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"Louis-Philippe et la machine infernale (1830-1835)", de J. Lucas-Dubreton

Publié le par Nébal


LUCAS-DUBRETON (J.), Louis-Philippe et la machine infernale (1830-1835), Paris, Amiot – Dumont, coll. Présence de l’histoire, 1951, 369 p. + [2] p. de pl.

 

Louis-Philippe et la machine infernale… Ça sonne un peu « pulp », non ? Mais non, voyons : nous sommes ici dans l’Histoire (avec un grand « H », donc...), et Louis-Philippe n’est certes pas un valeureux cadet de l’espace ou un aventurier intrépide et charmeur (avec Philippe-Egalité pour paternel, ça aurait pu le faire, notez bien), mais le ô combien plus falot et bedonnant duc d’Orléans, roi des Français, « roi bourgeois » ; la poire… Quant à la « machine infernale », elle n’a pas grand chose à voir avec une « Doomsday Machine » œuvre d’un diabolique Dr. No sinon Fatalis ; de manière bien plus prosaïque, il s’agit d’un dispositif permettant à vingt fusils de faire feu en même temps, mis au point par un médiocre conspirateur du nom de Giuseppe Fieschi.

 

Un Corse. Ca ne s’invente pas.

 

Cette « machine infernale », ainsi qu’on l’appela très rapidement, fit feu sur Louis-Philippe à l’occasion de sa revue de la garde nationale sur le boulevard du Temple, à Paris, le 28 juillet 1835. A cause d’un dysfonctionnement sur lequel on aura l’occasion de revenir, la machine explosa, et rata en tout cas sa cible : le roi n’eut qu’une légère éraflure, et ses fils furent épargnés ; mais le maréchal Mortier, entre autres, est mort sur le coup. On dénombrera au final 19 morts et 42 blessés.

 

Ce tragique attentat préfigurant le terrorisme anarchiste de la fin du siècle fournit à Lucas-Dubreton, fameux historien spécialiste de la Monarchie de Juillet, le titre ô combien feuilletonesque (mais pour le coup très approprié : eh, c’est l’époque des Mystères de Paris d’Eugène Sue… Maurice Agulhon, entre autres, a écrit de très belles pages sur cet état d’esprit – sans oublier, bien sûr, l’ouvrage classique de Louis Chevalier, Classes laborieuses, classes dangereuses) de ce sympathique ouvrage de vulgarisation que j’ai dégoté un peu par hasard chez un bouquiniste. Car il s’agit bien, à n’en pas douter, de vulgarisation : pas d’appareil critique, pas de bibliographie, les sources ne sont pas indiquées… Dommage pour le chercheur qui sommeille au fond (tout au fond) du Nébal, et qui s’intéresse tout particulièrement à cette thématique. Mais c’est néanmoins une lecture enrichissante, et qui plus est fort agréable : Lucas-Dubreton adopte en effet également un style feuilletonesque…

 

Le titre ne doit pas nous tromper, cela dit : l’auteur ne nous parle pas ici que de l’attentat de Fieschi (qui ne commence à être abordé qu’au chapitre VIII, p. 237). Il s’agit en effet de prendre prétexte de ce sordide fait-divers pour évoquer dans le détail l’atmosphère des cinq premières années de la Monarchie de Juillet. Je l’ai déjà dit, je sais, je me répète, mais allons-y quand même : les Français, je le regrette, font trop souvent preuve d’une méconnaissance navrante de l’histoire de leur pays, et a fortiori de son histoire contemporaine ; le XIXe siècle, si complexe et si riche en rebondissements, n’est que très brièvement abordé au cours des études secondaires, et le plus souvent sous un angle purement économique et social (c’était du moins le cas quand j’étais au collège et au lycée…). La succession des régimes est méconnue, et c’est à peine si l’on en retient à l’occasion telle ou telle date, tel ou tel cliché. Pour la Monarchie de Juillet (et encore ! quand on sait la situer…), on retiendra ainsi l’image du « roi bourgeois », et la période fait l’effet d’une sorte de transition molle, sans grand intérêt, anecdotique ; un cadre de choix pour les comédiens de Balzac ou la Madame Bovary de Flaubert, ère des médiocres, ère médiocre elle-même. Et l’on suppose souvent, du coup, que c’est une période « calme »…

