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"Notre-Dame-aux-Ecailles", de Mélanie Fazi

Publié le par Nébal

Notre-Dame-aux-Ecailles.jpg


FAZI (Mélanie), Notre-Dame-aux-Ecailles, Paris, Bragelonne, coll. L’Ombre de Bragelonne, 2008, 313 p.

 

Après l’excellent Serpentine, retour auprès des chouettes nouvelles de Mélanie Fazi avec ce tout nouveau tout beau recueil intitulé Notre-Dame-aux-Ecailles, publié en même temps que le recueil sus-cité était réédité, ce qui fait, ma foi, un doublé bien agréable. Inutile de revenir cette fois sur le pseudo-coup de gueule de la fois dernière, ou sur la présentation de l’auteur, on va se plonger directement dans ces douze nouvelles au fantastique diffus et léger, souvant touchantes ; très différentes, pourtant – c’est du moins mon avis – de celles composant Serpentine : Notre-Dame-aux-Ecailles témoigne clairement à mon sens d’une plus grande maturité (et pas seulement sur le plan stylistique), quand bien même certains textes sont en fait antérieurs à Serpentine... Sans doute, pour cette raison, n’en a-t-il pas la spontanéité et la fraicheur « adolescentes », qui étaient pour beaucoup dans la réussite de Serpentine ; mais il n’est pas inintéressant pour autant, bien au contraire : plus subtil, plus maîtrisé, plus adulte, il est tout aussi émouvant, mais sans doute de manière plus insidieuse ; aux émois adolescents éventuellement auto-destructeurs se substitue cette fois une forme de nostalgie trentenaire tout aussi authentique et forte, teintée à l’occasion d’érotisme (une dimension qui, sauf erreur, était beaucoup moins sensible, voire inexistante, dans le recueil précédent), et toujours placée sous le signe de la musique (et ce dès la dédicace à PJ Harvey…) ; douze nouvelles au classicisme délicat et au ton juste, dont le seul véritable défaut est une certaine tendance à la répétition, parfois, dans les thèmes comme dans les outils ; cela peut susciter, en cas de lecture trop rapide, une certaine lassitude... mais on peut aussi apprécier ces variations.

 

Détaillons un brin. Je ne m’étendrai guère sur « La cité travestie » (pp. 7-22 ; nouvelle issue de l’anthologie Emblèmes Venise noire), conte vénitien pas désagréable, mais qui tient un peu trop à mon sens de l’exercice de style, et ne m'a pas vraiment convaincu ; pas sûr que ce soit la meilleure introduction, du coup...

 

« En forme de dragon » (pp. 23-51 ; nouvelle issue de l’anthologie Rock Stars) me paraît bien plus intéressant, et permet davantage de faire le lien avec Serpentine ; une belle nouvelle sur la musique, après l’excellente « Matilda », mais résolumment différente, et plus adulte : s’y mêlent avec délicatesse les thèmes de la création artistique et de la paternité ; et en lisant, on entend les notes… Belle performance, pour un texte remarquable.

 

Après quoi, avec « Langage de la peau » (pp. 53-65), on retourne – de manière plus marquée encore que dans la première nouvelle – à l’exercice de style : il n’y a pas d’intrigue, il s’agit davantage d’un tableau. Mais ces quelques pages à l’érotisme troublant sont néanmoins remarquablement maîtrisées : intéressant, mais un peu frustrant aussi.

 

Quant à « Le train de nuit » (pp. 69-101)… Il me sera difficile de parler objectivement de cette nouvelle, je le crains. Car voilà, c’est scandaleux : Mélanie Fazi a plagié une de mes nouvelles (que je n’ai jamais écrite, et qu’elle n’a donc pu lire), horreur ! Mais bon, comme elle écrit très bien (elle...), ça va, je lui pardonne… Plus sérieusement, j’ai donc pour des raisons très personnelles énormément apprécié cette nouvelle saisissante et juste, placée plus encore que « En forme de dragon » sous le signe de la musique : elle y cite les Pixies et Joni Mitchell, j’avais reconnu en outre Sonic Youth, et sur son site elle rajoute encore dEUS et The Kills (et indirectement Sun Ra ; elle a bon goût, Mélanie Fazi, moi j’vous l’dis)… Mais tout s’enchaîne très bien, sans overdose ; et la conclusion permet en outre de noter le chemin parcouru depuis Serpentine, et notamment depuis « Nous reprendre à la route » et « Petit théâtre de rame », deux superbes nouvelles jouant sur des atmosphères et des thèmes relativement similaires.

