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"Les voix de l'asphalte", de Philip K. Dick

Publié le par Nébal

 

DICK (Philip K.), Les voix de l’asphalte, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard, Paris, Le Cherche midi, coll. Néo, [1953] 2007, 478 p.

 

Vous ai-je déjà entretenu de ma passion pour Philip K. Dick ? Vous ai-je déjà dit que Philip K. Dick est à mes yeux incontestablement un des plus grands auteurs du XXe siècle (et je ne dis pas cela uniquement dans le domaine de la science-fiction) ? Vous ai-je déjà dit que Philip K. Dick, c’était Dieu ?

 

« Oui. Très souvent. Tu nous gonfles un peu avec ça, d’ailleurs. »

 

Ah ?

 

« Oui. »

 

Ah. Bon, vous êtes au courant. Tant mieux. Je peux donc me contenter de rappeler ici que ma passion pour Dick tourne éventuellement au fanatisme décérébré et aveugle (mais pas à la mauvaise foi, je ne vous permets pas), ce qui doit relativiser, sans doute, toute opinion que je pourrais émettre sur le monsieur et son œuvre. C’est que Dick, voyez-vous, c’est l’homme qui m’a redonné le goût de la lecture en général, et de la SF en particulier. Ado, j’avais lu Le maître du haut château, et n’en avais pas retiré grand chose (crétin de jeune !). Quand, une dizaine d’années plus tard, j’ai retenté l’expérience (par pur désœuvrement), ça m’a fait comme qui dirait un choc. A tel point que j’ai passé une année dickienne, ou peu s’en faut, à me régaler de l’intégrale dudit génie. Enfin, soyons plus précis : de sa quasi-intégrale (vous avez pu lire le compte rendu de ma lecture ultérieure de Deus Irae), et dans le domaine de la science-fiction uniquement ; restent, outre les nombreux ouvrages sur Dick que j’aime à parcourir de temps en temps (je vous avais causé notamment d’Invasions divines de Lawrence Sutin et des Regards sur Philip K. Dick édités par Hélène Collon, mais j’avais déjà lu auparavant Je suis vivant et vous êtes morts d’Emmanuel Carrère, plus le Bifrost consacré à Dick ; au passage, je vous causerai sans doute très prochainement des Romans de Philip K. Dick par Kim Stanley Robinson), ses écrits non-fictionnels (figurent dans mon étagère de chevet Si ce monde vous déplaît… et autres écrits ainsi que Dernière conversation avant les étoiles) et ses œuvres de « littérature générale ».

 

Ou disons, plus exactement, ses œuvres publiées « hors genre », toutes à titre posthume excepté Confessions d’un barjo (parce que, en ce qui me concerne, certains de ses romans « de science-fiction » n’ont pas grand chose de science-fictif, je pense notamment aux excellents Siva et La transmigration de Timothy Archer ; des « transfictions », à la limite ; mmmh, ça aussi, je vous en causerai bientôt). De ces œuvres mainstream écrites dans les années 1950 par un Dick désireux de se faire reconnaître en tant que « véritable » écrivain, je n’en avais pour l’heure pas lu une seule (quand bien même Confessions d’un barjo et Mon royaume pour un mouchoir prennent la poussière depuis un certain temps dans ma pile à lire). Il faut dire que ces œuvres posthumes n’ont pas forcément très bonne presse…

 

D’où ce sentiment ambigu de méfiance et de compulsion fanatique d’achat et de lecture à l’annonce de la publication de ces Voix de l’asphalte écrites en 1953. Pas un manuscrit miraculeusement retrouvé, comme on l’a parfois prétendu ; simplement un roman de jeunesse resté longtemps inédit, pour diverses raisons que la raison n’ignore peut-être pas, mais moi si. Fond de tiroir, ou chef-d’œuvre maudit ? Tout (jusqu’à l’avis très autorisé, quand bien même hautement subjectif, de Sutin) portait plutôt à pencher pour la première solution, sans surprise. Néanmoins, le dickien fanatique ne peut rester indéfiniment insensible au chant insidieux des sirènes : « AaaaAAAaaaAAAAAaaach’ èèèèèèèèèèt’ eeeeeeeeeeeeeeeeeuh !!! »

 

Bon d’accord.

 

Les voix de l’asphalte, 1953.

 

Une petite bourgade californienne, pas très loin de San Francisco. Stuart Hadley, jeune marié et bientôt papa, travaille pour Jim Fergesson, petit patron bourru, un brin borné, mais relativement sympathique quand même, typique d’une Amérique idéale tout entière vouée à l'ccomplissement personnel et à la libre entreprise. Dans sa boutique Modern TV, le « grand dadais » fait office de vendeur et de réparateur ; il est assez doué pour ça, peut même espérer se voir confier la gérance de la boutique, maintenant que Fergesson compte s’étendre en rachetant un autre magasin. Un homme qui a tout pour être heureux, selon les normes habituelles : une femme douce et aimante, Ellen, bientôt un gosse ; un métier, avec une opportunité d’avancement qui devrait pallier à ses menues difficultés financières ; une petite vie tranquille dans un petit coin tranquille d’une Amérique tranquille (enfin, relativement tranquille ; il y a la guerre de Corée – mais Stuart est réformé – et la « nucléarose » qui se développe – voyez l’excellent Atomic Café).

