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"Les Brigades fantômes", de John Scalzi

Publié le par Nébal

 

SCALZI (John), Les Brigades fantômes, traduit de [l’américain] par Bernadette Emerich, Nantes, L’Atalante, coll. La dentelle du cygne – science-fiction, [2006] 2007, 407 p.

 

Comme promis, après vous avoir entretenu de l’étonnante déception réjouissante qu’était Le vieil homme et la guerre, voilà-t-y pas que j’aborde aujourd’hui sa « suite », Les Brigades fantômes. Enfin, « suite »… Façon de parler. Entendons par-là que l’action se situe dans le même univers, et que l’on y croise même quelques personnages du « premier volume » (et notamment Jane Sagan), tout en faisant quelques allusions à des événements qui y avaient été décrits plus en détail (la bataille de Corail, le rôle de John Perry, le conflit avec les Rraeys, la technologie des Consus). A part ça, il s’agit bien de deux romans indépendants ; cela dit, si John Scalzi ne nous inflige pas un cycle interminable, il me paraît néanmoins très utile (pour ne pas dire indispensable) d’avoir lu Le vieil homme et la guerre avant de s’attaquer aux Brigades fantômes. A bon entendeur…

 

Ces « Brigades fantômes », d’ailleurs, on en avait déjà entendu parler en suivant les aventures de John Perry (qui brille ici par son absence, quand bien même il est évoqué une ou deux fois en passant). Je ne vais pas revenir ici sur les transformations subies par les troufions de base des Forces de défense coloniale (FDC) ; mais le cas des Forces spéciales doit être précisé, dans la mesure où il est au cœur de ce roman. Rappelez-vous simplement que l’âge légal pour s’engager dans les FDC est de 75 ans, après une inscription préalable dix ans plus tôt. Seulement voilà : tous ceux qui émettent le désir de s’engager ne tiennent pas forcément jusque-là (nous avons vu que c’était le cas de la femme de John Perry, notamment). Qu’à cela ne tienne ! Ils pourront néanmoins participer à la défense de l’humanité contre les vilains extraterrestres. Ils ont signé, après tout ! Leur clone a été fabriqué selon la méthode appliquée aux engagés normaux ; il n’y a plus (facile !) qu’à y rajouter une « conscience », selon le même procédé. Mais, du coup, ces Forces spéciales sont bien composées, à proprement parler, de morts… d’où leur nom officieux de « Brigades fantômes ». Ils présentent néanmoins un gros avantage pour les FDC, qui explique leur statut de troupes d’élite. Quand ces soldats « naissent », ils n’ont bien entendu aucun souvenir de la personnalité qu’ils empruntent (on leur donne d’ailleurs un nouveau nom… celui d’un scientifique), mais disposent déjà d’une grande palette d’aptitudes leur permettant, après quelques heures, d’entamer leur rude apprentissage destiné à en faire les pires machines à tuer des FDC : des soldats sans états d’âme, dénués de sentiments comme d’humour, créés pour servir leurs supérieurs, qui n’ont jamais connu l’enfance, l’adolescence, etc. ; des soldats sans expérience, oui, mais c’est tant mieux ! Ils peuvent ainsi, notamment, maîtriser leur AmicerveauTM bien plus efficacement que les « vrais-nés », puisqu’ils vivent avec cet étrange compagnon depuis leur naissance ; la communication verbale leur paraît inconcevablement lente et fastidieuse ; l’intégration de chaque unité, au contraire, leur procure un sentiment de communion inconcevable… et contribue en outre à prohiber le développement d’une individualité qui ne pourrait être que gênant pour les autorités. Les soldats des Forces spéciales n’ont ainsi pas grand chose d’humain : ce sont, à peu de choses près, des machines, et des esclaves. Des versions modernisées du monstre de Frankenstein… Résumons avec la quatrième de couverture :

 

« Tu t’appelles Jared. Ta mère est une cuve et ton esprit n’est pas le tien.

 

« Tu as parlé à soixante secondes, marché à deux minutes et pris la navette à une heure dix.

