Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

"L'oiseau impossible", de Patrick O'Leary

Publié le par Nébal

 

O’LEARY (Patrick), L’oiseau impossible, traduit de [l’américain] par Nathalie Mège, Paris, Calmann-Lévy, coll. Interstices, [2002] 2007, 367 p.

 

« Dites-moi, mon bon Nébal… »

 

… Oui ?

 

« J’ai pu constater, ainsi que, j’imagine, la plupart des bons chrétiens qui daignent fort charitablement jeter un œil tout de commisération à vos articulets ineptes afin de se tenir informés de votre irrémédiable descente aux enfers bibliophages et antisociaux tendance autistique, j’ai pu constater, donc, n’est-ce pas, que, ces derniers temps, n’est-ce pas, vous aviez tendance à délaisser les lettres relativement « acceptables » (certes, nous connaissons votre goût immodéré pour la science-fiction et les autres sous-littératures du même acabit scrofuleux, n’est-ce pas), donc, n’est-ce pas, que vous aviez tendance à les délaisser, disais-je, n’est-ce pas, au profit de la plus insipide et de la plus stérile des « littératures », ah ah ah, populacières. N’est-ce pas. »

 

… Euh, ouais, je sais pas.

 

« Si si. Ne le niez pas. »

 

… Euh, ouais, mais bon, hein, alors d’abord, je fais QUE C’QUE J’VEUX, hein, et pis, c’est votre faute, aussi, parce que après, sinon, ben vous faites rien qu’à dire que je suis trop enthousiaste et patati, et que je fais dans l’incitation à la consommation et patata.

 

« Il est vrai. Mais, de deux maux, n’est-ce pas, choisissons le moindre, n’est-ce pas ? Mmmh ? Soyons sérieux, mon petit Nébal : Léviatown ? Eden Norifumi ? Non, vous vous devez, et vous devez à vos bien charitables lecteurs, de revenir à quelque chose de plus sain. Disons, par exemple, et ce serait qui plus est l’occasion de vous tirer petit à petit de la décadence science-fictionnelle, n’est-ce pas, que vous pourriez, n’est-ce pas, nous entretenir de ces livres très « tendance », n’est-ce pas, qui n’ont qu’un habillage de science-fiction ou de fantasy, n’est-ce pas, alors qu’il s’agit en fait de vrais livres, n’est-ce pas. Comme La route, voilà, ou Abattoir 5, si vous y tenez. N’est-ce pas. »

 

… Le genre de choses qu’on trouve dans la ben chouette collection « Interstices » chez Calmann-Lévy ?

 

«  Par exemple. Il faut un début à tout, n’est-ce pas… »

 

Bon d’accord. Ben, puisque c’est ça, je vais vous parler de L’oiseau impossible de Patrick O’Leary.

 

Qui est très clairement un bouquin de science-fiction.

 

Et je vous emmerde.

 

« Oh ! Que de grossièreté ! »

 

Ouais, mais n’empêche que. Bon, foutez-moi la paix, maintenant. Avec vos conneries, j’ai déjà bouffé une page et demie de mon compte rendu miteux.

 

N’est-ce pas.

 

Tout commence en 1962 avec deux gamins, deux frères, allongés dans un champ, qui viennent de voir Le jour où la Terre s’arrêta (ou quelque chose qui y ressemble sacrément). Ils voient un… truc bizarre dans le ciel.

 

Nous retrouvons les deux frangins en l’an 2000. Daniel Glynn, le cadet, est un individu rangé, professeur de lettres à l’Université. Il y a peu encore, il menait une petite vie tranquille et banale, avec sa petite famille. Mais sa femme Julie vient de décéder, et Daniel ne s’en remet pas, pas plus que son charmant fiston Sean. Daniel a pris un congé ; il ne se sent plus vraiment de travailler, il traîne chez lui.

 

Michael Glynn, l’aîné, a suivi une voie bien différente de son cadet. Rebelle, impulsif, ce talentueux réalisateur de pubs refuse instinctivement de s’enfermer dans un cadre, quel qu’il soit. Il vit dans des hôtels, trempe sa nouille à droite à gauche, et s’en satisfait pleinement. Encore que, de temps à autre, il ne puisse s’empêcher de songer avec nostalgie à la seule femme qu’il ait jamais vraiment aimée…

 

Les deux frères se sont largement perdus de vue. Ils se voient bien de temps en temps, mais pour le principe, sans y attacher véritablement d’importance… Mais un beau jour (si si), les frangins Glynn, chacun de leur côté, sont abordés par d’intrigants men in black. Qui leur tiennent en substance ce discours : « Retrouve ton frère ou crève. » Ah. Mais pourquoi donc ?

 

A s’en tenir là, on en resterait à deux dimensions de L’oiseau impossible : émouvant roman « intimiste » se concentrant avant tout sur les sentiments des deux frangins et leurs relations, et palpitant (très palpitant, même) thriller riche en rebondissements et en personnages hauts en couleurs.

 

Mais il faut y rajouter une troisième dimension. En effet, nous pouvons lire (p. 20) : « On ne pouvait pas reprocher à Daniel Glynn d’être mort sans le savoir. C’était une première dans son existence. Et pour les affaires de ce genre, il était toujours le dernier informé. » A peine un peu plus loin (p. 27) : « Michael ne songea pas une seconde qu’il pouvait être mort. Il ne l’avait jamais été jusque-là. » Ce qui change pas mal de choses. Certes, l’allusion est discrète, et le lecteur un peu distrait pourrait s’empresser de l’oublier jusqu’à ce que, bien vite (d’où je ne considère franchement pas ça comme un spoiler, comme on dit), la « réalité » lui saute plus franchement à la gueule pour ne plus le lâcher. Oui, Daniel et Michael Glynn sont morts. Mais ils bougent encore.