 

Erreur ! La Monarchie de Juillet était bien cette « Monarchie impossible » évoquée par Pierre Rosanvallon, et ses cinq premières années, en tout cas, furent particulièrement troublées. Des Trois Glorieuses aux Lois de Septembre, l’agitation est permanente ; le nouveau régime, bancal par nature, instauré par ce monarque illégitime supposé être « la meilleure des républiques » (le mot est de La Fayette, et le moins que l’on puisse dire est que « le héros des deux mondes » a achevé ainsi sa carrière d’une manière particulièrement piteuse…), est entouré d’ennemis : à sa droite, les légitimistes vouent une haine éternelle à ce nouvel usurpateur, qu’ils exècrent encore plus que l’ogre corse ; à sa gauche, bonapartistes et républicains, et bientôt socialistes, floués par la nouvelle charte, profitent de la relative permissivité de la presse directement issue de la Révolution de Juillet pour travailler hardiment à la chute prochaine et inéluctable de la monarchie honnie. Les procès de presse abondent en cette période où la censure (au sens strict) n’est plus acceptable, et les feuilles satiriques, ainsi celles où s’illustre le génial Daumier, s’en donnent à cœur-joie. Et chacun de ces procès se transforme bientôt en une tribune politique, les prévenus s’en emparant pour bafouer le Gouvernement au cœur même de ses institutions.

 

Mais l’agitation se fait aussi plus concrète : c’est également l’époque de l’épopée hasardeuse de la duchesse de Berry, pour laquelle Chateaubriand n’est certes pas le seul à s’enflammer ; surtout, on ne compte plus les émeutes populaires, les virulents combats de rue, qui marqueront durablement les esprits : à Lyon, les canuts se soulèvent en 1831, puis en 1834 ; à Paris, le 15 avril 1834, c’est le massacre de la rue Transnonain… Et le régicide est sur toutes les lèvres ; les tentatives les plus absurdes se succèdent, très tôt (les nombreux indicateurs de la police ont du pain sur la planche, à devoir faire le tri des bravades et des menaces plus sérieuses), qu’elles viennent de droite (ainsi Bertier de Sauvigny tentant d’écraser le roi sous son carrosse…) ou de gauche, de militants des sociétés secrètes plus ou moins jacobines, qui espèrent naïvement précipiter par la mort du roi la nouvelle révolution. C’est ainsi qu’on en arrivera à Fieschi…

 

Un personnage trouble que ce régicide : à tout prendre, sa biographie ne donne guère l’image d’un homme de convictions… C’est pourtant bien lui qui va concevoir la « machine infernale » et se faire l’exécutant de l’attentat. Il n’a pas agi seul, cela dit : il eut tout d’abord pour complice un certain Pierre Morey, vieux militant républicain, taciturne et fanatique, qui encouragea le Corse dans son idée et lui assura (un peu vite, peut-être…) le soutien des sociétés secrètes ; les deux hommes s’acoquinèrent ensuite avec le nommé Théodore Pépin, personnage parfaitement ridicule et guère courageux, mais néanmoins ambitieux : on lui fait miroiter des récompenses au lendemain de la proclamation de la République… C’est que l’homme a de l’argent, et qu’il en faut pour mettre en œuvre l’attentat.