 

« Ton avenir ? Il ne t’appartient pas. A deux semaines, tu intégreras le corps d’élite des Forces de défense coloniale, les « Brigades fantômes ».

 

« Au nom de l’humanité, toi qui n’es pas vraiment humain.

 

« Mais l’esprit-qui-n’est-pas-le-tien grandit en toi, cet esprit qui, ailleurs, planifie la destruction de l’humanité. Au nom de quoi, au nom de qui ?

 

« Et toi, que choisiras-tu, Jared ? »

 

Jared Dirac, en effet, n’est pas un soldat des Forces spéciales comme les autres. Il a été créé de manière totalement arbitraire (et juridiquement douteuse...), pour servir de réceptacle à la conscience d’un traître, le scientifique génial Charles Boutin (oui, il est d’origine française ; normal, pour un traître…). Boutin a fait croire à son décès, puis a disparu on ne sait où. Ce que l’on sait, par contre, notamment depuis la capture du savant rraey Cainen, contraint de travailler pour les humains, c’est qu’il a réussi le tour de force de fédérer trois races extraterrestres, les Rraeys, donc, mais aussi les Eneshans et les mystérieux Obins, dans une croisade commune destinée à éradiquer l’humanité. Comment et pourquoi ? C’est ce que les autorités aimeraient bien savoir…

 

Et c’est pour cela que Jared Dirac a été créé. Il n’est pas supposé avoir de personnalité propre : il n’est qu’un réceptacle pour la conscience de Charles Boutin, avec les souvenirs qui avaient pu en être conservés (puisque le savant, afin de mener à bien son évasion et de tromper les humains, avait dû se cloner lui-même). On espérait ainsi détenir Boutin, savoir ce qu’il comptait faire, où il se trouvait, pourquoi il avait trahi ; mais la greffe n’a pas pris… Autant faire, alors, de Jared Dirac un soldat des Forces spéciales « comme les autres » ; sous haute surveillance, tout de même : si la personnalité de Boutin venait à ressurgir, en raison d’une expérience particulière, il pourrait être d’autant plus dangereux, maintenant qu’il a ce corps de soldat d’élite, et qu’il bénéficie de l’intégration avec ses comparses… d’autant que Boutin est sans doute le plus grand spécialiste humain de la conscience, du clonage et de l’AmicerveauTM !

 

Ainsi qu’on l’aura compris à la lecture de ce résumé, John Scalzi nous livre à nouveau avec astuce un divertissement de haut vol, riche en références et franchement palpitant, mais autorisant néanmoins quelques réflexions passionnantes. En effet, là où Le vieil homme et la guerre posait surtout un cadre, et privilégiait finalement l’action au détriment du sens, Les Brigades fantômes se montre à mon sens bien plus adroit et équilibré dans le développement de ce qui n’avait été qu’esquissé jusqu’alors : entre deux réjouissantes scènes d’action bourrine typiques du bon space op’ militaire, tout au long de la courte vie de Jared Dirac, le lecteur est amené à s’interroger sur ce qui fait la conscience, sur la définition de l’humain, sur l’individualité ; certes, on ne s’enfonce jamais trop profondément dans ces épineuses questions, mais elles sont néanmoins posées et envisagées, avec un sens de la mesure, une justesse, un humanisme finalement, qui font de ce deuxième opus plus qu’un très bon divertissement. On appréciera de même le questionnement un peu plus poussé de la légitimité des guerres coloniales : de même que pour Le vieil homme et la guerre, on ne saurait dire de ce roman qu’il est ouvertement militariste ou anti-militariste ; le lecteur, à l’instar de Jared Dirac, est amené à peser le pour et le contre à partir des quelques éléments dont il dispose, à l’évidence insuffisants. Et c’est pas facile… Sous cet angle, Les Brigades fantômes m’a un peu rappelé La Paille dans l’œil de Dieu, et je ne vais pas m’en plaindre.

