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"Unica", d'Elise Fontenaille

Publié le par Nébal

 

FONTENAILLE (Elise), Unica, préface de Gérard Klein, Paris, Stock – LGF, coll. Le livre de poche science-fiction, [2007] 2008, 158 p.

 

« Flow my tears, the policeman said. » Le titre énigmatique et séduisant d’un des très grands romans de Philip K. Dick (détourné de John Dowland, si ma mémoire est bonne) figure en exergue du roman d’Elise Fontenaille (p. [15]), et vient en titrer un des brefs chapitres (p. 77). Ce n’est certes pas la seule référence au génial écrivain de science-fiction à émailler ce très court roman publié originellement chez Stock : que l’on pense à cette psychiatre « dont les dents étaient toutes exactement semblables » (p. 65), ou à ce « père virtuel » (p. 107), ou encore à ces diverses allusions au temps glissant sur Mars, ou à la distorsion de la réalité (par exemple, pp. 80-81), sans parler de la thématique récurrente de la réalité virtuelle. La quatrième de couverture en rajoute, sans surprise (et sans subtilité aucune). Rien d’étonnant, dès lors, à ce que ce roman, pourtant publié dans une collection de littérature générale, ait obtenu le Nouveau Grand Prix de la Science-Fiction Française 2008, avant d’être repris en poche et préfacé par Gérard Klein dans sa fameuse collection à la nécessaire tranche gris-métal.

 

Mais le meilleur argument pour déterminer qu’il s’agit bien d’un roman de science-fiction (et je m’étonne que le Divin Gérard Klein ne l’ait pas relevé dans son article), c’est à l’évidence cette couverture parfaitement hideuse, due, vous vous en doutez déjà, à l’inévitable Jackie Paternoster, dont le talent pour repousser sempiternellement les limites de l’ignoble et du mauvais goût mérite d’être salué à sa juste mesure (je vous laisse choisir les armes) : oui, seul un livre de science-fiction (ou de fantasy) peut oser arborer une couverture aussi moche. Du coup, j’avoue être un brin perplexe quant au « bandeau » qui n’en est pas un ; je ne sais s’il aggrave encore le tableau de par son racolage actif, ou si, au contraire, il doit être envisagé comme un salutaire garde-fou, une mention comparable au « Fumer provoque un vieillissement de la peau » des paquets de tabac : « L’abus de Jackie Paternoster est dangereux pour les yeux, la digestion et la santé mentale. » Ou, plus exactement peut-être, comme le bandeau noir des photos de presse, visant à préserver l’anonymat (j’imagine que Google apprécie, en même temps), ou, ici, à censurer l’indécence pure : je n’ose en effet imaginer les atrocités que la perverse Miss Jackie aurait pu nous infliger si elle avait disposé de cet espace supplémentaire.

 

Mais passons (comme toujours…).

 

Unica. Très très court roman, constitué de très très brefs chapitres en gros caractères. Un style lapidaire, largement oral ; la ponctuation hasardeuse saoule à l’occasion, mais on reconnaîtra sans peine que c’est dans l’ensemble efficace, et assez juste, parvenant à susciter avec une adresse certaine l’empathie pour le personnage principal : Herb Charity, un cyberflic de Vancouver. Traumatisé par la disparition de sa sœur aînée (Alys ; quant au responsable de son enlèvement, il se fait appeler Whyte Rabbit, p. 26 : je ne vous fais pas de dessin, hein – Jackie Paternoster non plus, heureusement), le jeune hacker s’est lancé dans la chasse aux cyberpédophiles, avec un talent certain qui l’a finalement conduit à intégrer la Cyber, brigade unique en son genre consacrée à la traque des amateurs vicieux de petits nenfants dénudés sur des sites interlopes. Certes, on a connu background plus original, et thème moins racoleur (pour ne pas dire putassier)…

 

Mais Herb est bientôt confronté à la petite fille aux cheveux noi… non, pardon, « blancs comme de la coke ». Unica. Et ses petits camarades, sévèrement atteints par le syndrome de Peter Pan (au cas où on n’aurait pas saisi, l’auteur enfonce le clou p. 95 ; à vrai dire, bien plus que les allusions très gadget à Dick, c’est ici que se situe la référence essentielle, et probablement la plus pertinente) ; avec un zeste d’Akira, peut-être… Ah, sinon Unica aime bien Kierkegaard (p. [17]). Bon, bref : les gamins sont des adeptes de la justice sauvage et de la loi du Talion : en logeant une puce à feedback dans le cerveau des déviants, ils les châtient par où ils ont péché, aveuglant les voyeurs qui ressentent jusqu’au plus profond de leur être la souffrance de « leurs » victimes (oui, comme le traitement Ludovico dans Orange mécanique). Herb se lance à la poursuite d’Unica. La suite, vous vous en doutez : cyber-Lolita au Canada, oui ; mais version Kubrick ou Nabokov ? Le débat est ouvert.

