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"Léviatown", de Philip Le Roy

Publié le par Nébal

 

LE ROY (Philip), Léviatown, [s.l.], Baleine, coll. Club Van Helsing, 2007, 237 p.

 

A propos du fantabuleux Abattoir 5 de Kurt Vonnegut Jr, je vous parlais il y a peu de ces livres qui sont à même de vous faire croire en l’existence de Dieu. Etrangement, Léviatown n’est pas de ceux-là. Ou alors c’est que Dieu c’est vraiment rien qu’un gros enculé de sadique neuneu. Non, Léviatown serait plutôt du genre à persuader tout lecteur moyen de la nécessité d’une extinction soudaine et précoce de l’espèce humaine, parce que nos successeurs sur Terre de même que les éventuels voyageurs interstellaires aux yeux probablement globuleux qui pourraient se décider à y faire un petit tour dans les temps futurs, ne méritent franchement pas qu’on leur pollue l’ultime frontière avec ce genre d’abominations. Nous non plus, d’ailleurs.

 

Pourtant, Léviatown est.

Et avec ce roman, Philip Le Roy a réinventé d’une manière toute personnelle l’indicible lovecraftien (ou « l’indescrivible » elvifrancesque, plutôt). Léviatown se lit les yeux exorbités, un rictus dément aux lèvres ; c’est d’un geste épileptique et craintif que l’on en tourne les pages, craignant qu’une nouvelle abomination n’en émerge et nous saute à la gueule. Parfois, pourtant, l’espoir subsiste d’une quelconque amélioration… mais non. Non, ça sera toujours pire. La page suivante renfermera toujours bien plus abject que vos plus atroces cauchemars. Le lecteur hurle, trépigne, souffre… mais avance néanmoins, englué qu’il se trouve dans sa fascination masochiste et sa curiosité morbide pour ce qu’il y a de plus intolérable et de plus scandaleux. En achevant la lecture de Léviatown, la pauvre victime exténuée repose un instant ses yeux rougis de larmes, gonfle ses poumons, jette enfin l’artéfact maudit à l’autre bout de la pièce puis se dresse, le visage défiguré par la haine, les yeux fous, le poing vengeur ; il gémit, il hurle enfin :

MAIS COMMENT PEUT-ON ECRIRE AUSSI MAL UN TRUC AUSSI NUL, TROUVER UN EDITEUR POUR LE PUBLIER, DES LECTEURS POUR LE LIRE
(heu…) ET POUR EN ÊTRE CONTENT ?!?!?!

Indescrivible, vous dis-je. Et, quelque part, une confirmation supplémentaire de la pertinence de l’adage tiré de la sagesse populaire qui figure au frontispice de ce blog miteux : non, le ridicule ne tue pas ; à la limite, il permet même de gagner des sous.

Je n’aime pas dire du mal des gens. Et je suis contre la peine de mort. J’abomine les brûleurs de livres, quels que soient les incendiaires, quels que soient les livres. Mais, comme le disait si bien une certaine greluche arriviste à la face d’un nabot arrivé, il existe de saines colères. Massacrons donc cet étron du diable, piétinons-le allègrement (du pied gauche, ça porte bonheur).

Citons tout d’abord la quatrième de couv’ :

« Si la Freedom Tower construite sur les décombres du World Trade Center incarne le nouveau pouvoir économique aux yeux du monde, Hugo Van Helsing y détecte rapidement un signe de l’apogée de Léviathan sur terre. Quand il lance Kathy Khan, descendante de Gengis Khan et kunoichi rompue aux techniques ninjas, à l’assaut de la tour infernale, il ignore que la jeune femme devra se battre à tous les étages contre une machination orchestrée par les quatre princes de l’enfer. Et qu’elle devra accepter un sacrifice à faire passer un seppuku pour une égratignure… »

Voilà qui en dit assez long sur la stupidité profonde et le bourrinage intensif de Léviatown. Seulement voilà : un truc aussi con, dans le cadre du CVH, peut se révéler jubilatoire pour tout amateur de bisseries ou zèderies crétines, j'en ai déjà fourni plusieurs exemples au fil de mes comptes rendus miteux. Et, au pire, on se dit même qu’on aura un chouette nanar… Mais non.

