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"Yellow Submarine", n° 133. "Envies d'Utopie"

Publié le par Nébal


Yellow Submarine, n° 133. Envies d’Utopie, Lyon, Les Moutons électriques, [1989, 2006, 2007] 2008, 190 p.

 

Un nouveau numéro de Yellow Submarine, mais le premier à rejoindre mon étagère. Question de visibilité, sans doute : le capitaine de ladite « revue sans but lucratif » et « unique support exclusivement consacré à l’étude critique de la science-fiction » (heu…) n’étant autre qu’André-François Ruaud, on ne s’étonnera finalement guère de la voir paraître désormais aux excellentes éditions des Moutons électriques (que, c’est horrible, je leur donne beaucoup d’argent, à ces gens-là, à force). Ce qui nous fait un joli volume, avec une superbe couverture et un brin d’iconographie à l’intérieur. C’est beau, et ça fait du bien ; on regrettera d’autant plus les innombrables coquilles qui parsèment ce numéro 133 : les Moutons n’ont déjà pas une réputation très glorieuse en la matière, et ce n’est certainement pas avec cette parution qu’ils pourront redorer leur blason…

 

Voilà, c’est dit. Mais passons au contenu : Envies d’utopie, nous dit-on. Voilà qui me parle, oh oui, hou la la. Nébal aime l’utopie. Nébal ne peut s’empêcher de faire le lien entre l’utopie et la science-fiction. Nébal aime la science-fiction avec des vrais morceaux d’utopie dedans (c’est sans doute en bonne partie pour cela que j’aime autant, par exemple, Kim Stanley Robinson, et Ursula K. Le Guin – voyez notamment, pour cette dernière, mes comptes rendus miteux sur Les dépossédés et Le Dit d’Aka, suivi de Le nom du monde est forêt). Aussi, quand Nébal a entendu parler de ce numéro et qu’il a vu cette jolie couverture, et plus encore après en avoir parcouru la table des matières et repéré quelques noms et thématiques, il s’est empressé de s’en emparer et de foncer illico, la bave aux lèvres et l’air hagard, devant une jeune et jolie caissière, pour le coup fort interloquée. « Ca nous fait 20 €. » Ah ouais, quand même… M’en fous, il me le faut.

 

Nébal aime donc l’utopie. Mais c’est un sujet délicat, ça, l’utopie, ma bonne dame. Le mot est employé à tort et à travers, mais encore faut-il savoir au juste ce que l’on entend par là. Le mot « utopie », on le reconnaîtra volontiers, n’a pas très bonne presse. Quand le quidam issu, disons, des classes moyennes supérieures (lequel, en France, rappelons-le, a voté Sarkozy et regarde le JT de TF1) dit d’une chose ou d’une autre que « c’est une utopie », il déguise sous un mince vernis culturel un banal « ça ne marchera jamais, c’est du rêve, ouvre les yeux, ça ne se passe pas comme ça », etc. ; puis, avec un brin de condescendance dans le sourire, il refait son nœud de cravate, et retourne à ses lucratives et chronophages activités de jeune cadre dynamique et ambitieux (à la radio, on annonce pour l’an prochain une croissance de 3,5 %, et on se félicite déjà de ce que le chômage a baissé le mois dernier grâce au CNE, alors, hein, bon).

 

Sans surprise, ce n’est pas exactement le point de vue adopté par Yellow Submarine pour ce numéro marquant son vingt-cinquième anniversaire. Citons André-François Ruaud dans son « Edito » (pp. 5-6) :

 

« Il est de bon ton, ces dernières années, que le mot « utopie » amène un pli désapprobateur sur les fronts bien pensants. Foucault, Deleuze, Bourdieu, Baudrillard : maintenant que les derniers philosophes français sont morts, le terrain de la pensée se trouve malheureusement surtout arpenté par les « chiens de garde » (pour utiliser l’expression de Serge Halimi), ces valets de la pensée ultra-libérale qui revendiquent l’étiquette de « nouveaux philosophes ». Pour un Mattelart ou un Michéa, pétris de culture science-fictive, et notamment d’utopies, combien de penseurs embrassent dans un bel élan idéologique le concept d’une prétendue « fin de l’histoire », amenée par la chute du régime soviétique ? Ces messieurs jettent volontiers le bébé utopique avec l’eau du bain totalitaire. Au principe que Staline ou Pol-Pot ont fondé des systèmes politiques « utopiques », on nous affirme que les utopies ont échoué, pire : que les utopies sont choses fondamentalement néfastes. Et puis, ce ne serait que des rêves et, au nom du pragmatisme (la prétendue « fatalité » du capitalisme), nous aurions une obligation de sérieux.

