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"Solutions non satisfaisantes", d'Ugo Bellagamba & Eric Picholle

Publié le par Nébal

Solutions-non-satisfaisantes.jpg

 

BELLAGAMBA (Ugo) & PICHOLLE (Eric), Solutions non satisfaisantes. Une anatomie de Robert A. Heinlein, Lyon, Les moutons électriques, [2007] 2008, 442 p.

 

Un ouvrage entré dans la légende avant même sa publication. Notamment du fait de sa couverture commise par Patrick Imbert, et que l’on a vite désignée du nom « d’Anus de robot ». Autant dire que ça a fait jaser, hurler, dégobiller, ricaner, sarcasmer, cequevousvoudrer… et presque razzier, mais finalement, non, ouf, sans doute parce que ledit Patrick Imbert fait partie du jury des razzies, aha, mais non voyons, il y avait Jackie Paternoster en compétition. Et Jackie Paternoster est imbattable (ou presque). Et puis, blague à part, je vais faire mon coming-out : moi, je l’aime bien, cet anus robotique (ou téton percé robotique ; ou verrue robotique, etc.)… Si, si, sérieux ! J’aime bien. Y’a du boulon et de la rouille, ce qui est déjà appréciable, et puis ça nous repose les yeux, au milieu des abstractions fluorescentes et autres juvénileries phalliques qui constituent le gros de l’illustration SF.

 

Mais assez parlé de cette couverture (elle est bien, vous dis-je) : si le contenant a pu crisper, le contenu était néanmoins fort attendu. Parce que les essais sur la science-fiction sont finalement assez rares en France (saluons d’ailleurs l’heureuse initiative des Moutons électriques, qui ont publié en même temps un ouvrage de Jean-Daniel Brèque consacré à Poul Anderson ; faudra que je le lise un de ces jours, mais, argh, je n'ai encore jamais lu Poul Anderson, honte sur moi...) ; parce que Robert Heinlein est un monstre de la science-fiction, qui n’est probablement pas estimé à sa juste valeur en France, et dont l’œuvre et la pensée ont suscité des polémiques parfois consternantes, témoignant surtout de la méconnaissance tant de l’auteur que de la politique américaine de la part des donneurs de leçons franchouilles ; enfin parce que le duo d’auteurs, le physicien au CNRS Eric Picholle et l’historien du droit et des idées politiques Ugo Bellagamba (accessoirement – non, pas accessoirement du tout, d’ailleurs – lui-même écrivain de science-fiction, j’y reviendrai prochainement), semblait nous garantir une approche originale et passionnante de l’auteur incontournable.

 

Promesse tenue. Solutions non satisfaisantes est un ouvrage à la fois sérieux et documenté (j’aurais presque envie de dire « universitaire », mais j’ai peur de susciter un exode massif…) et d’une lecture agréable, ce qui fait bien plaisir, ma foi. Si l’ouvrage nécessite probablement de connaître un minimum l’œuvre de Robert Heinlein pour être apprécié à sa juste valeur, il me semble néanmoins accessible aux curieux qui ne la connaîtraient finalement guère (après tout, pour ma part, je n’en ai lu jusqu’à présent que « l’Histoire du futur », Starship Troopers et Révolte sur la Lune, honte sur moi…) ; quant aux amateurs éclairés, je ne doute pas qu’ils trouveront dans cet essai bien des éléments de réflexion, à même de leur faire envisager différemment leurs lectures d’antan, voire de les inciter à s’y replonger. C’est après tout un des objectifs avoués des auteurs…

 

Solutions non satisfaisantes adopte un plan chronologico-thématique parfaitement approprié. Il est ainsi constitué de 28 brefs chapitres, suivis d’abondantes notes bibliographiques et/ou informatives, qui constituent autant de moyens différents d’aborder la vie et l’œuvre de Robert Heinlein. Bien des points sont abordés, ainsi, concernant tant des éléments directement biographiques – la formation à l’Académie de la marine d’Annapolis, l’engagement politique aux côtés d’Upton Sinclair, etc. – que d’autres se rapportant directement à l’œuvre – « L’Histoire du futur », les juveniles, Starship Troopers, En terre étrangère, Révolte sur la Lune, etc., y compris des chapitres entiers consacrés à des œuvres inédites en français, et non des moindres –, ou encore à son impact – des waldoes et waterbeds à la « guerre des étoiles », en passant par le cinéma, le Vietnam et les hippies…

 