Passons vite sur le prologue, qui pourrait presque nous laisser croire que ça pourrait être bien. On passe illico en 2011 (autant pour la « continuité », mais, dans mes souvenirs, Xavier Mauméjean a plus ou moins sabré l’anticipation pourrie de Le Roy dans son bien autrement sympathique Freakshow!). Scène grand-guignolesque et hautement ridicule où Philip Le Roy se contente de rassembler la plupart des membres du club, définis façon catalogue au travers de brefs paragraphes qui n’en retiennent que les pires stéréotypes. Voyez par exemple Senoufo Amchis, le chasseur de baleines qui sera si joliment détaillé par Catherine Dufour dans Délires d’orphée : ici, il est aussi creux que les autres, et la seule particularité que lui confère Philip Le Roy… est d’être pétomane. Ah. Bon. Pourquoi pas, hein ? Sauf que le style en dit d’ores et déjà bien long sur le calvaire que le lecteur va devoir endurer : très vite, les paragraphes insipides laissent la place à une succession de répliques pathétiques, figurant parmi les punchlines les plus affligeantes que l’on puisse imaginer. Même chose au chapitre suivant. Et au suivant. Et au suivant… Le pire étant que ce n’est même pas drôle : juste affligeant. Ca sent la testostérone et la vulgarité, mais dans leurs pires ersatz. On n’ose même pas en sourire, on se contente de soupirer. Et autant le dire de suite : on va avoir droit à ce genre d’abominations durant l’intégralité du roman, les seules pauses étant constituées par des séquences d’action lamentables, matrixiennes, répétitives, mégalo et creuses, ponctuées de notes de bas de page inutiles destinées à expliquer au lecteur des trucs qu’il sait déjà pour peu qu’il ait un minimum de culture.

J’en déduis que Philip Le Roy, soit prend clairement ses lecteurs pour des cons (ce en quoi il n’aurait sans doute pas tout à fait tort), soit est âgé de 13 ans grand max, et qu’il joue encore beaucoup avec ses GI-Joe, de même que ses fans. Parce que, honnêtement, je ne vois pas comment il serait possible à qui que ce soit, même au plus attardé mongoloïde des admirateurs au premier degré de Rambo III et de la filmographie intégrale de Chuck Norris, d’écrire encore sérieusement ce genre de choses après la puberté.

Et « l’histoire » (aha) ne rattrape certainement pas cet immondice stylistique. Le Roy commence par piocher comme un sagouin dans la métahistoire du CVH (ça sent même le copier-coller), après quoi ce n’est qu’une succession de clichés chiants témoignant d’un manque d’inventivité qui tient de la performance, saupoudrées d’un « humour » que même aux Grosses têtes on trouverait lourd… et, cerise sur le gâteau, de références mal maîtrisées qui achèvent de plonger le lecteur dans la stupéfaction la plus mystique. Pauvre Thomas Hobbes ! Il n’en demandait pas tant, mais obtient ici la preuve ultime qu’il avait bien raison d’être pessimiste…

On appréciera encore davantage les références cinématographiques : Freaks et Rosemary’s Baby, entre autres, n’ont pas grand chose à faire dans ce triste navet, mais Le Roy les souille quand même de ses gros doigts huileux. Il voit plus juste dans ses allusions à Golan / Globus, mais, pour le coup, n’arrive même pas à être aussi distrayant que les pires nanars de la Cannon… Rappelons au passage que « l’auteur » est présenté sans rire comme étant « influencé par Hitchcock, Kubrick, De Palma et Tarantino » ! Là, on peut parler de blasphème… On notera bien une probable influence du déjà pas fameux Kill Bill de ce dernier dans les déboires ninjesques de Kathy Khan (ce nom, et surtout sa « justification », m’épatent toujours autant…), mais sans le sens de l’esthétique et la culture cinéphilique qui en rendaient le visionnage tolérable, quand bien même très décevant. Ici, on a juste Kathy Khan qui tranche des bras et des têtes, parce qu’elle est trop forte, et en plus elle est trop bonne, waaaaaah t’as vu.

