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"La Vieille Anglaise et le continent", de Jeanne-A Debats

Publié le par Nébal

 

DEBATS (Jeanne-A), La Vieille Anglaise et le continent, Bréchamps, Griffe d’Encre, coll. Novella, 2008, 77 p.

 

Premier retour sur mes acquisitions dédicacées de la folle journée évoquée tout récemment en ces pages. Et je pouvais difficilement commencer mes comptes rendus par autre chose que La Vieille Anglaise et le continent.

 

* Flashback, flou artistique, teinte sépia *

 

J’entre dans la librairie Album. Je suis un peu à la bourre, bien sûr. A peine ai-je le temps de saluer une amie que la sémillante M’âme Martin, avec son enthousiasme habituel, se jette sur moi : « Aaaaaaaaaaah, salut mon Nébal ! Aaaaaaaaaaah ! Dis-moi, mon Nébal, tu as lu la novella de Jeanne-A Debats, La Vieille Anglaise et le continent ? Non ? Aaaaaah, parce que je l’ai lue ce matin, la novella de Jeanne-A Debats La Vieille Anglaise et le continent, et c’est vraiment bien, j’ai vraiment beaucoup aimé ! Oui, là, tu vois, ça, là, la novella de Jeanne-A Debats La Vieille Anglaise et le continent. Il faut que tu lises cette novella de Jeanne-A Debats (La Vieille Anglaise et le continent), parce que c’est vraiment bien, ah oui, mais alors vraiment, vraiment bien, j’ai adoré, un bijou ! » Ad lib. Puis elle se lance à l’assaut d’un autre client régulier : « Aaaaaaaaaaaaaah ! Dis-moi, tu as lu la novella de Jeanne-A Debats La Vieille Anglaise et le continent ? Non ? Aaaaaaaaaaah, parce que… » Ad lib. Re.

 

Etrangement, j’ai donc acheté la novella de Jeanne-A Debats La Vieille Anglaise et le continent.

 

Et j’ai ainsi pu extorquer à Jeanne-A Debats ainsi qu’à Christophe Sivet, l’illustrateur de la zolie couv’, deux sympathiques dédicaces. Et si je n’ai guère eu l’occasion de m’entretenir avec le monsieur, je peux néanmoins avancer que la dame, non contente d’être Gersoise (mais qui le serait ?), est également aussi aimable et expansive qu’heinleinophile, ce qui n’est pas peu dire.

 

* Fin du flashback, du flou artistique et de la teinte sépia *

 

Et là, problème. Supposons un instant – je dis bien : supposons – que La Vieille Anglaise et le continent ne m’ait pas plu. J’aurais pas l’air con, moi, après tous ces compliments (qui n’ont bien évidemment rien à voir avec les menaces proférées à mon encontre par l’auteure – rassurez-vous, mes chers lecteurs, je n’ai pas tourné casaque, je n’emploie cet abject « e » final que pour la faire pester, mouhahahaha). Une angoisse comparable m’étreint désormais à chaque dédicace…

 

Heureusement, le problème ne se pose pas : j’ai bien aimé La Vieille Anglaise et le continent. Certes, étant plutôt réservé de nature, je ne suis pas en mesure de me livrer à une propagande hagiographique cathymartinesque, je ne vais pas crier au chef-d’œuvre incontournable que vous DEVEZ acheter tout de suite là MAINTENANT…

 

Mais commençons par le commencement. C’est-à-dire par Lady Ann Kelvin, fameuse biologiste et militante écologiste en fin de parcours directement inspirée par l’incontournable Susan Calvin d’Isaac Asimov. La Lady revêche et bougonne n’en a plus pour très longtemps ; à vrai dire, elle ne tient pas forcément à s’éterniser sur notre triste planète bleue, par exemple en bénéficiant de la transmnèse transférant son esprit dans un clone jetable après usage. Mais Marc Sénac, grand spécialiste mondial de la transmnèse, vient un jour lui proposer une séduisante alternative : une mnèse probablement plus brève et sans doute plus aléatoire, non pas dans le corps d’un clone, mais dans celui d’un cachalot. L’amoureuse des baleines ne résiste guère, et nous la suivrons bientôt, un « chapitre » sur deux, faire l’apprentissage de la vie de cachalot dans le corps d’un grand mâle et s’engager dans un long périple à travers les océans, accompagné(e) de l’impressionnant 2x2x2, jusqu’au fabuleux continent cétacé. Sénac, à terre, suit sa progression et maintient le contact ; c’est que les deux chercheurs et amis (et plus vu que affinités) ont décidé de joindre l’utile à l’agréable, et de profiter de cette expérience hors du commun pour œuvrer en faveur de la protection des baleines, avant qu’il ne soit trop tard… mais peut-être est-ce déjà le cas ?