 

La suite, on la connaît : l’attentat ratera sa cible, mais le carnage qu’il a suscité soulèvera l’indignation jusque dans les rangs républicains. Fieschi (gravement blessé à cause de l'explosion, et pour ainsi dire à demi-mort...), Morey et Pépin seront tous trois arrêtés, jugés, condamnés à mort, et guillotinés le 19 février 1836 (leur complice Boireau, simple lampiste, fut quant à lui condamné à 20 ans de réclusion criminelle). L’attentat de Fieschi, entre temps, avait déjà fourni le prétexte attendu par le Gouvernement pour durcir la répression politique, notamment au travers des fameuses Lois de Septembre instaurant un nouveau régime, bien autrement rigoureux, pour la presse ; car on se refuse très vite à voir dans l’attentat de Fieschi et de ses complices, ainsi qu’on l’avait fait pour la plupart des conspirations régicides précédentes, l’acte isolé d’illuminés aux idées courtes : c’est le parti républicain dans son ensemble que l’on entend rendre responsable du drame, et ce sont en définitive le parti républicain et sa presse qui auront le plus à pâtir de l’attentat commis en leur nom.

 

Lucas-Dubreton raconte tout cela fort bien, de sa plume agréablement précieuse et non dénuée d’humour. Il passe adroitement de l’anecdote à l’analyse, multiplie les portraits-charges des personnalités d’alors, et son ouvrage, pourtant très riche et sérieux, se lit comme un roman. Cependant, Louis-Philippe et la Monarchie de Juillet n’est pas exempt de critiques, et j’ai beaucoup regretté pour ma part que la subjectivité de l’auteur, prenant peut-être prétexte de la vulgarisation, s’y manifeste aussi nettement. L’ouvrage est en effet indéniablement partial : Lucas-Dubreton entend redorer le portrait de Louis-Philippe, et il a bien raison ; le « roi-bourgeois » n’était certainement pas un imbécile, et avait bien des qualités : la caricature que l'on en garde encore aujourd'hui est certes beaucoup trop réductrice, et, de l'eau ayant passé sous les ponts, on peut et on doit aujourd'hui envisager le personnage plus sereinement. Le problème est que l’auteur pousse régulièrement jusqu’à l’admiration, voire, à l’occasion de certaines anecdotes pour le coup très dispensables, à l’hagiographie…

 

Surtout, et c'est autrement plus gênant, il n’est pas tendre pour les républicains, et multiplie les pages très acerbes, voire fielleuses, à leur égard. A plus ou moins bon droit… On ne peut que lui donner raison, ainsi, quand il s’attaque à ces républicains forts en gueule mais guère actifs, qui multiplient les bravades et s’assurent la sympathie de la base, mais ne prennent finalement guère de risques per eux-mêmes, laissant cela à la populace : l’instrumentalisation du soulèvement des canuts de 1834 n’est effectivement guère à leur honneur. De même, on le suivra sans souci dans ses railleries à l’encontre de certains des prévenus enfermés à Sainte-Pélagie, qui adoptaient volontiers une pose de martyrs, quand leur sort était loin d’être rigoureux… Mais, là encore, il passe à l’occasion la mesure : il affirme ainsi (essentiellement dans le dernier chapitre) la responsabilité du parti républicain dans l’attentat de Fieschi ; il prétend que les membres les plus éminents du parti, et nommément Blanqui et Barbès, savaient ce qui se préparait et le cautionnaient, voire étaient les véritables organisateurs du complot ! Le problème est qu’il ne peut ici se fonder que sur une seule source, pour le moins tendancieuse… et que ça ne tient de toute façon guère la route. Certes, la presse républicaine n’hésitait pas à appeler au régicide, de manière plus ou moins déguisée (mais des paroles aux actes... justement !) ; certes, si Louis-Philippe avait péri dans l’attentat, sans doute ne l’auraient-ils guère regretté, et auraient-ils cherché à en profiter. Cela, je l’admets volontiers ; mais les accuser d’être les instigateurs de l’attentat ! Là, on sombre dans la calomnie… et d’autant plus invraisemblable que la préparation comme le déroulement de l’attentat, tels que Lucas-Dubreton les rapporte, ne font que confirmer l’action toute personnelle de Fieschi, Morey et Pépin : après les avoir présentés pendant de longues pages comme des médiocres parmi les médiocres, c’est soudainement leur prêter une bien grande influence que de les mettre en rapport direct avec les plus éminentes figures du parti républicain...