 

Pourtant, ça ne va pas. Stuart Hadley n’est pas heureux. Il se sent mal dans sa peau, frustré, alternativement triste et colérique, lymphatique et hyperactif. Il boit de plus en plus. Jusqu’à finir dans des bagarres de poivrot qui le conduisent tout droit au poste (quelle idée de critiquer le sénateur McCarthy, aussi…). Tout devrait aller pour le mieux, mais non. Stuart Hadley ne sait pas pourquoi, mais ça ne va pas. Quand bien même il ne sait pas quelles questions poser, il a besoin de réponses.

 

Il va les chercher auprès des personnalités les plus improbables. Theodore Beckheim, déjà (un nègre, non ?), charismatique gourou de la Société des Gardiens de Jésus, prophète d’une apocalypse inéluctable, pour bientôt (p. 150) :

 

« – Il a dit qu’il avait appris un truc. Qu’il avait découvert une chose dont il se doutait depuis toujours. Beckheim lui a dit que c’était la fin du monde.

 

« Fergesson hésita puis éclata de rire.

 

« – Ca fait cinq mille ans que c’est la fin du monde !

 

« – Oui, c’est amusant, n’est-ce pas ? dit Ellen en rassemblant les poêles et les casseroles de la cuisinière. »

 

Marsha Frazier, ensuite, l’intrigante jeune femme qu’il croise par hasard chez ses amis les Gold (juifs et gauchistes, mais bon…), et qui se révèle être la rédactrice en chef de Succubus, bizarre revue à la parution aléatoire, et qui cache sous des dehors classieux et arty un antisémitisme virulent entre autres joyeusetés cryptofascistes. Deux portes de sortie, dans les extrêmes, pour donner un sens à sa vie, quel qu’il soit…

 

Stuart Hadley entame sa descente aux enfers.

 

On l’a souvent dit, et l’amateur l’aura déjà compris : Les voix de l’asphalte fourmille d’éléments autobiographiques. Rien de surprenant à cela, à vrai dire : c’est le cas de la plupart des romans de Dick (oui oui, y compris ceux de science-fiction, bien sûr). Un lieu commun : la vie de Dick ressemble à ses romans ; mais c’est en fait raisonner à l’envers… Oui, bon nombre d’éléments dans Les voix de l’asphalte renvoient directement à l’expérience de Dick. Et son roman, du coup, tient de la catharsis, en dépeignant de manière saisissante la spirale infernale emportant inéluctablement le maniaco-dépressif Stuart Hadley. Car Stuart Hadley, à maints égards, est bien Dick lui-même. Dick a bien été ce jeune vendeur et réparateur pris en main par un vieux patron bourru ; il a eu les mêmes frustrations intellectuelles et artistiques ; il a connu les mêmes difficultés sentimentales, et la même angoisse parentale, tout cela renvoyant à ses traumatismes enfantins (la mort de sa sœur jumelle, le divorce de ses parents). Tout cela joue en faveur du réalisme du roman : pas de doute là-dessus, Dick livre ici une très belle analyse à la fois de la société américaine des années 1950 telle qu’il a pu la connaître (et qui est ainsi magnifiquement rendue) et, plus encore, de la dépression nerveuse de son personnage principal (qui m’a beaucoup parlé, c’est le moins que je puisse dire…). Certaines scènes sont vraiment remarquables ; la crise finale est d’une violence ahurissante, elle fait mal, elle touche juste ; l’angoisse du personnage, sa folie latente, sont saisies avec une pertinence rare et rendues avec un effet terriblement pervers. Comme souvent, les relations homme / femme sont de même finement décrites, sur un mode tragicomique, tantôt cruel, tantôt enfantin, souvent navrant, qui n’appartient qu’à Dick. Et de même pour ce qui est de la vanité de tout cela, de la nécessité de l’échec, de l’illusion de la révolte (p. 380) :

 

« – Mais nous sommes des rebelles, Stuart, dit Marsha. Nous travaillons à l’avènement d’un monde différent.

 

« – Nous ne sommes pas des rebelles – Nous sommes des traîtres. »

 

Pour tout cela, Les voix de l’asphalte n’est certes pas un fond de tiroir, mais bien un roman de Dick égal à lui-même, et donc fort recommandable.