 

« Peut-être cela explique-t-il que l’on puisse encore parler des utopies dans le champ de la science-fiction : après tout, cette littérature n’a toujours pas gagné droit de reconnaissance auprès des beaux parleurs germano-pratins. Nous ne sommes pas « sérieux », n’est-ce pas ? nous pouvons donc bien dire ce qui nous chante. […] Il n’est donc pas hors sujet que Yellow Submarine, pour ce volume marquant son vingt-cinquième anniversaire, se penche sur un sujet aussi discrédité (?) que les utopies.

 

« Mais discréditées, le sont-elles ? Ou bien, au contraire, un certain courant de pensée n’essaye-t-il pas de nier les utopies justement parce qu’elles ont toujours une belle actualité, un aspect fort dérangeant pour ceux dont la cravate enserre le cerveau ? En dépit de tous les discours lénifiants, les envies d’utopie ne cessent de s’exprimer – non seulement dans le champ de la littérature, mais également en prise directe avec le réel : dans l’architecture aussi bien que, loin de l’Europe, dans la politique (dans la turbulente Amérique du Sud). »

 

La couleur est annoncée : rouge essentiellement, avec un peu de vert et de noir, pas vraiment de surprise à cet égard. Mais une petite crainte néanmoins pour le Nébal, lequel admet volontiers, non, est même persuadé qu’un autre monde est possible, comme c’est qu’y disent les jeunes aux cheveux gras, rejoint volontiers la pique sur les « nouveaux chiens de garde », le « pragmatisme » capitaliste et cette insupportable bêtise qu’est la « fin de l'histoire »… mais, justement pour les mêmes raisons, se méfie dans une égale mesure des discours tout aussi lénifiants des alter-trucs et autres machins en –istes, au comportement parfois fort canin eux-aussi (du gentil toutou « tout l’monde il est beau tout l’monde il est gentil viens tirer sur le oinj’ » au vilain pitbull avec la kalach entre les crocs), et qui affadissent leurs souvent fort jolis rêves avec une même prétention à la « fin de l'histoire » pour quand ils auront gagné… quand ils ne les compromettent pas d’ores et déjà en osant en confier la réalisation à des gros cons (de ci de là, on trouvera dans ce numéro de menues références au misérable Chavez qui frisent l’éloge ; très peu pour moi, merci…). Un autre monde est possible, oui ; reste à savoir lequel, ce qu’on en fera, ce qui peut être fait, pourquoi, et comment. Beaucoup de choses, qui dépassent la simple rêverie.

 

Accessoirement, au risque de passer aux yeux d’André-François Ruaud et compagnie pour un « bien pensant » à mon tour, j’avouerai que, si les utopies ne me paraissent certainement pas néfastes en elles-mêmes (bien au contraire !), la possibilité de leur concrétisation me paraît plus douteuse, et souvent, de toute façon, guère souhaitable, d’autant qu’elles portent presque inévitablement en elles un germe totalitaire que je ne peux que critiquer… Ici, il me paraît utile de revenir sur la question de la définition de l’utopie, et d’introduire devant vos yeux ébahis, mes chers lecteurs, une grossière typologie (simple dichotomie, à vrai dire) que j’applique depuis quelques temps déjà à mes périples en Utopie, et qui pourra sans doute clarifier utilement mon point de vue sur la chose (tout cela n’est pas gratuit : vous avez bien raison de vous tamponner le coquillard de mes opinions, mais sans doute cette petite explication permettra-t-elle de relativiser mon jugement global sur ce volume).

 

Les utopies telles que les présente André-François Ruaud, et telles qu’elles sont critiquées par les fatalistes encravatés, c’est ce que je désignerais pour ma part du nom d’utopies programmatiques. On notera, au passage, que la critique mesquine de ces utopies, si elle est aujourd’hui l’apanage des « chiens de garde » du libéralisme (donc), trouve cependant son origine chez Marx, stigmatisant (tout en s’en inspirant) les « socialistes utopiques » français du XIXe siècle (et notamment Saint-Simon, Fourier, Proudhon et Louis Blanc). Aujourd’hui, c’est le marxisme qui fait figure « d’utopie »… Aussi ne perdons pas de vue une vieille histoire à base de paille et de poutre, que l’on pourra souvent appliquer au discours des pro comme des anti dans ce vaste débat.

