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"La Ligue des Héros", de Xavier Mauméjean

Publié le par Nébal

 

MAUMEJEAN (Xavier), Le cycle de Kraven, I. La Ligue des Héros [, ou Comment Lord Kraven ne sauva pas l’Empire], Paris, Mnémos – Seuil, coll. Points Fantasy, [2002] 2008, 266 p.

 

Je sais pas vous, mais, moi, je commence à croire que (l’excellent) Xavier Mauméjean est impliqué dans un complot contre les bibliographes. On pouvait déjà le supposer avec les deux éditions de Ganesha, ou la reprise d’une pièce radiophonique sous la forme de l’indispensable Vénus anatomique. Mais, cette fois, aucun doute n’est permis ; quand bien même on peut supposer que les responsabilités sont partagées entre l’auteur et le directeur de collection, (l’excellent aussi) Fabrice Colin. Ainsi, La Ligue des Héros, ou Comment Lord Kraven ne sauva pas l’Empire, troisième roman de Xavier Mauméjean, publié chez Mnémos en 2002 et titulaire du Prix Bob Morane 2003, est-il devenu à l’occasion de sa parution en poche chez Points Fantasy Le cycle de Kraven I (gros titre et seul figurant sur la tranche), avec en tout pitit pitit La Ligue des Héros, tandis que le sous-titre est passé à la trappe (dommage, j’aimais bien, moi…). Allez comprendre, hein… Même si, sans doute, la parution de l’ouvrage dans une collection dévolue à la fantasy et à ses récurrents cycles en quinze volumes n’y est-elle pas pour rien ; accessoirement, un cycle de deux volumes… bon… Et tant qu’on y est : La Ligue des Héros (oui, parce que, moi, je vais garder ce titre, na), est-ce bien de la fantasy ? Pas sûr. Ça se discute. Pour ma part, j’aurais tendance à dire que non (c’est mon choix). Et ce en dépit des apparences. Mais ne vendons pas la peau de l’ours, d’autant qu’on n’a pas le droit de le chasser. Alors bon.

 

Voyons plutôt de quoi c’est-y donc qu’y nous cause, là, le Mauméjean. On commence à Londres en 1969. Un vieillard amnésique et peu bavard est conduit par deux agents des services sociaux dans ce que l’on suppose être la famille de sa fille (au grand désespoir du gendre). Un jour, il tombe un peu par hasard sur des pulps et des comics appartenant à son petit-fils ; les couvertures bariolées et le contenu naïvement héroïque de ces revues populaires d’aventure lui font comme un choc. Il croit se souvenir que… de… mais oui !

 

1902. Nous sommes toujours à Londres. Mais un Londres bien différent de celui que nous connaissons. L’Angleterre victorienne y a en effet établi des relations diplomatiques et commerciales avec le Pays de Nulle Part, représenté notamment par Lord Crochet. L’arrivée des fées sur Terre (enfants perdus, pirates et tutti quanti) a bouleversé le vieux monde. La Résistance menée par le dangereux et irresponsable Peter Pan, secondé de Lily la Tigresse, rend nécessaire la création d’une agence spéciale dévouée à la protection de l’Empire contre le terrorisme féerique : on y trouve le fameux Lord Kraven, et son fidèle adjoint English Bob, mais aussi l’Indien renégat connu sous le seul nom de Maître des Détectives, ou encore Lord Africa, élevé par des singes au fin fond du continent noir. Cette Ligue des Héros est d’un grand poids dans la politique mondiale, et se voit bientôt confier des tâches ne ressortissant pas directement à sa mission première : quand le Kaiser Guillaume II déclenchera la guerre et envahira l’Angleterre avec ses troupes aéroportées, Lord Kraven sera sommé de combattre contre les Schleus ; il deviendra même briseur de grèves… Et le rêve d’un monde uni sous la tutelle bienveillante des Héros cèdera bientôt la place à une Seconde République anglaise, dictature totalitaire en guerre perpétuelle contre les fées. Non, Lord Kraven ne sauvera pas l’Empire… Mais comment en est-on arrivé là ?