 

De même que son sympathique prédécesseur, Les Brigades fantômes est en effet riche en références et pastiches (je me souviens notamment d’une scène assez drôle où Jared Dirac lit La guerre éternelle et Starship Troopers, puis regarde le film de Verhoeven…) ; mais on n’a pas pour autant le sentiment de lire un énième space op’ à la limite du plagiat : bien au contraire, John Scalzi sait s’inspirer des poncifs du genre pour le renouveler, voire le mettre en abyme, et il fait ça franchement bien, le bougre. Il n’hésite d’ailleurs pas à s’auto-parodier dans une scène assez impressionnante, reprenant le principe du parachutage en orbite haute qui avait constitué un des grands moments du Vieil homme et la guerre. Le lecteur naïf commence par soupirer : « Encore ? » Sauf que non, eh eh… Car Les Brigades fantômes est bien un roman astucieux, souvent drôle (avec notamment ces soldats d’élite au comportement de gamins…), parfois émouvant (je ne pensais pas qu’une peluche de Babar pouvait susciter autant de trouble…), et terriblement divertissant.

 

On ne parlera pas de chef-d’œuvre pour autant, ceci dit. Là encore, il s’agit avant tout d’un divertissement ; de qualité, certes, mais auquel on pourra reprocher quelques menus défauts ici ou là. A vrai dire, après les premières pages de ce roman qui ne surprendront probablement personne (en tout cas pas quiconque a lu Fredric Brown…), j’ai craint pendant un moment de me retrouver devant une « suite » un peu poussive… Le passage aux points de vue multiples, après la première personne si appropriée pour Le vieil homme et la guerre, m’a un peu déçu, d’ailleurs. Enfin, ici ou là, on pourra bien reprocher quelques lourdeurs, une ou deux gratuités, ou déplorer que le prometteur Boutin, dont on suppose bien vite la richesse du caractère et la complexité, se révèle finalement un meuchant plutôt décevant (là où son « équivalent », Cainen, est par contre un personnage vraiment sympathique, avec un joli épilogue)… Sans parler d’une traduction franchement médiocre.

Rien d’insurmontable, néanmoins. Les Brigades fantômes constitue un digne successeur du Vieil homme et la guerre ; peut-être même est-il encore meilleur… C’est en tout cas un divertissement de qualité, procurant un vif plaisir de lecture sans abaisser le lecteur pour autant, et qui laisse augurer du meilleur pour la « suite ». Un troisième tome, nominé semble-t-il au prix Hugo, est annoncé pour bientôt, et il y a de fortes chances pour qu’il finisse bien vite sur mon étagère de chevet.

CITRIQ

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N
Ah, pour ce qui est de Bear, c'est exactement l'effet que m'avait fait "Eon" (j'en avais causé sur ce blog miteux...) ; et puis, nan, ma période bouses s'est un peu trop prolongée, là, faut que je repasse à du lourd et du bon ! ;)
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J
Ok, merci pour cette précision.
Perso, je n'ai pas eu ces réticences...

Niveau bouse, tu devrais lire greg bear (en quete d'éternité), c'est un livre à vous passer l'envie de lire de la sf pour quinze décennies ! :-))
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N
Non, je ne l'ai lu qu'en VF. Mon anglais est par trop limité pour que je me risque à une lecture en VO, hélas...

Si je parle ici de "traduction franchement médiocre", c'est, d'une part, pour me faire l'écho de remarques ici ou là sur ce point (voir par exemple sur ActuSF ou le cafard ; je sais, je reprends la rumeur, et c'est MAL), mais d'autre part et surtout parce que, à plusieurs reprises, je suis tombé sur des tournures franco-françaises plutôt maladroites, ou sur des gags, allusions ou références qui me semblaient mal transposés. Bon, ce n'est qu'une impression, et je peux me tromper ; si des échos ici ou là ne semblaient pas confirmer cette critique, je n'aurais pas été aussi catégorique (je ne le suis pas en temps normal, d'ailleurs...) ; mais là... 'fin bon.

"La critique est aisée", tout ça, certes ; mais j'ai assez régulièrement tiqué sur le texte dans un contexte qui me laissait supposer que le problème venait de la traduction pour émettre cet avis... qui n'engage bien entendu que moi.
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J
tu l'as lu en vo ? Parce que tu fais toujours référence à la "mauvaise traduction" ?
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