 

Mais si le terme « utopie », dans l’esprit (borné) du quidam, désigne la plupart du temps ces utopies programmatiques, que ce soit en bien ou en mal, on ne devrait pas en déduire pour autant que l’utopie est nécessairement programmatique. J’aurais même envie de dire qu’elle est à l’origine tout sauf ça, et que le développement des utopies programmatiques est une sorte de dérive du procédé utopique originel, qu’on jugera plus ou moins pernicieuse. En effet, l’utopie n’est qu’indirectement (et pas toujours, loin de là !) eu-topos, « l’endroit bon », « l’endroit meilleur » : une « utopie négative », une « contre-utopie », une « anti-utopie », une « dystopie », c’est toujours une utopie. Avant d’être eu-topos, l’utopie, chez son « créateur » Thomas More (l’inventeur du concept, plus exactement ; mais il y avait nombre d’utopies bien avant Morus, bien sûr), est avant tout ou-topos : le « non-endroit », « l’endroit qui n’existe pas ». Ce qui change tout : More ne prônait pas (à mon avis, du moins...) la réalisation d’un « programme » que l’on pourrait déceler dans les institutions (fort platoniciennes, au passage) des Utopiens ; son « voyageur », d’ailleurs, ne se prive pas de pointer du doigt certaines institutions utopiennes qui lui paraissent critiquables (esclavagisme, bellicisme)… Et tout cela n’est guère applicable à l’Angleterre d’Henry VIII ; or, à travers la société des Utopiens, c’est bien de l’Angleterre d’Henry VIII que More entend nous parler : l’utopie est alors miroir déformant, procédé critique ; elle déguise sous l’imaginaire, exotique ou futuriste, une critique acerbe de l’ici et du maintenant. C’est vrai de L’Utopie de Thomas More, mais tout autant de La Cité du Soleil de Tommaso Campanella, plus tard encore des contrées étranges et merveilleuses abondant dans les voyages extraordinaires du XVIIIe siècle, de ceux de Gulliver chez Swift ou de Sainville et Léonore chez Sade ; mais aussi de L’an 2440 de Mercier, du Nous autres de Zamiatine, du Meilleur des mondes d’Huxley ou du 1984 d’Orwell ; et de la Lune alphane de Dick, de l’Anarres de Le Guin, ou de la Mars verte puis bleue de Kim Stanley Robinson… C’est pourquoi l’utopie programmatique, si elle n’est pas sans intérêt (depuis la fin de l’omniprésence marxiste, j’ose espérer que, sans s’y empêtrer dans la réaction pour autant, on osera réexaminer sous un jour plus flatteur Fourier et Louis Blanc, entre autres ; notons d’ailleurs l’Icarie de Cabet, qui joue sur les deux tableaux), me semble néanmoins constituer avant tout une sorte de dérive du procédé utopique « authentique », ou plus exactement « originel » : ces utopies-là, ou utopies au sens strict, je tends donc à les désigner sous le nom d’utopies critiques.

 

Et c’est bien ici que l’on fait le lien entre utopie et SF : les deux genres littéraires (dont le second, pour une part, peut être envisagé comme une émanation du premier) usent à maints égards des mêmes procédés dans un même but. L’utopie, étant alors résolument ancrée dans l’imaginaire, et ne se voulant pas programme, laisse le champ libre à l’imagination politique, jusqu’à envisager les systèmes les plus fous, les plus absurdes, qu’ils soient présentés comme étant « meilleurs », « pires »… ou simplement « différents » (dans la perspective d’une ethno-SF à la Le Guin, sans doute ne faut-il pas oublier cette possibilité !). Elle est alors un phénoménal outil critique, mais qui offre également au jugement des lecteurs, des chercheurs, et plus largement des citoyens, d’infinies possibilités d’expérimentation tant littéraires que politiques : et ces utopies-là, en ne quittant pas le papier, ont le bon goût de ne pas se salir les mains du sang des opposants, tout en suscitant chez le lecteur ce préalable indispensable à l’action (dans l’idéal, autant dire l’utopie…) : la réflexion. Encore une histoire de miroir…

 

Et ce sont donc bien, pour toutes ces raisons, les utopies critiques que je préfère aux utopies programmatiques. Et il faut enfin ajouter un dernier point : ces utopies programmatiques, ces « meilleurs des mondes », je n’y crois tout simplement pas ; non parce qu’il ne s’agirait que de « rêves », et que nous nous devrions d’être « sérieux » (ce qui a toujours été un euphémisme hypocrite pour « conservateur ») ; loin de là ! Mais parce que, d’un naturel pessimiste, et ne croyant pas à la fin de l’histoire, je ne crois pas non plus à l’idéal de la société parfaite (voyez la longue citation du « théoricien de droite » – p. 177 – Gérard Klein dans mon compte rendu miteux sus-mentionné) ; et j’entends bien, en tant que citoyen, conserver le plus inaliénable de tous les droits : celui de l’insatisfaction perpétuelle justifiant, au moins sur le plan théorique, l’insurrection permanente.