 

Devant ce point de départ, le lecteur un chouia culturé dans sa tête, et qui a donc lu ce qui se fait de mieux dans la littérature contemporaine, pensera instantanément au génial Ubik du divin Philip K. Dick. Mais au fil du récit, il pensera aussi et surtout, de même que le lecteur moins culturé dans sa tête, à Matrix. Car les allusions sont nombreuses : même réalité virtuelle inquiétante et difficilement concevable, des men in black qui font instinctivement penser à l’agent Smith, des rebelles tendant vers le terrorisme, plein d’action, avec même quelques explosions, des rebondissements à la pelle, des démiurges qui restent cachés dans l’ombre de leurs mesquins intermédiaires « humains », une résurgence incongrue (mais finalement plutôt bienvenue) de l’agaçant thème de « l’élu » qui vient bien trop souvent parasiter les blockbusters hollywoodiens, etc. Mais, à la différence de Matrix (ouf), qui se contentait de poser cet intéressant cadre pour ensuite tourner au film d’action bourrin ultra-référencé mais néanmoins relativement sympathique (je parle du premier, hein…), L’oiseau impossible, tout en ne rechignant pas le cas échéant à l’action et aux twists infernaux (avec beaucoup d’humour, ce qui ne gâche rien), se concentre avant tout sur ses personnages, avec leurs états d’âme, leurs frustrations, leurs névroses, leurs doutes. Et avec un grand talent tant dans la construction que dans le style, qui fait de L’oiseau impossible un roman à la fois prenant et intelligent, souvent drôle et très émouvant.

 

Daniel et Michael errent en effet dans un monde absurde, un monde parfait, et donc un monde impossible. Les ET dont on comprend bien vite qu’ils sont derrière tout ça (et qui n’ont probablement pas grand chose à voir avec le « petit gris » de la chouette couverture de Néjib Belhadj Kacem, néanmoins très appropriée du fait des nombreuses – mais pas lourdes – références à la culture populaire et de l’atmosphère de « théorie du complot » qui imprègne une bonne partie du roman), en voulant construire un monde idéal niant la mort dans les cervelles de colibris (idée étrange, absurde, et fabuleuse !), ont élaboré bien inconsciemment un Enfer ne résolvant en rien les véritables soucis des deux frères. Leur recherche mutuelle tourne bien vite à une salutaire anamnèse, pour ne pas dire psychothérapie, surtout après la première phase du roman, hystérique et inventive ; mais l'auteur finit par délaisser l’action et les rebondissements improbables (et souvent jubilatoires) pour laisser bien des questions ouvertes, et se concentrer véritablement sur ce qui compte : l’humain. L’Enfer devient alors Purgatoire, et, tout au bout du tunnel, apparaît une inévitable lumière blanche : la délivrance des frères Glynn, devant nécessairement passer par la rencontre, l’échange, le pardon… et la mort.

 

On ne sait trop que penser, pendant un certain temps, de L’oiseau impossible. On est certes séduit par la vivacité du récit, l’humour de l’auteur, la sincérité et l’émotion qui émanent de sa plume, tout en craignant, au fil des twists, que tout cela ne tourne un peu à vide. Beaucoup de bruit pour rien ? A en rester à l’hystérie du thriller originel, probablement. Très vite, ce déferlement d’action, sans lasser pour autant, apparaît effectivement bien illusoire et vain. Mais l’authenticité et la puissance émotive des dernières pages n’en ressortent que davantage. On n’en apprendra guère sur les ET, sur les colibris, sur le « comment », et peu importe. On en apprendra davantage sur le « pourquoi », et surtout sur les frères Glynn. Sur ce qui compte, en somme.

 

Et si l’on peut à l’occasion rester sceptique sur quelques procédés employés par l’auteur, si l’on peut même être parfois un tantinet agacé par la tonalité générale du roman et ses implications (optimiste ? pessimiste ? honnêtement, je n’en sais rien… tout dépend sans doute de l’humeur du lecteur et de son ressenti personnel), il n’en reste pas moins que L’oiseau impossible est au final un roman bien construit, astucieux et fort, d’une lecture agréable, et riche en scènes bouleversantes (superbe fin, notamment, qu’on adhère ou non au propos ; le roman ne pouvait de toute façon s’achever autrement). Alors, je me répète, mais enfoncez-vous ça dans le crâne : L’oiseau impossible est bien un roman à la fois prenant et intelligent, souvent drôle et très émouvant. Pas un chef-d’œuvre, sans doute, mais un très bon roman, à l’évidence.

Bref, lisez L’oiseau impossible. Et plus généralement, « Interstices », c’est bon, mangez-en, je n’ai jamais été déçu jusque-là par cette décidément excellente collection.

CITRIQ

Commenter cet article

N
Ubik : mais non, voyons. Whittemore va le gagner pour les quatre prochaines années (repentance).

efelle : oui, la première partie m'a fait douter, aussi... Mais finalement, non. Je pense au contraire qu'il est assez remarquablement construit, tout c'est n'est ni innocent, ni maladroit ; 'fin, je pense...
Répondre
E
Personnellement j'ai un peu coincé sur la première partie grand guignol.
Par contre rien à redire sur la deuxième moitié du roman et sa conclusion.
J'ai eu l'impression que l'ensemble était un peu brouillon, cela dit j'ai apprécié.
Sans allez non plus à le qualifier de chef-d'oeuvre, un bon moment.
Répondre
U
En plus, c'est le prix du cafard cosmique 2008.
C'est mon petit doigt qui me l'a dit.
Répondre