 

On l’aura compris, outre la couverture, il est bien des éléments à charge contre Unica. Un roman totalement dénué d’originalité, portant sur un thème racoleur au possible, et saturé de références plus ou moins bienvenues. Un roman, aussi, pas toujours très cohérent, et en certains passages carrément invraisemblable… le pire étant atteint avec le dernier chapitre, totalement grotesque et ridicule, à la fois lourd de déjà-vu et pas crédible pour un sou, bref, franchement dispensable ; le twist de trop, celui qui, en certains cas, fait du bon film un navet ou presque (voyez une bonne part de la filmo de Spielberg  de ces 20 dernières années).

 

Mais malgré tous ces défauts, pour certains franchement agaçants, je ne peux pas nier avoir plutôt apprécié Unica… et ça ne manque pas de me laisser perplexe.

 

Déjà, ça se lit très bien : court, elliptique avec adresse, porté par une plume énergique et fluide, ça se lit en deux heures sans que l’ennui ne s’installe, sans que l’on n’achoppe non plus sur les maladresses ; on sent bien quelques lourdeurs, on est sur le point de soupirer  devant quelques procédés contestables… mais on tourne la page quand même, et on se laisse happer. Elise Fontenaille sait assez remarquablement faire monter la tension jusqu’au nécessaire climax, sans jamais en faire trop ; et les chapitres « lolitesques » sont assez impressionnants, quand on y pense : loin de se complaire dans le racolage que le thème pouvait laisser craindre, l’auteur se montre ici assez subtile ; ce n’est qu’à peine dérangeant, en filigrane, et c’est avant tout émouvant… Beau, d’une manière juste un tantinet perverse, et tout à la fois délicieusement naïve. Enfantine, quoi. Et agréablement surprenante. Rien que pour ça, Unica vaut le coup d’être lu, sans doute.

 

On remerciera par la même occasion Elise Fontenaille de ne pas traiter du thème de la cyberpédophilie à la Pujadas : elle garde une salutaire distance par rapport à ses personnages de chasseurs, ne sombre pas dans l’indignation vertueuse et la lapidation nécessaire des ogres pédophiles (à cause des socialistes, rappelons-le) ; bien loin de se vautrer dans le manichéisme, elle sait même préserver une certaine ambiguïté, finement troublante, et pour le coup très bien vue : elle pose avec astuce, l’air de rien, quelques questions fort intéressantes, celles que les hurlements coupeurs de couilles de la foule assoiffée de sang et abrutie de JT couvre en temps normal. En fait, on peut même être agréablement surpris de la finesse dans l’ellipse et dans l’anti-didactisme qu’elle manifeste à l’égard de son thème, à mille lieues de la lourdeur de ses références et de certains autres de ses procédés narratifs…

Au final, Unica m’a donc fait l’effet d’un roman entre deux eaux, à la fois très intéressant et d’une lecture agréable, mais saturé de défauts qui, en ce qui me concerne, prohibent l’enthousiasme forcené manifesté par certains, et non des moindres, pour ce qui n'est jamais, en définitive, qu'un roman certes correct, mais quand même pas transcendant non plus. Je ne regrette pas mes 5 €, c’est certain, et je n’ai pas perdu mon temps à le lire – deux heures, faut dire… Mais de là à en faire une petite merveille incontournable de la SF française et à lui tresser d’autres lauriers du même acabit, il y a un pas que je ne peux pas franchir.

CITRIQ

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J
Bonjour Nébal,
Une couv bien SF - trop ?... Peut-être... Euh... Sûrement. Et, du reste, cela ne se veut être qu'un pur produit de conso non ?
Une couv digne des soixante-dixards attardés (sur les seins fabuleux de Métal Hurlant). Je vais alors le lire, le cul dans un hamac.
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