 

On comprend maintenant mieux, j’imagine, ma relative déception à l’encontre de la note d’intention de ce volume ; déception qui, sans surprise, s’applique également à ma lecture du premier article critique de ce numéro, « Utopie et science-fiction, essai de typologie » de Marie-Pierre Najmann (pp. 7-27). Je ne m’attendais certainement pas à y retrouver ma dichotomie grossière, mais j’avoue n’avoir guère été convaincu par les classifications ici proposées, assez arbitraires (inévitablement…), notamment pour ce qui est du rapport à l’histoire (tout cela est très contestable...) ; on en retiendra néanmoins l’impression d’un article en plein dans le sujet… ce qui ne sera pas forcément le cas par la suite, hélas ! Quelques développements, enfin (par exemple sur Les dépossédés d’Ursula Le Guin) ne sont pas sans intérêt.

 

Bien plus pertinent à mon goût, néanmoins, l’article suivant, dû à Ugo Bellagamba, se penche sur Tommaso Campanella et l’héritage de sa Cité du Soleil (« Ombres et lumières dans l’héritage utopique de Campanella », pp. 28-38). Rien d’étonnant pour l’auteur de La Cité du Soleil et autres récits héliotropes, qui figure depuis quelque temps déjà dans mon étagère de chevet… Un article fort intéressant et convaincant ; j’avouerai pourtant deux regrets : d’une part, que l’auteur se soit concentré sur l’aspect scientiste de La Cité du Soleil et de ses héritiers, éventuellement aux dépends d’autres aspects, peut-être moins sujets à postérité, mais non moins troublants (plus que le scientisme, j’avoue avoir été frappé par les nombreuses manifestations d’ésotérisme – astrologie, alchimie, etc. – lors de ma lecture de La Cité du Soleil, qui remonte un peu, certes…) ; d’autre part et surtout, j’ai trouvé dommage que la dimension totalitaire de l’utopie de Campanella ne soit que brièvement évoquée en fin d’article, là où elle me paraît au contraire fondamentale (mais ici, peut-être la note d’intention venait-elle poser problème ?). Tout ceci, bien sûr, n’engage que moi, et ne doit pas dispenser de la lecture de ce fort intéressant article.

 

Je ne m’étendrai pas sur l’article suivant (« De la démocratie en Amérique (et au-delà) », d’Ugo Bellagamba (re !) et Eric Picholle, pp. 39-49) ; non qu’il soit mauvais, bien au contraire ! Seulement il s’agit de la version remaniée d’un chapitre de leur passionnant essai Solutions non satisfaisantes, dont je vous avais déjà dit beaucoup de bien, et je n'ai pas grand chose à ajouter ici…

 

Je ne m’étendrai pas non plus sur l’article de Jean-Marc Tomi, « Escales chez Temporel, ou les utopies buissonières d’André Hardellet » (pp. 49-65), mais pour des raisons bien différentes… Un article qui ne s’adresse qu’aux connaisseurs (je n’en suis pas, je plaide coupable), et passablement capillotracté dans son rattachement à la thématique du numéro : à vrai dire, totalement hors-sujet en ce qui me concerne.

 

Seul le premier de ces défauts s’applique à l’article suivant, « Allégorie déchue. « La Ville qui n’existait pas » de Bilal et Christin », une critique de Leon Hunt provenant du Comics Journal de juillet 1989, et ici traduite par André-François Ruaud (pp. 66-76). Guère convaincant, et encore moins passionnant de toute façon…

 

On retourne à quelque chose de bien plus intéressant à mon sens, et cette fois en plein dans le sujet, avec l’article de Raphaël Colson « Le rêve des étoiles comme utopie(s) » (pp. 77-99). A certains égards, on se trouve ici dans la lignée de l’article précédent sur Robert Heinlein (Révolte sur la Lune y est d’ailleurs décortiqué). Thématique passionnante, et choix d’œuvres intéressant ; l’analyse est convaincante, sans être extrêmement subtile (en bien des cas, on en voudrait davantage…). Mais que le space opera soit générateur de passionnantes utopies, c’est un fait qui me semble bien établi : si les utopies plus ou moins platoniciennes, dans la lignée de More, ne sont pas apparues innocemment à l’époque des « grandes découvertes », il est clair que « l’âge de l’espace » est un cadre propice à l’apparition de nouvelles utopies, dès lors qu’il s’agit, là encore, de repousser la Frontière et de s’établir dans un ailleurs toujours plus lointain, offrant toujours plus de possibilités ; l’analyse des « utopies martiennes » basées sur le prétexte de la terraformation dans la deuxième partie de l’article coule dès lors de source. Plus originale, mais non moins convaincante, la première partie se concentre sur la question de l’utopie dans le cadre de la post-humanité (notamment à travers la complexe et fascinante Schismatrice de Bruce Sterling). Ici, utopie et SF se mêlent parfaitement ; rien à redire, c’est ce que l’on pouvait souhaiter de mieux.