Le pire, pourtant, ce sont les références musicales, très très nombreuses. En page 238, le lecteur trouvera même un récapitulatif juste au cas où (« Léviatown original soundtrack ») : on pourra en conclure que Philip Le Roy ne se contente pas d’écrire de la merde, mais qu’il en écoute aussi (il y a bien des exceptions… mais franchement : citer des paroles de Linkin Park !), ce qui après tout ne regarde que lui, ou, plus exactement peut-être, qu’il en a dans les oreilles. Parce qu’il faut voir les stupidités effarantes que le Monsieur en vient à raconter… Marilyn Manson, qui se voit accorder une certaine importance dans le bouzin, à l’instar de Thomas Hobbes, n’en demandait probablement pas tant lui non plus. Et ce n’est rien comparé aux sidérantes pages consacrées au « metal satanique », à se pisser dessus ou à désespérer, au choix. Juste un exemple : on y apprend quand même, entre autres choses, que Slayer est un groupe de black metal (p. 123) ; à part ça, Philip Le Roy (ou son « historien du metal », qui s’appelle Phil, jeune crétin en baggy... dont Kathy Khan tombe nécessairement amoureuse) trouve quand même à se plaindre de « l’amalgame mitonné par les médias mythomanes » (j’aurais bien vu une note de bas de page expliquant au lecteur con ce qu’est l’allitération, là ; y penser pour la prochaine édition).

Y’en a un peu plus, je vous le mets ? Allez. On appréciera donc la finesse et le bon goût du vague sous-texte politique de Léviatown, expliquant que le World Trade Center comme la Freedom Tower sont en fait des sortes d’avatars du prince des enfers Léviathan, et que le 11-Septembre, c’était lui qui l’avait voulu et qui l’avait provoqué, Al-Qaida étant sous sa tutelle (on parlait de mythomanes, non ?). Ajoutons que Léviathan incarne donc l’abominable pouvoir économique, là où les autres démons se voient attribuer, en vrac, la religion (aha), la répression, etc., bref tous les ennemis désignés du djeuns anarchiss' (oui, celui qui a dessiné un A dans un cercle au blanco sur son sac à dos Eastpack). La mondialisation caca, les Etats-Unis pipi. Et nos vaillants chasseurs du Club Van Helsing d’endosser ainsi un costume de militants pseudo-gauchistes bas du front qui ne leur va pas vraiment…

N’en jetez plus ? Oui, c’est ce que je me disais, aussi… Léviatown est bien une abominable merde, un torchon honteux, voire scandaleux : qu’on ait pu publier « cet Everest de nullité », pour reprendre la formule d’Eric Holstein, cela relève de l’insulte aux lecteurs comme aux véritables écrivains.

CITRIQ

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D
Ah ben je m'étais pas trompée ! C'est bien ce que je pensais, le Le roy il me prend pour une conne ! J'ai jamais lu une merde pareille (scusez-moi): des bouts d'humains, du sang, des supers meufs, que des clichés. Je suis pas une spécialiste, je n'aurai pas su le dire aussi bien, mais de vous lire Nébal, je me suis sentie beaucoup mieux.
A conserver pour surélever les pieds de votre lit, c'est bon pour la circulation du sang !
bye bye
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K
> J'aurais du faire comme le Che : liquider les mauvais et rester romantique aux yeux du monde.
Mouahaha ! Je la replacerai, celle-là.
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N
Fabrice : ben, ça dépend. Là, il me fait une semelle gauche très correcte (il colle un peu, mais ça va, et j'ai le Tabachnik pour équilibrer à la semelle droite) ; et je parie qu'on peut y trouver plein d'utilisations ludiques.