On dresse ainsi le portrait fascinant d’un auteur incontournable, et bien plus complexe qu’il n’y paraît au premier abord. Et notamment sous un angle qui m’a plus particulièrement intéressé (et pour cause…), et qui me semble relativement dominant tout au long de Solutions non satisfaisantes (sans parasiter pour autant l’ouvrage : bien d’autres thématiques sont traitées) : celui des idées politiques. Notamment du fait de Starship Troopers, et notamment en France, Heinlein se paye à peu de choses près une réputation de gros facho militariste, ou, du moins, d’auteur clairement connoté « à droite », s’opposant par voie de conséquences à des auteurs « de gauche » qui ont sans doute rencontré davantage d’écho en France, comme plus tard Philip K. Dick, par exemple, mais aussi, déjà, à certains de ses confrères de « l’âge d’or », ainsi « l’humaniste » Isaac Asimov (qui avait d'ailleurs consacré à Robert Heinlein quelques intéressantes pages de son amusante autohagiographie Moi, Asimov), ou encore Arthur C. Clarke, qu’il avait violemment pris à partie vers la fin de sa vie au sujet de l’IDS. On prend acte, de même, de son attitude lors de la guerre du Vietnam, où il faisait partie des signataires d’une pétition de soutien à l’intervention américaine, clamant haut et fort leur opposition aux « pacifistes » (parmi lesquels Dick, Le Guin, etc.).

 

Mais c’est là une lecture bien réductrice, et pour ainsi dire franco-française. La pensée politique de Heinlein – car il en avait bien une – est largement plus complexe ; on ne saurait la cantonner dans le traditionnel clivage français droite / gauche, certes souvent applicable à d’autres pays, mais qui se montre singulièrement défaillant dans certains cas, et notamment dans celui de la démocratie américaine, qui a développé une culture politique très particulière. Les faits sont là : Heinlein pouvait très bien s’engager aux côtés du « socialiste » Upton Sinclair pour « éradiquer la pauvreté » en Californie dans les années 1930, tout en étant déjà farouchement anti-communiste, et se faire plus tard le chantre de l’initiative individuelle avec L’homme qui vendit la Lune et des théories monétaristes néo-classiques de Milton Friedman avec le fameux « un repas gratuit, ça n’existe pas » de Révolte sur la Lune ; il pouvait prôner un Etat mondial pacifique, et être en même temps un virulent patriote, participant au projet de « guerre des étoiles » sous l’administration Reagan ; critiquer le totalitarisme et toutes les formes d’empiètements de l’Etat, et faire l’éloge de la discipline militaire ; militer pour les droits des femmes et la liberté sexuelle, et écrire des romans largement asexués et relativement datés sur le plan des mœurs ; être adulé par des hippies pacifistes lisant au premier degré En terre étrangère, et par des gros bœufs militaristes lisant au premier degré Starship Troopers… On pourrait continuer longtemps ainsi.

 

Le fait est que Robert Heinlein ne correspond à aucune idéologie largement répandue en France. Il est un auteur indéniablement américain, imprégné de la démocratie américaine et de la culture politique qui va avec : son « Histoire du futur » passablement américano-centrée en témoigne assez. Dès lors, sa pensée politique ne peut-être envisagée de manière cohérente qu’au travers du prisme de la culture politique américaine. Encore ne saurait-on véritablement l’attacher sans aucun doute à un courant précis ; mais dans les grandes lignes, cependant, c’est bien avec le courant dit « libertarien » que l’on peut établir quelques affinités (même s’il ne s’est jamais engagé aussi clairement que son confrère Jerry Pournelle, co-auteur avec Larry Niven du fameux space opera militariste La paille dans l’œil de Dieu, dont je vous parlerai probablement un de ces jours, lequel avait rallié Heinlein au projet IDS, et, plus tard, a plus ou moins « récupéré » certains textes de Heinlein pour soutenir un candidat libertarien à la présidence des Etats-Unis), ce que l’on constate notamment à la lecture du chapitre consacré à Révolte sur la Lune. Mais en bien d’autres endroits (Upton Sinclair, le mouvement EPIC, les thèmes de la « frontière » et du « pionnier », la figure de D.D. Harriman, Starship Troopers, En terre étrangère, etc.), les auteurs – mais je suppose que c’est ici essentiellement d’Ugo Bellagamba qu’il s’agit, quand bien même l’ouvrage entier, à l’exception de la conclusion en miroir, est présenté comme écrit à quatre mains par un auteur bicéphale – nous livrent ainsi un portrait fascinant d’un homme politique (oui, on peut bien le dire !) à la pensée complexe, originale, et souvent intéressante.