 

L’article d’André-François Ruaud, « Helvéties rêvées, Helvéties réalisées. De l’utopie comme espace de vie » (pp. 100-123) m’a laissé une impression plus mitigée. Qu’on ne s’y trompe pas : c’est bien un article passionnant, doté d’une solide documentation, et agréablement illustré par une riche iconographie. Il souffre néanmoins de certains travers… et notamment une certaine impression de foutoir. La thématique helvétique des premières pages (pas forcément très convaincante, d’ailleurs ; l’auteur peut bien se moquer de « ceux qui savent » – p. 101 – et faire l’éloge de la démocratie directe, pardon, de la « démocratie participative », et notamment du référendum d’initiative populaire, il n’en fait pas moins l’impasse sur les aspects les plus critiquables du système, dont de récents scrutins nous ont pourtant donné une triste illustration, et de même pour ce qui est des éventuelles dérives plébiscitaires que l’on peut craindre de ces pratiques… Cinq lignes de sarcasmes ne remplacent pas une analyse) est bien vite abandonnée pour céder la place à une étude schizophrène, se partageant entre les tentatives utopiques ici ou là, d’inspiration plus ou moins phalanstérienne (catalogue totalement arbitraire… et qui fait l’impasse sur Fourier, pourtant indispensable ici, comme sur l’expérience icarienne de 1848 au Texas, pourtant une des plus importantes que l’on puisse relever, et alors même que l'auteur évoque rapidement, en passant, la tentative de phalanstère de Victor Considérant, toujours au Texas, en 1850 !) et implications architecturales de l’utopie. Dans un cas comme dans l’autre, c’est passionnant, et à l’évidence passionné ; le manque d’unité de cet article, sa tendance à passer du coq à l’âne en oubliant le cas échéant bon nombre d’exemples ou contre-exemples édifiants, n’en sont que plus regrettables…

 

On passe ensuite à tout autre chose, avec une nouvelle de David Calvo, « Un soleil d’hexagones » (pp. 123-140), partant de l’utopie de Llano del rio pour construire une complexe et séduisante fresque temporelle riche en coïncidences et filiations improbables (ou bien...). Pas mal du tout.

 

Retour à « l'essai » (plus ou moins...), avec deux articles de Max Renn (« Zippies. Les enfants cyber-psyschédéliques d’internet et des nouvelles technologies », pp. 141-148, et « Ferals. Les écotopistes techno du désert australien », pp. 149-152), tous deux très journalistiques, hélas. Ce n’est pas inintéressant, le lien avec la science-fiction se fait aisément (avec le cyberpunk pour le premier, les post-apo à la Mad Max pour le second), mais cela ne vole pas bien haut, et la sympathie de l’auteur pour ses sujets, un peu trop voyante, les rend parfois un brin agaçants, a fortiori quand il s’égare de temps à autre dans les traits les plus naïfs de ces utopies concrètes, et plus encore dans le mysticisme à dix balles qui les imprègne…

 

Utopie concrète à nouveau, ou plus exactement réflexion sur la possibilité de concrétiser l’utopie, avec l’article de Serge Halimi « Dernières nouvelles de l’utopie » (pp. 153-163) ; un article publié auparavant en 2006 dans Le Monde diplomatique – yeurk… J’avoue, j’avais un peu peur (quand bien même la lecture des Nouveaux chiens de garde dont on parlait tout à l’heure m’avait plutôt convaincu) ; mais tout cela est finalement très intéressant, quand bien même on s’éloigne assez clairement de la SF (tout juste évoquée en quelques lignes de conclusion). Mais il faut dire que j’en ai surtout retenu – outre des questionnements passionnants – une critique assez frappante des tendances les plus vaines de l’alter-mondialisme (quand bien même l’article entend justement montrer qu’il s’en trouve, heureusement, pour ne pas se contenter de critiquer le système actuel, mais lui proposer vraiment des alternatives) et de la vanité de certains modèles économiques « alternatifs » évacuant un peu trop vite les difficultés (ici, notamment, le modèle participaliste de Michael Albert et compagnie ; les critiques de Susan George, notamment, sont pertinentes) ; reste un travail intéressant, quelques expériences notables, quand bien même les querelles de chapelles et la scission inévitable entre ceux qui sont vraiment dans la merde et les intellectuels la main sur le coeur qui prétendent leur venir en aide ne nous garantissent pas pour tout de suite des lendemains qui chantent… Plus gênant, on relèvera à l’occasion quelques chavèzeries peu ragoûtantes… et quelques interrogations troublantes (les altermondialistes doivent apporter une réponse au « problème » de la pornographie, paraît-il… c’est moi, ou ça sent la censure et le moralisme « de gauche » ?).