 

A la lecture de ce résumé, au-delà des H.G. Wells et Jules Verne incontournables dans toute uchronie steampunk et de certaines références limpides à Sherlock Holmes et Tarzan, entre autres, ainsi que (surtout) à James Matthew Barry, bien sûr, mais aussi George Orwell (lesquels rappellent à bon droit que « tous les enfants du Royaume doivent, avant d’aller se coucher, penser très fort que Peter est méchant », p. 30), un nom (béni entre tous) s’impose : celui du Divin Alan Moore, bien sûr. La Ligue des Héros, jusque dans son titre, fait tout naturellement penser à l’excellente Ligue des Gentlemen extraordinaires, revisitant un demi-siècle de littérature populaire sous la forme d’un team comic uchronique jubilatoire ; mais sans doute peut-on aller au-delà, et évoquer de la même manière, et pour les mêmes raisons, non seulement le Londres victorien agonisant de From Hell, mais plus directement encore Suprême et Tom Strong, lesquels sont autant d’hommages aux pulps et aux comics de « l’âge d’or », ainsi que de « l’âge d’argent » : Stan Lee figure lui aussi dans les remerciements, pour avoir « créé un monde », l’auteur mentionnant ensuite – enfin – Alan Moore pour en avoir « sapé les fondements » (p. [269]). Et ce travail de sape, immanquablement, évoque l’inégalable Watchmen (le thème de la dictature plus ou moins bienveillante des super-héros pouvant également renvoyer, au-delà de Moore, à The Authority de Warren Ellis, puis Mark Millar : je ne serais pas étonné d’apprendre qu’il y aurait là aussi une certaine influence), tandis que la république anglaise dictatoriale fait nécessairement penser à V pour Vendetta. Enfin, de Peter Pan à Promethea

 

On aurait tort, cela dit, d’en rester là : Xavier Mauméjean n’est pas un simple pasticheur, ni a fortiori un vil plagiaire. Tout autre que lui se serait d’ailleurs probablement cassé les dents à vouloir jouer sur le terrain du génial scénariste anglais. Mais Xavier Mauméjean s’en tire très bien.

 

D’une part, il sait, ainsi que son modèle, faire preuve d’une grande astuce dans le maniement des références et autres clins d’œil. Un travers fréquent dans l’uchronie, et plus encore dans le sous-genre steampunk, est la tendance à l’allusion gratuite, qui peut faire vaguement sourire le lecteur complaisant, mais n’apporte rien au propos. Mauméjean, de même que Moore, ne fait pas cette erreur : il sait saupoudrer avec finesse sa vaste érudition, les références auxquelles il se livre ne sont jamais gratuites, mais font sens. Et ainsi, à l’instar de Moore encore une fois, il livre une œuvre protéiforme, susceptible d’une multitude de niveaux de lecture : on peut y voir, certes, un divertissement efficace et riche en action, non dénué d’humour à l’occasion, et parfaitement réjouissant ; mais on peut aussi discerner, au-delà de l’hommage touchant car sincère, une forte parabole sur les mythes, une réflexion sur le surhomme, une forme de critique politique et sociale, et sans doute bien d’autres choses encore.

 

D’autre part, au-delà des références et du modèle inégalable (et plus barbu encore) engendré par la perfide Albion, Xavier Mauméjean sait tirer partie de tous ces matériaux pour façonner un univers qui lui est propre, et atteindre ainsi un nouveau degré dans l’originalité. Chose remarquable en effet : quand bien même l’auteur pioche dans des thèmes largement connus, le lecteur est régulièrement surpris de la tournure des événements ; et si la trame globale se laisse assez vite discerner (avec beaucoup de zones d’ombre et d’incertitudes, cela dit), le lecteur ne se laisse pas moins happer par le fil du récit, d’autant qu’il se prend régulièrement une salutaire petite baffe dans la tronche.

 

La structure du roman y est sans doute pour beaucoup. Les premières pages consacrées au vieillard égaré dans le Londres des sixties cèdent bientôt la place à l’évocation des exploits de Lord Kraven et de ses comparses, dans un style particulièrement ampoulé : c’est alors une succession de très brefs fragments, nous plongeant généralement au cœur de l’action ; courtes saynètes s’enchaînant un peu anarchiquement, comme si, à la lecture d’une collection poussiéreuse de la série consacrée à Lord Kraven (dont les titres sont parfois mentionnés dans des notes de bas de page), on manquait régulièrement un épisode : l’épique combat contre le Docteur Fatal (eh eh) cède ainsi la place à une intervention sur le Lusitania torpillé par les Boches, un duel contre le Baron Rouge, une querelle avec Lord Africa, que sais-je… Le Maître des Détectives, aussi bien, remplacera plus tard Lord Kraven pour un numéro spécial ! Mais il y a pourtant une trame qui se dessine, une méta-histoire bien à la manière des comics de super-héros : en gros, comme si, en lisant les aventures de Spider-Man, on n’assistait pas vraiment aux débuts du Tisseur, mais par contre à son premier combat contre le Docteur Octopus, une engueulade avec J. Jonah Jameson, puis le meurtre de Gwen Stacy, un crossover avec les X-Men, Peter Parker au chevet de sa tante May, etc. Autant d’étapes, fondamentales ou anecdotiques, qui dessinent à grands traits le personnage et son univers, tel qu’un amnésique pourrait s’en souvenir (ou bien…). Du coup, c’est très bien vu, et ça se tient parfaitement. On a pu juger cette construction bordélique, et j’avoue qu’après plusieurs dizaines de pages passant sans cesse du coq à l’âne, j’ai moi-même ressenti une certaine lassitude ; pourtant, là encore, rien n’est gratuit : la fin du roman, très réussie, explique et justifie non seulement le fond du récit, mais encore sa forme. Ce qui n’est pas banal, tout de même ; et plutôt fascinant, quand on y pense…