 

La question n’est bien sûr pas d’y adhérer ou non, mais d’en prendre acte, sans la caricaturer ; Ugo Bellagamba le note lui-même (pp. 396-397) : « les idées de Robert Heinlein m’interpellent sur un plan conceptuel sans nécessairement emporter mon adhésion sur le plan personnel. » Moi de même… Et l’auteur d’insister ensuite sur ce que la lecture de Robert Heinlein peut apporter concernant « la prise de conscience de la diversité des règles de comportement, juridiques, morales, ou religieuses, qui organisent les communautés humaines. Entendez par là, la grande variété des valeurs qui sous-tendent les sociétés, à travers le temps et à travers l’espace. » (p. 399) Et de le comparer sous cet angle à Hérodote et Montesquieu – mais oui ! –, puis de faire le lien avec l’anthropologie sous toutes ses formes (politique, juridique, etc.).

Ainsi que je l’avais déjà noté concernant Ursula Le Guin, c’est là un des aspects qui rendent à mes yeux la science-fiction si passionnante, et si nécessaire. Cet excellent essai (pas grand chose à lui reprocher, au final : sans doute certains passages « scientifiques » sont-ils un peu hermétiques pour le quidam ; sans doute en aurait-on voulu davantage dans certains cas ; et on regrettera, sans surprise, un certain nombre de coquilles plus ou moins gênantes, notamment pour ce qui concerne les notes – il y a parfois des confusions dans les appels, des notes reproduites deux fois, des oublis… peut-être aussi une toute petite tendance à l'hagiographie par endroits, mais alors vraiment toute petite... bien peu de choses, dans l’ensemble) me confirme dans cette impression. Je ne peux que souhaiter la publication d’autres ouvrages du genre, a fortiori – mais là je prêche pour ma paroisse… – s’ils établissent de même que celui-ci des passerelles entre science-fiction et histoire des idées politiques. Que du bonheur en ce qui me concerne…

CITRIQ

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L

Merci pour cet éclairage à la fois complet et teinté d'humour. J'ai l'occasion d'acquérir cet essai. Et comme souvent, rien que le mot, m'effraie (j'en ai trop lu avec réticence, du coup je suis
vacciner anti-essai).

Je crois que pour une fois , je vais tenter. Ceci étant, je crois que cet une tendance bien facile (française) de réduire la pensée d'un auteur et de l'assimiler aux actions de ses personnages. De
plus, la France ne comprends en général rien aux USA car la regarde à travers son propre prisme déformant, et tente toujours de faire un copié collé de ses institutions. Et puis, il y a taaaaaaant
de préjugés!!!

Alors quand c'est un auteur de SF américain, généralement les raccourcis sont les premiers chemins empruntés :
- il est faciste
- il est militariste (ça aussi ca a le don de m'agacer!!!!)
- il est libéral
- ect...

bref, j'arrête là.

En attendant, merci.

Surtout que j'ai découvert Heinlein, il y a peu de temps (avec En Terre Etrangère), et peu à peu, je lis ses premiers romans.


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C

(Jpour dire, j'ai du mal à y voir un anus... Un téton, par contre, bien, vu que c'est la première chose qui m'a traversé l'esprit)(qui n'est pas mal tourné, je précise)(enfin, je pense).

O_O Je suis impressionnée, il y a du beau monde dans ces commentaires (je vais me faire toute petite moi). En effet, belle idée que de songer à écrire un essai sur la SF... Tu as abandonné l'idée
depuis?

En fait, c'est cet article que j'aurais dû lire depuis le début, l'est vachement plus éclairant! Du coup, oui, les choses se précisent enfin beaucoup mieux, je vais pouvoir arrêter de faire la
girouette. D'accord pour l'utopie positive donc, j'y vois plus clair maintenant.

Juste deux trucs:
- IDS, c'est quoi exactement. Parce que je suis allée sur wiki, et j'y ai vu une explication sur une défense stratégique dont je n'ai pas bien compris les implications politiques je dois
dire...
- Poul Anderson: encore une coïncidence amusante, je disais justement la semaine dernière à Jérémy qu'il faudrait que je lise enfin cet auteur quand il m'a parlé d'une nouvelle de Dick qui le
mettait en scène.

Oh, et si tu crois que je n'ai pas compris que tu essayais de me faire acheter des Moutons électriques, tu te trompes, hein, je vois clair dans ton jeu!


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N


L'IDS, c'est le système de défense anti-missiles dit "guerre des étoiles", un grand projet complètement dingue initié par Reagan qui avait relancé la course aux armements. D'aucuns l'ont rendu en
partie responsable de l'effondrement de l'Union soviétique. Bush avait voulu le relancer récemment, mais je crois qu'Obama y a mis un frein.



F
non ce n'est pas un anus de robot ni un nombril ou autre, je connais personnellement Ugo.B est je lui ai poser la question : en fait c'est tout bêtement un ecrou rouiller pour montrer que meme si c'est rouiller cela fonctionne encore et que l'ecrou reste serer.
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N
Trop tard.