 

Une autre nouvelle, ensuite, « Retour au pays natal » de Jean-Pierre Hubert (pp. 165-176). Hommage posthume bien compréhensible de la part d’André-François Ruaud, mais le résultat est quand même assez anecdotique…

 

De même pour ce qui est du petit guide de lecture qui clôt le numéro (pp. 177-191) : on y trouve un peu de tout, en vrac, et de manière totalement arbitraire ; quelques jugements à l’emporte-pièce, aussi (et un peu de pub – eh eh… – pour le fort intéressant Fournaise de James Patrick Kelly). Bref, à boire et à manger.

 

C’est un peu l’impression qui se dégage de l’ensemble de ce numéro, fait de bric et de broc, et plus ou moins pertinent. Je dois dire que j’ai le sentiment que ce Yellow Submarine n’a pas vraiment tenu ses promesses : je n’y ai pas forcément trouvé ce que j’en attendais, et, en sens inverse, la note d’intention de l’édito ne se voit pas davantage concrétisée par la suite. Promesses non tenues : on reste dans le cadre de l’utopie (programmatique, of course !), diraient les mauvaises langues…

Au-delà, même si je n’ai pas été totalement convaincu par ce numéro, Yellow Submarine me donne néanmoins l’impression d’une revue fort intéressante et riche en potentialités ; je ne manquerai probablement pas de jeter un œil aux livraisons ultérieures, que j’espère plus abouties.

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C

Ben j'avais bien aimé (mais ça ne compte p't'être pas ^_^)... Une sorte de mix entre "1984" et "Brave New World", avec une évolution similaire mais quand même assez d'éléments nouveaux pour en
faire une oeuvre à part.


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C

Donc, "utopie programmatique", "utopie positive" et "dystopie". J'achète, j'aime bien, ça clarifie le concept.

Pourquoi pas "Globalia"? o_O


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N


Parce que je crois bien n'en avoir entendu dire que du mal...



C

Oki, mais je veux juste pouvoir avoir en plus la dimension de critique ouverte de ce "meilleur des mondes" faite par l'auteur. J'aime bien savoir où un auteur se positionne (c'est bête, je
sais).
Par exemple, "Les états et empire de la lune" de Cyrano de Bergerac, je les placerai dans la deuxième catégorie, car Cyrano ne dépeint pas une société qu'il veut atteindre ou qui est possible, mais
il lui est favorable en mon sens. (oui, je n'ai pas choisi cet exemple au hasard, je veux toujours que tu le lises celui-là ^_^)
Par contre, "Globalia" serait dans la troisième catégorie parce que l'auteur critique la société qu'il présente et qui est une dérive négative de la nôtre. (tu l'as lu?)

En fait, ce qu'il faudrait, c'est créer deux sous-catégories à l'utopie critique, qui permettrait donc de différencier la dystopie de cette utopie critique que l'auteur ne rejette pas. Mais comment
appeler cette dernière?


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N


Ben "utopie positive" ou "utopie stricto sensu" (même si je préfèrerais bien sûr la première désignation).


Non, je n'ai pas lu Globalia (et je n'en ai a priori pas vraiment envie...).



C

Je récapépète depuis le bédut (je n'aime même pas forcément ce comique, mais ça convenait bien à la situation je trouve ^_^):
- présentation d'un monde idéal que l'auteur pense être la bonne évolution du monde actuel (et qu'il considère réalisable) = utopie programmatique (en ce sens qu'il faut remplir un programme précis
pour y arriver)
- présentation d'un monde futur qui pourrait bien être idéal même si cette vision de la société n'est pas réalisable en l'état actuel des choses, mais qui présente l'avantage de mettre en avant des
défauts actuels de la société = utopie critique (l'auteur y sera favorable dans ce cas-ci)
- ma p'tite graine à l'histoire, parce que j'ai besoin d'une différence d'avec le point précédent: présentation d'une société futur qui a évolué de telle manière à offrir un monde qui a mal tourné,
pour une raison x ou y, que ses défauts soient apparents directement ("1984") ou pas ("Le meilleur des mondes"), qui constitue aussi une dénonciation de problèmes contemporains mais, en plus, à
laquelle l'auteur n'adhère pas = dystopie.