 

Après quoi la courte nouvelle « Les cinq soirs du lion » (pp. 103-113 ; publiée dans Le Monde 2), si elle reste touchante et maîtrisée, est peut-être moins convaincante, à trop forcer dans la psychanalyse, au détriment du rêve… Mais bon, c’est un avis personnel, et la nouvelle, pour le coup, est indéniablement féminine.

 

« La danse au bord du fleuve » (pp. 115-157) me semble bien plus habile, en ce que le trouble psychologique et l’intervention surnaturelle s’y mêlent avec une plus grande ambiguité, une plus grande finesse. On y retrouve un certain érotisme décalé, à la limite de la névrose, et quelques très belles images, qui font de cette nouvelle une sorte de mélodrame de fantasy urbaine très réussi, puissamment évocateur.

 

Les deux textes suivants sont assez différents des précédents, moins tournés vers l’introspection sans doute, plus représentatifs peut-être d’un fantastique « classique ». Ainsi du thème de « Villa Rosalie » (pp. 159-178 ; publiée dans Fantasy 2006), belle histoire (ou beau tableau) de maison hantée évacuant l’épouvante pour privilégier l’émotion.

 

« Le nœud cajun » (pp. 179-206 ; nouvelle publiée dans De minuit à minuit), ensuite, porte clairement la marque d’une œuvre de jeunesse dans son cadre américain (comparer, sans doute, avec « Ghost Town Blues » dans Serpentine), mais est néanmoins une nouvelle très convaincante, plus marquée par l’horreur pure que toutes celles qui ont précédé, mais très efficace et saisissante, très touchante à nouveau.

 

« Notre-Dame-aux-Ecailles » (pp. 207-223 ; publiée dans Fantasy 2005) revient ensuite à l’introspection et au fantastique diffus, avec une grande réussite (c’est probablement le texte le plus réussi du recueil dans ce genre) ; une nouvelle sombre, morbide même… mais belle.

 

« Mardi gras » (pp. 225-247) est ensuite un beau témoignage sur la Nouvelle-Orléans dévastée par Katrina ; l’intrigue est minimale, le décor sublime, l’hommage touchant.

 

Après quoi « Noces d’écume » (pp. 249-284) est une nouvelle étonnante, mêlant l’introspection et l’ambiguïté sentimentale qui traversent la plupart des textes du recueil avec une atmosphère horrifique assez clairement lovecraftienne. On pourrait craindre que la greffe ne prenne pas ; on aurait tort…

 

Le recueil s’achève enfin sur « Fantômes d’épingles » (pp. 285-314), un vrai petit bijou, traitant avec finesse et une authentique douleur de la mort et du deuil. Très beau, une conclusion parfaite.

Comme souvent quand j’en viens à traiter de recueils de nouvelles, j’ai tendance à faire dans le catalogue, et vous prie de bien vouloir m’en excuser… Mais on aura compris, du moins je l’espère, que Notre-Dame-aux-Ecailles est un très bon recueil de fantastique (au sens le plus noble du terme), qui mérite amplement d’être lu ; sans doute est-il moins direct, moins efficace au premier abord que le plus spontané Serpentine (c’est du moins mon sentiment…) ; mais il s’en dégage bien, pour reprendre l’expression de Jean-Claude Dunyach, « une petite musique poignante », une justesse, une sincérité tout à fait remarquables et délicieuses.

Un recueil à lire lentement, en prenant son temps ; il faut se laisser pénétrer par la douce brise qui se dégage de ces textes, par leur sombre atmosphère toute de brume et de larmes, par leur profonde douleur qui fait leur profonde humanité.

CITRIQ

Commenter cet article

J
Félicitations car vous vous ne déflorez pas les intrigues
JK
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N
Bon quand même. Si tu aimes "Serpentine", je te conseille d'y jeter un coup d'oeil. C'est différent, mais tout aussi sincère...
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G
Bizarrement je le sens moins que Serpentine que j'ai commandé.
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