 

Et tout cela nous donne une fort sympathique novella de science-fiction, dans une veine assez classique, mais finalement plus astucieuse et inventive qu’il n’y paraît au premier abord. La plume de Jeanne-A Debats, sans être exceptionnelle, est fluide et juste, avec un zeste d'humour fort appréciable à l'occasion ; le récit est bien mené, l’alternance des points de vue bien maîtrisée, les personnages sont attachants. Le périple de Lady Kelvin conjugue adroitement poésie et technique, l’onirisme vaguement morbide teinté d’un (très très) léger trouble érotique de la plupart de ses séquences, à la limite de la fantasy, se mêlant assez bien à de bien autrement austères, mais non moins fascinantes, considérations « matérielles », « rationnelles », ou ce que vous voudrez, plus typiques d’une certaine SF campbellienne ; et le tout constitue ainsi un bel échantillon de merveilleux scientifique au sens fort, séduisant par l’épure de son classicisme raisonné, usant avec finesse des codes sans pour autant les laisser dominer l’écriture.

 

Il faut y ajouter, bien sûr, une indéniable dimension écologique. On pouvait cr… pardon, je craignais, je l’avoue, que cette thématique ne verse tragiquement dans la niaiserie écolo-bobo. Heureusement, ce n’est pas vraiment le cas (ou pas excessivement, disons, mais rappelez-vous que Nébal, en plus d'être un con, est porté sur le cynisme et la misanthropie). S’il se dégage à l’occasion une certaine naïveté de ces pages, celle-ci est finalement plus charmante et rafraîchissante qu’agaçante de mièvrerie. Et s'il y a bien une charge, si l’auteur joue plus ou moins de la carte alarmiste – mais on avouera que le gâchis actuel l’autorise assez tristement… –, elle ne sombre pas (aha) pour autant dans le piège de la fausse écologie vertueuse d’indignation mais qui n’est au final que réaction déguisée et plus ou moins consciente et, en traitant de l’écoterrorisme, elle donne à son récit une tonalité plus ambiguë tout à fait appréciable (bon, j'aurais bien aimé que les sauveurs de la planète s'en prennent un peu plus dans la gueule, mais voyez plus haut...) ; elle évite ainsi de noyer (aha) sa Vieille Anglaise… sous un déluge (aha) de ces déplorables bons sentiments qui font si souvent de la mauvaise littérature. Les bons sentiments sont là, certes, mais on ne nage pas (aha) pour autant dans la guimauve ushuaïesque sur les mignons pitits zanimaux. Ouf.

 

Reste à mon sens un bémol : j’ai certes bien aimé cette novella, mais je ne suis pas sûr que ce format ait été particulièrement judicieux (et je m’en tiens ici au strict point de vue littéraire ; sinon, oui, certes, 8 € pour 70  pages, c’est quand même « un peu » cher, pas de doute là-dessus…). J’ai en effet le sentiment que cette Vieille Anglaise… est, soit trop longue, soit trop courte. Il y a en effet, à mesure que l’on se rapproche de la fin, une certaine rupture de ton plus ou moins habile. A se concentrer sur la seule idée d’Ann Kelvin devenant cachalot, il y aurait sans doute eu matière à une très bonne nouvelle, poétique et délicate ; mais l’introduction plus franche de l’action et de la thématique écologico-économico-politique dans les dernières pages m’a semblé, non seulement brusque, mais aussi un tantinet frustrante, d’autant qu’elle joue presque un rôle de deus ex machina : du coup, la nouvelle s’achève un peu en queue de poisson (aha), et l’attention se déplace d’Ann Kelvin à une multitude de questions à peine esquissées et qui auraient probablement mérité de plus amples développements… D’où une certaine sensation d’inachèvement et de précipitation, un brin dommageable.

Bon, pas grave ; en l’état, La Vieille Anglaise et le continent reste une lecture très correcte, et je ne manquerai pas de suivre désormais avec un peu plus d’attention la production future de Jeanne-A Debats.

CITRIQ

Commenter cet article

Nébal 20/06/2008 17:08

Pour ce qui est du format, vraiment, je trouve la fin un peu trop abrupte... Quelques pages de plus, sans pour autant dépasser vraiment le format novella, auraient pu être utiles, peut-être... Ou en moins... M'enfin bon : ça n'engage que moi.

Sinon, oui, les mails, c'est mieux ; parce que, d'expérience, plonger dans le Gers, faut voir, hein : ça dépend des endroits...

Mais le lac de Marciac...

Lucie 19/06/2008 08:24

Ah, tiens, moi qui ne suis pas fana du format novella, en général, j'ai vraiment été à l'aise avec La Vieille Anglaise... J'ai bien aimé le bouquin, vraiment, et je ne l'aurais voulu ni plus long ni plus court... Alors serait-ce que je m'habitue à ce format ?

Bon, faut que je trouve l'auteur pour lui dire que j'ai bien aimé. Je chausse mes bottes en caoutchouc et je plonge dans le Gers en trois enjambées.

Ah flute, elle est à l'autre bout du Gers ! Bon, on va faire par mail alors ;)