à Carpentras dans Les chaînes d’Eymerich m’avait fait quelque peu soupirer… Et il en va de même ici pour une scène passablement douteuse, celle du massacre de Jonestown ; j’ai un peu honte, j’avoue, de faire pour une fois dans la critique « politiquement correcte », mais, cette fois, j’ai franchement trouvé ça de mauvais goût. Précisons : le mauvais goût, c’est bien ; il faut régulièrement choquer le bourgeois, c’est salutaire. Mais, ici, il s’agit de « mauvais mauvais goût », si j'ose dire : l’évocation larmoyante, voire sympathisante (!), du sinistre gourou Jim Jones, le côté gratuit de la chose, le côté racoleur enfin, tout cela m’a franchement gêné… d’autant plus que la scène est remarquablement écrite, pour être honnête. Etrange… J’ai un peu honte, donc, mais, voilà, pour moi, c’était de trop…

 

S’il n’y avait eu que cela, néanmoins, le bilan n’aurait pas été dramatique. Mais le problème est que, et surtout après cette scène, Valerio Evangelisti verse dans le nawak intégral : le final du roman est totalement invraisemblable, et pour le coup franchement agaçant, d'autant qu'il en rajoute encore dans la gratuité de la scène du Guyana. Jusqu’à présent, Valerio Evangelisti avait su mener des intrigues tordues, mais pour lesquelles la « suspension de l’incrédulité » coulait de source ; cette fois, ce n’est pas le cas. Et tandis qu’il nous avait épargné jusqu’à présent les inévitables plans racoleurs de torture et de bûcher (sans les nier, hein, ni faire dans la pudibonderie), l’auteur nous inflige cette fois une fin hollywoodienne avec un putain de gros bûcher ; en gros, il fait passer les trois-quarts du budget dans la pyrotechnie. Ca pourrait défouler agréablement, si ce n’était au mépris de la cohérence scénaristique et de la vraisemblance de la trame (sans parler du respect de l'Histoire !)… Hélas, la succession de twists dans les 20 ou 30 dernières pages, tous plus improbables et incohérents les uns que les autres, et la gratuité du tout, m’ont tristement donné l’impression d’une conclusion bâclée, tenant à peu de choses près du foutage de gueule… On en retiendra juste, dans le tout dernier chapitre (là encore tout à fait invraisemblable, et assez maladroit dans son pastiche de Poe), la première ébauche de l’élaboration d’un monde futuriste, que l’on trouvera plus détaillé dans l’opus suivant.

Car Le corps et le sang d’Eymerich est bien une fausse note, avant un Mystère de l’inquisiteur Eymerich que j’ai presque fini à l’heure où j’écris ces lignes, et qui me paraît pour le moment bien autrement réussi, conservant ce qui fait l’intérêt de la saga tout en la renouvelant intelligemment, et jouant à vrai dire dans un tout autre registre : de quoi remonter amplement le niveau après ce décevant troisième roman, sorte de série B se contentant d’être efficace, ce qui serait relativement honnête si elle n'était pas décrédibilisée par des ambitions mal maîtrisées visant au blockbuster poussif et limite nanar, avec une touche de mauvaise exploitation qui n’arrange rien.

CITRIQ

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B

Sinon pour la SF, on a description d'une arme biologique ne touchant que les Chinois dans Titan de Stephen Baxter.
On fait aussi allusion a ce genre de choses dans Word War Z: l'un des personnages, qui sauve l'Afrique du Sud, est d'ailleurs l'un des medecins responsables de la recherche de ce genre d'armes
anti-noirs là bas. Ce programme a été dévoilé, in the real life, lors de la commission Vérité et Réconciliation.

Voir ici: http://www.monde-diplomatique.fr/1998/12/BRITTAIN/11407

J'ai droit aussi à une bière?


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N


Bien sûr !



N
Parce que je suis en Dordogne.

Eh...

Oui, dommage, y'avait une jolie programmation...
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S
Ben alors ?! Comment se fait-il que je ne te croise pas tous les jours à la cinémathèque, c'est pourtant 'Extrême Cinéma' en ce moment ? Y a du Russ Meyer, de la Hammer et pleins de films degueulasses ... mmmh ?
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N
Merci. Une bière, donc.
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G
Je peux confirmer avoir lu quelque chose sur les expériences racistes en Afrique du Sud durant l'apartheid. Probablement dans Courrier International. Mais je n'ai pas de références plus précises.

Une rumeur (légende coloniale?) veut que les Belges, du temps où le Congo était propriété personnelle du Roi Léopold auraient envisagé de croiser des noirs pour obtenir une race de costauds dociles. Par la suite, ils se sont nettement calmés et même si certains aspects de la législation étaient répugnants (interdiction faite aux Noirs venus en Europe, par exemple à l'occasion de l'Expo Universelle de 1958, de retourner en Afrique de crainte qu'ils n'ouvrent les yeux de leurs congénères), ils avaient su assurer un niveau de développement des infrastructures, d'éducation et sanitaire que l'Afrique française pouvait probablement envier. Il n'en reste pas grand chose.
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