Ah ah ah ! ;)
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G
J'aurais du mettre un copyright sur le terme "anus de robot".
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N
Ah ben merci beaucoup à vous, M'sieur Bellagamba.

Ce genre d'entreprises au croisement de l'histoire des idées et de la science-fiction m'intéresse particulièrement, et je trouve de même que croiser les mondes et les disciplines est extrêmement enrichissant. Alors, si l'occasion m'en est donnée d'une manière ou d'une autre... On verra bien ; un jour, peut-être...

En attendant, mille merci à vous d'ouvrir cette voie, et n'hésitez pas à revenir faire un tour par ici de temps à autre : commentaires, critiques, remarques, suggestions et insultes ^^ seront toujours les bienvenus !
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U
Merci, Nébal. Non pas de parler, et en bien, de notre essai sur Robert A. Heinlein (même si cela fait toujours plaisir, évidemment), mais de montrer, précisément, qu'il s'avère utile :-) L'histoire de la SF est extrêmement riche d'enseignements et, au sein de celle-ci, l'oeuvre de Heinlein, résolument plurielle, se devait, je crois, d'être revisitée, sans "caricature" ni parti pris. Au passage, je précise qu'Eric et moi ne nous sommes pas partagé strictement les champs d'étude, bien au contraire. Une bonne partie de l'analyse en termes d'idées politiques vient aussi de lui :-) Et sur le plan de la science, même si j'avoue bien volontiers mes limites, j'ai souvent considéré qu'il fallait, là aussi, aller au bout des choses. Nous voulions que notre travail soit utilisable aussi bien par les lecteurs, que par les chercheurs. Bien sûr, je ne conçois nullement cet essai comme une analyse définitive, mais au contraire, comme une invitation à la (re)découverte, et, bien entendu, au débat. Il y a de nombreux éléments qui mériteraient encore d'être approfondis, et, comme tu l'as constaté, certains romans ont eu plus de place que d'autres :-) Et, au-delà de Heinlein, je lance un petit appel, là, tout en bas de ton blog (au demeurant fort réjouissant dans sa diversité), à d'autres études sur la SF, car il y a de nombreuses œuvres et de nombreux parcours d'auteurs qui mériteraient d'être ainsi étudiés. Pour ne citer que ceux qui ont, spontanément, ma préférence : Robert Silverberg, Cordwainer Smith, Clifford Simak, et j'en passe... Attention, je n'ai jamais dit que j'allais m'y coller toutes affaires cessantes, hein ? :-) Mais, je suis la preuve (sur)vivante(!) qu'un chercheur en histoire du droit et auteur/passionné de SF et d'Imaginaire peut très bien s'y engager. Alors, qui sait, Nébal, après ta thèse sur la Seconde République, un essai sur l'un des grands Anciens de notre genre de prédilection ? Et, au passage, félicitations pour ton l'ensemble de ton blog que j'ai découvert un peu tardivement et qui vient de rejoindre mes liens favoris sur mon navigateur. Par ailleurs, puisque nous sommes confrères en histoire du droit et des idées politiques, je reviendrai vers toi sur ce point, car cela me réjouit :-) Je vais aller butiner un peu sur ce blog, car j'y ai déjà repéré certains articles qui m'ont l'air tout à fait intéressants : parler du droit romain ici, même s'il ne s'agit que d'une synthèse, c'est une excellente idée, Nébal. Excellente. Croiser les mondes, les disciplines, les élans, c'est ce que j'essaye de faire en permanence. Parfois, cela peut donner l'impression, que j'ai le cul entre deux chaises, comme le disait Mister Day, mais, d'un autre côté, c'est justement, comme cela, entre les mondes, que je me sens le mieux. Surtout, continue, et... bon courage pour ta thèse.
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N
Chouette ! Mais je sens que ça va être gore...
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P
Un jour, je vous dirai ce que c'est vraiment. Mais uniquement à vous. Parce que vous êtes sympas.
Et puis je vous ferai l'explicatif des DEUX couvertures en une seule phrase et alors, la lumière vous inondera et vous irez en paix et je pourrai mourir. Enfin.
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G
Ce n'est pas un anus de robot. C'est de toute évidence un nombril de robot. Le plan plus rapproché sous un autre angle en 4eme de couv. ne laisse aucun doute
Les robots aussi ont eu une mère, Et ils adorent aussi montrer et se contempler le nombril.
Ceux qui y voient un anus devraient lire Freud et probablement consulter d'urgence un psychanaliste.
Oh, j'ai oublié un y…
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