C'est-y ça mon bon m'sieur, ou me suis-je encore trompée?


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N


Si tu veux, mais la dystopie sera aussi une utopie critique.



C

En effet, j'avais complètement zappé le fait que More était inclus dans l'utopie critique. Mais alors, comment fais-tu la différence entre une utopie critique à laquelle l'auteur est favorable
(même si elle n'est pas réalisable) et une utopie critique que l'auteur dénonce justement? Comment les "appèlerais-tu"?
Dommage, parce que j'aimais bien cette dissociation entre programmatique et critique. Du coup, je pense que je vais quand même encore m'en tenir à utopie (en faveur de) et dystopie (en défaveur de)
alors, jusqu'à ce que je maîtrise un peu mieux ce nouveau concept qui me plaît quand même bien (ben oui, ce n'est pas une idée perso, je ne peux donc pas me l'approprier comme ça sans la comprendre
complètement).

Je vais lire ça de suite m'sieur (tu dégaines les liens plus vite que ton ombre, c'est impressionnant ;-p).


Répondre
N


C'est la seconde que j'appellerais "dystopie" s'il s'agit d'une utopie qui a mal tourné, ou "utopie négative", "contre-utopie" ou "anti-utopie" autrement (perso, je penche plus pour "utopie
négative" ; pour les deux autres, il y a des nuances que je ne maîtrise pas très bien moi-même...). 



C

Ouh, ça c'est de l'article. Je digère et j'essaie de me souvenir des milliers de réflexions qui me sont venues à l'esprit en le lisant. Dur dur, je vais laisser les trois quart sur le chemin en
cours de route...
Petite introduction: j'ai justement récemment entendu parler de cette revue (oui, il me faut le temps pour découvrir le monde ^_^) qui m'intéressait mais je ne la savais point si onéreuse (oui,
c'est toujours le même problème qui revient sur la tapis, je sais). Cet exemplaire-ci m'intéresserait toutefois parce que je voudrais améliorer ma séquence très basique sur l'utopie (qui présente
d'ailleurs une utopie "vivante", Auroville - je ne sais pas si tu connais - qui montre que les utopies, avec leurs belles intentions, ne sont pas forcément viables dans notre monde, même avec la
meilleure volonté qui soit).

Passons aux choses sérieuses. Je croyais, à te lire auparavant, que nous ne posions pas la dichotomie de l'utopie au même endroit, mais je me rends compte en fait que c'est juste une question de
terme. Je m'explique. De mon côté, je parle toujours d'utopie et de dystopie en les opposant. L'utopie étant la présentation d'un monde considéré comme un idéal à atteindre (plus ou moins) par
l'auteur, la dystopie comme la présentation d'un monde différent, qui exacerbe certaines caractéristiques et/ou problèmes de notre société actuelle, pour montrer comme celles-ci/ceux-ci pourraient
évoluer jusqu'à en devenir intenables (ou alors l'élaboration d'un monde se basant sur des principes différents des nôtres mais qui, au final, ne sont pas forcément meilleurs). La dystopie montre
donc pour moi une utopie qui a mal tourné et nous aide à comprendre pourquoi certaines idéologies utopiques font fausse route. C'est cette analyse-là qui m'intéresse, parce que même si j'aime lire
des récits d'univers idéaux non biaisés par une dérive qui les mèneraient à leur perte, je ne me suis jamais réellement retrouvée dans une utopie, cherchant toujours la petite bête et ne me
satisfaisant pas du monde idéal qui nous est présenté (je crois d'ailleurs déjà t'avoir dit que la dystopie est un de mes sous-genres du SF préférés, justement à cause de cette analyse - déguisée
parfois - de la société actuelle).
Si on en revient à Heinlein, pour moi, dire que c'est une utopie revient à dire que l'auteur présente dans ce livre un monde tel qu'il voudrait que le nôtre soit. Qu'il nous offre donc sa version
idéalisée de la politique. Or, à mes yeux, le monde présenté par Heinlein incarne une dystopie, un monde contre-idéal dirons-nous pour parler un français approximatif.
Du coup, je comprends un petit mieux le problème de compréhension qu'on a pu avoir, parce que je viens de réaliser que ce que je nomme communément et basiquement dystopie, tu appelles ça "utopie
critique" et que ce que je nomme utopie, tu l'appelles (si j'ai bien compris) "utopie programmatique". Voilà qui explique tout.
Dès lors, reposons la question: "Starship Troopers" est-il à considérer comme une utopie programmatique, comme un livre montrant donc un avenir tel que l'auteur le souhaiterait, ou plutôt comme une
utopie critique, comme un livre montrant un avenir non souhaitable mais vers lequel nous pourrions aller si nous laissions trop de pouvoir à l'armée? Si c'est la première réponse,celle qui est
offerte par une lecture au premier degré, je rejette forcément le livre et son idéologie. Si c'est la deuxième, et que donc le livre est bien à lire au second degré, là j'adhère plus à la démarche
de l'auteur.