 

Sans le vernis de la science-fiction, on y trouve déjà en effet tout ce qui fait le génie de l’œuvre dickienne, toutes ses obsessions, toutes ses névroses, toutes ses thématiques fétiches : la distorsion entre apparence et réalité, la définition de l’humain, la folie, le complot, la dépression, l’interrogation métaphysique et le questionnement de la foi, tout se trouve déjà dans Les voix de l’asphalte, à un degré ou à un autre. Aussi ce roman est-il probablement indispensable pour le lecteur passionné désireux de se livrer à une sorte d’archéologie dickienne, pour ne pas dire d’exégèse érudite. Une piste parmi tant d’autres : je n’ai pu m’empêcher de relever, dans ce roman de « littérature générale », quelques fragments renvoyant à l’œuvre science-fictionnelle de Dick, et l’éclairant sous un nouvel angle ; outre le thème de l’apocalypse et de la guerre nucléaire (inévitable à l’époque, ça ne compte donc pas vraiment…), on notera plusieurs références à des androïdes ou automates, autant dire aux « simulacres » dickiens, mais aussi à la télépathie (p. 227), ou encore l’hypothèse des nazis remportant la Deuxième Guerre mondiale (p. 213). Certains passages pourraient tout aussi bien figurer dans d’autres textes plus connus ; tenez, un exemple (pp. 357-358) : « C’était comme si Hadley avait disparu et que quelque chose d’horrible s’était installé à sa place et regardait à travers ses yeux, la dévisageait, tapi derrière le visage de Hadley. » Une phrase qui aurait parfaitement trouvé sa place dans « Le père truqué », et dont l’œuvre dickienne, à certains égards, n’est qu’une éternelle variation. Quant à la fin du roman, je n’ai pu m’empêcher d’y reconnaître à certains égards celle de Substance mort (une vingtaine d’années plus tôt, et sans l’expérience du « squat »…).

 

On l’aura compris, Les voix de l’asphalte ne manque pas d’intérêt, a fortiori pour l’amateur de Philip K. Dick. Mais est-ce pour autant, indépendamment, un bon roman ? Puis-je en toute légitimité en conseiller la lecture ? Pas sûr… Une chose est claire, déjà : ceux qui n’adhèrent pas au style de Dick et à ses thématiques ne seront pas davantage convaincus par ce roman, qui ne dépareille pas dans l’ensemble de l’œuvre. Au-delà, Les voix de l’asphalte souffre indéniablement de certains travers, qui trahissent son statut d’œuvre de jeunesse, et en réservent sans doute le plaisir de lecture aux seuls fans, ou presque. Le principal problème est une regrettable tendance à tirer à la ligne : 480 pages en grand format, tout de même ; on est loin du format assez bref généralement retenu par Dick pour ses romans de science-fiction… Ici, très clairement, il en fait trop, et de deux manières.

 

D’une part, il succombe facilement à la digression : une bonne partie du roman est ainsi constituée de longs dialogues ou de longues méditations intérieures tenant presque de la dissertation ; tout cela n’est pas forcément inintéressant, loin de là, mais cela n’apporte pas grand chose au roman, et, passé un certain temps, cela fait quelque peu soupirer… d'autant que Dick n'est pas à une incohérence près, et qu'il est parfois difficile de saisir où il veut en venir, ou ce que ses personnages sont ou pensent au juste.

 

D’autre part, Dick insiste énormément sur la banalité de son cadre, sur l’ancrage de son roman dans la réalité quotidienne. Il y a là une indéniable volonté de la part de l’auteur, que la thématique du roman (et son positionnement éditorial...) justifie amplement. Mais, assez vite, on se lasse de ces descriptions laborieuses et ultra-détaillées du moindre déplacement, du moindre objet saisi dans une cuisine ou un atelier, de toutes ces conversations stériles, au choix rohmériennes ou capillicoles (« Il fait beau, aujourd’hui ! – Oui. Mais ça va pas durer. – Un café ? – Volontiers. – Un sucre ou deux ? – Je le prends noir, merci. – Voilà. – Merci. » Ad nauseam. J’exagère à peine…).

Aussi, de temps à autre, on tend à s’ennuyer quelque peu. Je ne le cacherai pas : j’ai un peu ramé sur ce long roman… Régulièrement, pourtant, l’intérêt revient (la fin du roman, encore une fois, est excellente), mais certains passages sont franchement laborieux. Ici, Les voix de l’asphalte souffre de son statut de roman posthume : il aurait mérité de nombreuses coupes, qui en auraient fait sans doute un bon, et même un très bon roman. En l’état, c’est avant tout un intéressant « document » : les fanatiques de Dick dans mon genre s’y retrouveront probablement, sauront mettre en avant les indéniables qualités du roman et lever un voile pudique sur ses tout aussi indéniables faiblesses ; les autres feront sans doute mieux de passer leur chemin, temporairement du moins, même s'ils pourraient sans doute y trouver un certain intérêt.

CITRIQ

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N
Elias_ et Sire Concis : je crois que tout est dit... ^^
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S
(génuflexions et tremblements, battements des bras, bavements, tapage du pied, haussement des sourcils en cadence :) "Ah Ohohoho Argha! O Grand Phil Kadique, merci d'avoir habité l'âme torturée de Nébal un bref moment! En attendant ton retour sur terre, la destruction des scientologues et le Salut Suprême de la grande Albemuth, nous continuerons à nous enduire l'intérieur de la bouche avec du goudron en priant ta Divine Personne! Siva siva! Banzai! Tsoin tsoin!..."
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É
Intéressant. Et la simple lecture de ton compte-rendu confirme s'il en était encore besoin que Dick n'a finalement jamais cessé d'écrire le même bouquin. Et effectivement l'amateur a des chances de s'y retrouver et, même, de s'y plaire.

É.
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