 

Cerise sur le gâteau : il écrit bien, le monsieur. Il s’égare un peu à l’occasion dans des phrases trop longues et un tantinet alambiquées, mais il a indéniablement un style, qui contribue encore à tirer La Ligue des Héros vers le haut, et confirme que ce roman, loin d’être le simple pastiche auquel on pouvait s’attendre (et que l’on pouvait très légitimement redouter), est bien une œuvre personnelle qui, si elle emprunte beaucoup, donne tout autant.

 

Un très bon divertissement, donc, et un peu plus que ça ; pas un chef-d’œuvre, mais assurément un bon bouquin, qui vaut bien le détour.

Xavier Mauméjean a raconté ultérieurement de nouvelles aventures de Lord Kraven, avec L’Ere du dragon ; j’ai lu ici ou là qu’il avait peut-être un peu trop tiré sur la corde, pour le coup… Je ne peux pas encore me prononcer pour l’instant, mais je vous tiendrai au courant, z’en faites pas.

CITRIQ

Commenter cet article

Efelle 10/06/2009 21:19

Très agréable et surprenant.
Comme d'habitude merci pour la chronique.

Nébal 16/06/2008 15:57

Ah ! Tu fais bien !

efelle 14/06/2008 23:08

Oui M'sieurs !
J'attaque La Venus Anatomique dès ce soir !

Nébal 09/06/2008 19:36

Bon, ben, au boulot, quoi ! :)

J'attends aussi "Lilliputia" avec impatience.

Erispoe 08/06/2008 18:14

Efelle, si je peux me permettre quelques avis sur les romans de Mauméjean que tu cites :

_ "Freakshow" : A mon avis, le roman est un cran en dessous des autres écrits de Mauméjean. Le cadre du Club Van Helsing ne lui permet pas de développer assez ses thématiques habituelles.

_ "Ganesha" : Très bon roman (je n'avais pas lu sa première édition parue au Masque). Je l'avais chroniqué pour le cafard et j'avais vraiment beaucoup aimé.

_ "La Vénus anatomique" : A mon avis, c'est -pour l'instant- le chef d'oeuvre de Xavier Mauméjean. Je l'ai adoré.

Parmi ceux que tu ne cites pas :

_ "Car je suis légion" (dispo en poche): Un sympathique roman policier dans la Babylone de Nabuchodonosor. Personnellement, j'ai été un peu déçu par la fin du roman, trop "jeu vidéo" à mon goût.

_ "La Ligue des héros"(le "tome 1" donc puisque je n'ai pas lu la suite) : J'avais bien aimé toutes les références (je n'en avais pas repéré autant que Nebal je pense) mais je ne voyais pas trop où il voulait en venir.

_ "Gotham" (dispo en poche chez Baleine) : Je suis complètement passé à côté de ce roman hommage au IGH de Ballard. Il faudra que je le relise quand j'aurais lu le recueil de la trilogie de béton chez Denoël.

-> N'oublions pas non plus "Liliputia" qui devrait sortir au mois d'aout chez Calmann Levy. Je l'attends avec la plus grande impatience car, avec un thème pareil, Xavier est capable d'écrire un excellent roman.

Je ne sais pas si un recueil de Mauméjean est prévu un jour (au Belial' ?) mais j'espère qu'on y retrouvera la nouvelle "Cinepanorama" (Bifrost n°34 je crois).

Nébal 07/06/2008 12:58

"Ganesha" traîne depuis bien trop longtemps dans ma pile à lire, je ne peux pas encore me prononcer...

Par contre, "La Vénus anatomique", je te le recommande chaudement ; je m'étais vraiment régalé !

efelle 06/06/2008 12:32

Intriguant tout ça, je ne connais que Freakshow pour le moment mais je vais creuser prochainement avec La Venus Anatomique et Ganesha. Si la bonne due impression à ta chronique se confirme je franchirai le pas.

Ce qui fait qu'à cause de toi etdes socialistes, j'aurai un bouquin de plus sur ma liste d'achat...