 

Car Lucas-Dubreton a également recours au portrait-charge contre les trois prévenus, et sans doute abuse-t-il à l’occasion. Etait-il besoin, ainsi, d’insister autant sur l’illettrisme de Fieschi, sur son inculture, sur sa bassesse morale ? On sent dans ces pages la jubilation mesquine du détracteur faisant feu de tout bois… De même, il pousse parfois le bouchon un peu trop loin dans le feuilletonesque : il livre ainsi un étrange portrait de Morey, qu’il présente comme le seul militant sincère parmi les trois terroristes, un jacobin austère et digne, et foncièrement honnête… mais, en même temps, accrédite l’accusation lancée à son encontre par Fieschi, qu’il accepte volontiers en niant par ailleurs ses innombrables mensonges (et après avoir précisé son statut d’ancien indicateur de police…), selon laquelle l’explosion de la machine résulterait d’un sabotage de celle-ci par Morey ! Mais pourquoi aurait-il agi ainsi, au risque de compromettre la réussite de l’attentat ? De tout le procès, il est le seul des prévenus à s’être montré parfaitement digne et à avoir défendu jusqu’au bout ses idées républicaines, quand Fieschi se faisait hâbleur pour séduire l’audience, espérant peut-être que sa collaboration lui assurerait la clémence du juge ou du roi, tandis que Pépin, terrifié, faisait la démonstration de son inconséquence… Lucas-Dubreton, ici, affirme sans le prouver un fait que toute sa démonstration rend pour le moins improbable. On sent, là encore, la volonté de faire feu de tout bois, et de stigmatiser en définitive le trop digne jacobin qui s’était attiré l’estime de l’audience du tribunal, en en faisant un Machiavel de bas étage…

 

Ce parti-pris plutôt navrant et peu digne de l’historien de renom qu’il était par ailleurs ressort même d’une brève pique liant l’histoire à « l’actualité » (pp. 352-353), quand il établit un lien entre la « machine infernale » de Fieschi et la fameuse Katioucha (nan, pas celle qui écrit des livres de SF et de fantasy, mais « l’orgue de Staline »… heu…), qui s’en inspirerait directement : au-delà de l’anecdote plus ou moins utile, le sens du propos de l’auteur ne fait guère de doute…

Dommage. Un ouvrage passionnant, donc, mais à lire d’un œil critique… et à compléter par des lectures plus scientifiques.

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N
@ Nathrakh : ... le peuple a des goûts bizarres, des fois. Mais bon : de toute façon, c'était prévu ; même, à l'occasion, du gros qui tâche, avec plein de notes de bas de page et de bibliographies absconses. Mais, attention, hein : surtout de l'histoire du droit et des idées politiques, ou en rapport du moins, parce que faut pas déconner, hein. Quoi qu'il en soit, d'ores et déjà, je te dédie le prochain compte rendu de "Mythes et mythologies politiques" de Raoul Girardet : la couverture devrait te plaire. C'est dire si je ne fais pas ma tepu.

@ Gromovar : la machine, oui, avant que boum, probablement. ;) Le livre, bof ; faut que je fasse péter quelques vieux machins de bouquiniste, cela dit, j'ai récupéré quelques vieux machins criminologiques qui ont l'air sympathique...
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G
C'est un bien bel objet.
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N
Le peuple réclame plus de chroniques de livres d'histoire ! Des trucs chiants et universitaires, le peuple en désire du plus profond de son âme pétillante !

Allez !
Allez, vas-y, fais pas ta te-pu, steuplaît !
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