Bon, ça y est, j'ai oublié tous les autres trucs que je voulais dire sur le sujet (c'est dommage, il me passionne), sauf que, encore une fois, je tombe des nues: je n'ai jamais été confrontée à
cette vision cynique de l'utopie qui fait utiliser le terme dans un sens péjoratif (ou "Cachou découvre le monde"). Du coup, ton explication du début m'a bien fait rire (et je me rends compte qu'en
effet, tu n'aimes pas beaucoup l'empereur de France ;-p)(pfiou, heureusement, autrement on frôlait la faute diplomatique). Et puis, l'air de rien, tu es beaucoup plus optimiste que tu voudrais le
faire croire (parce que de rêver à un monde idéal, même si on ne croit pas le rêve réalisable, c'est déjà être moins du côté obscur du cynisme, non?). Et, non, je ne citerai pas Téléphone, hein.


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N


La question ne se pose pas en ces termes. Pour que l'on puisse parler "d'utopie programmatique", il faudrait déjà qu'Heinlein considère la société qu'il présente comem réalisable. Or je pense que
celle-ci ne l'est qu'en raison de son passé, qui implique une longue période de troubles à l'échelle mondiale et une prise de pouvoir - toujours à l'échelle mondiale - par les vétérans. Ces
conditions sont indispensables au succès de l'entreprise. Or, si Heinlein a bien milité en faveur de l'Etat mondial (si je ne m'abuse, mais là je confonds peut-être avec Wells ; mais je crois que
c'est le cas des deux...?), on l'imagine mal aller au-delà... Non, on ne peut pas parler d'utopie programmatique, parce qu'il ne comptait pas la réaliser. Il s'agit bien d'une "utopie critique",
dans le sens où elle vient critiquer avant tout notre mode de fonctionnement. Mais "utopie critique" ne veut pas dire "dystopie" ! Preuve en est que dans ma dichotomie un peu simpliste, le type
même de "l'utopie critique", c'est justement l'Utopie de More ! La lecture se fait nécessairement plutôt au premier degré, même si, encore une fois, il faut toujours passer par le biais
de Johnny Rico : nous percevons tout par ses yeux. Et, encore une fois, c'est là le point de vue de l'armée, qui n'est pas celui de toute la société ; pour le reste, c'est du côté de l'idéologie
libertarienne qu'il faut chercher ; voir à ce sujet mes comptes rendus sur Révolte sur la Lune (http://nebalestuncon.over-blog.com/article-18047026.html ) et sur l'excellent essai d'Ugo Bellagamba & Eric Picholle
Solutions non satisfaisantes (le titre est parlant, non ? http://nebalestuncon.over-blog.com/article-18019912.html ).



K

Et il va falloir maintenant aussi ajouter du Fredric Jameson à la liste des lectures : http://www.nonfiction.fr/article-2893-mars_pour_echapper_au_capitalisme.htm


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N
Le truc, avec les vieux à moustache, c'est que généralement ils cherchent moins à me lapider en me hurlant que je suis un déviationniste si j'ose une petite remarque. Eh, l'enthousiasme de la jeunesse...

Sinon, la citation de M. Pêtre est bien ; j'en déduis qu'il faut bouffer l'Ennemi (mais en enlevant la cravate avant cuisson sous peine de risque d'étouffement).
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B
hum j'y reviens après relecture.. juste une petite citation :
"on rêve creux quand on mâche à vide."
Stéphane Pêtre

Après je te suis dans les ..heu ..subtiles c'est ca chef ? ;)) bref les nuances apportées ici et là..

Ciao
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B
oui oui .. Il y a à mon sens l'univers des possibles et un seul monde. Associer les deux dans une seule phrase me semble risqué.
Tu oublies de citer les vieux à moustache parce qu'il n'y a pas que les jeunes à cheveux gras..
Enfin il faut bien remplir le cadavre social d'idéologies (ou d'informationel, ou de religion, ou de bonbons parce que les fleurs c'est périssables.. bref choisi ton camp camarade) non? notre vieille momie "Société" à bien besoin d'être ré-embaumée de temps en temps..

Ciao..
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