Gilles d'Arg : Wé ge kRoa ke C sa XD lol PTDR !!!!!! Penser à rajouter un schéma à base de soupe et de cheveu. Splotch.

Aïn : ah oui, pour une bibliothèque, c'est dur, quand même... Mais il ne faut pas détruire les livres, même les plus mauvais. Par contre, laisser l'étiquette expliquant que "ceci contient le nouveau Philip Le Roy" et que c'est un produit toxique, voire en rajouter une disant en rouge que "Non, c'est pas une blague, c'est VRAIMENT dangereux", pourrait éviter aux lecteurs innocents de trop saigner des yeux et à ceux qui déposent perfidement ce genre de choses en rayon de se faire éclater la cheutron par une victime désireuse d'exprimer physiquement son juste courroux.

Gromovar : merci, mais ça va mieux, là. Sinon, oui : je confirme que "La Paille dans l'Oeil de Dieu", c'est vach'ment mieux que "Léviatown".
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G
Pauvre Nébal !!!
En revanche je vais me procurer La paille dans l'oeil de Dieu, ça m'a donné envie (ma pile va m'interdire de venir sur ce blog sous peu).
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A
Nebal version shoot'em up, c'est plutôt drôle !

En tout cas c'est plus marrant que de lire "Leviatown". Je m'en veux même de l'avoir commander pour ma bib.
Je me suis fait avoir deux fois par le CVH : le Tabachnik et le Le Roy (c'est drôle ça, le Le Roy).
Y a même un lecteur qui s'est présenté à moi, tout véner', c'était un djeuns, et qui m'a dit, droit dans les yeux : "Même mon frère, il fait mieux. Je sais que c'est vous qui vous occupez du coin SF&F... Bah j'espère que vous serez plus malin la prochaine fois".
Je peux te dire que je l'ai lu aussitôt et que j'ai réussi à pas le pilonner. Ca, c'est mon côté gaucho que je laisse trop s'exprimer. J'aurais du faire comme le Che : liquider les mauvais et rester romantique aux yeux du monde. Mais, qu'est ce que tu veux, on se refait pas !
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G
C'est quoi, la littération? C'est l'effort par lequel on cesse d'être illettré?
Et quand même:« l’amalgame mitonné par les médias mythomanes », c'est beau comme du Mallarmé.
J'aurais écrit:« l’amalgame mitonné des médias mythomanes » mais personne n'est parfait du premier coup.
En tout cas, ce bouquin a l'air vraiment grand. Brusquement, j'hésite…
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F
Bon, mais au final, il est bien ou pas ce livre ?
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N
Ah ben si, quand même...

(L'invasion des Eastpack a commencé à peu près au moment où je passais le bac ; ayant vécu ensuite pendant 7 ans à côté d'un collège / lycée très bourge, j'ai pu les voir proliférer ; je ne sais pas ce qu'il en est maintenant.)
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K
Eh ben dis donc...

(PS : moi, d'mon temps, c'était au tipex sur les sacs US.)
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N
J'ai lu "Léviatown" avant de lire la critique d'Eric Holstein. La seule critique que j'en avais lu avant achat, tout aussi négative, mais plus lapidaire, c'était celle de Thomas Day dans "Bifrost".

En fait, au risque d'avoir l'air débile, je ne lis que rarement les critiques avant d'acheter un livre ; je succombe davantage aux échos, au bouche à oreille, aux simples "j'aime/j'aime pas", à la quatrième de couv', à la curiosité masochiste... d'autant que j'aime me forger ma propre opinion. Mais une fois que j'ai mon avis bien établi, je zyeute au moins ActuSF, le cafard et NooSFere (et plus si affinités) pour voir ce qui en a été dit, à tout hasard, avant de rédiger mon compte rendu miteux ; et le cas échéant, je cite.

Heu, pourquoi ?
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