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"(Pro)Créations", de Lucie Chenu (éd.)

Publié le par Nébal

 

CHENU (Lucie) (éd.), (Pro)Créations, anthologie dirigée par Lucie Chenu, Paris, Glyphe, coll. Imaginaires, 2007, 309 p.

 

Folle séance de dédicace, suite. Avec deux pour le prix d’un, puisque étaient présents la moult sympathique Lucie Chenu (l’anthologiste, qui m’a gratifié d’un beau smiley manuscrit, une première en ce qui me concerne) et le talentueux Sébastien Bermès (l’illustrateur de la jolie couv’). (Pro)Créations, donc. Une anthologie francophone, composée de 22 histoires dont deux extraits de romans, dont j’avais entendu dire plutôt du bien ; il faut dire que – voyez la couverture – Lucie Chenu a tout de même réuni du beau monde… Et que le thème est intéressant. En effet, si la procréation au sens strict reste dominante dans les divers textes retenus (envisagée d'une manière assez sombre, d'ailleurs, ce qui n'est certainement pas pour me déplaire), elle doit être finalement entendue dans un sens large, englobant également, par exemple, la création artistique. Et c’est de toute façon là un thème très riche, notamment pour ce qui est des implications éthiques suscitées par les progrès technologiques et scientifiques récents. Lucie Chenu en témoigne dans sa préface (« Gestation », pp. 7-10)… que j’ai trouvée un peu légère, cela dit. Peu importe : les auteurs sont souvent intéressants, le thème riche, les approches multiples (science-fiction essentiellement, mais aussi fantastique, fantasy, et il est même, au-delà, certains textes ne se rattachant pas à l’imaginaire). Bref : c’est prometteur. Et mon exécration des pondeuses (on remarquera au passage que les inséminateurs sont finalement plus nombreux que lesdites pondeuses au sommaire de cette anthologie ; cela peut surprendre, mais nous garantit en même temps contre le risque d’un ouvrage destiné uniquement à ces dames, ou susceptible de n’être parlant que pour elles) comme mon enthousiasme pour la cause de l’extinction volontaire de l’humanité n’étaient pas d’un poids suffisant pour m’empêcher d’y jeter un coup d’œil.

 

Entamons le panorama par une évacuation. Parmi les textes composant ce recueil, il en est deux que j’avais déjà lus, et qui figurent à mon sens parmi les plus réussis de cette anthologie : « Le Cimetière des toucans » de Francis Berthelot (pp. 11-22 ; je l’avais déjà lu dans le gros Bifrost n° 42, mais c’est là une version revue et corrigée par l’auteur) est même à mon sens la meilleure nouvelle de ce recueil ; un très joli conte envisageant essentiellement la (pro)création sous l’angle artistique ; touchant, bien vu, finement écrit : indispensable. Autre grande réussite, la nouvelle de Sylvie Miller intitulée « Ventres d’airain » (pp. 209-220) ; je ne vais pas revenir sur ce texte traumatisant ici, je vous en avais déjà dit beaucoup de bien en traitant de Noir duo, le très sympathique recueil de Sylvie Miller et Philippe Ward dans lequel elle avait été reprise.

 

Réservons également une place à part aux deux extraits de romans retenus par Lucie Chenu. Avec tout d’abord une très bonne surprise : l’extrait du roman d’Amin Maalouf Le Premier Siècle après Béatrice (pp. 23-30) ; je n’ai que très peu pratiqué cet auteur (seulement Le Périple de Baldassare, à vrai dire, qui m’avait laissé un assez bon souvenir, cela dit, et on m’a récemment dit du bien de Samarcande…), et j’ai été agréablement surpris de le voir s’exercer ici à la science-fiction (car c’est bien de cela qu’il s’agit). Ce bref extrait est très intéressant, reposant sur une base plausible et soulevant des questionnements pertinents. Bien vu. C’est hélas beaucoup moins vrai à mon sens en ce qui concerne Martin Winckler et l’extrait de son Mort in vitro (pp. 241-250), où le docteur amateur de séries TV se contente, dans un style très limité pour ne pas dire déplorable, de se livrer à cette triste forme de « subversion » hélas si commune consistant à dire tout haut ce que tout le monde dit déjà tout haut… Or ce genre d’indignation faussement courageuse et un tantinet adolescente me file régulièrement des boutons.

 

Mais il y a pire au rayon de l’indignation vertueuse urticante, ainsi qu’en témoigne « La Dormeuse blême » de Léo Lamarche (pp. 153-163). Sans doute faut-il y voir une confirmation supplémentaire que Nébal est un con, mais voilà : ce texte, dont on a dit ici ou là (au milieu du vide) énormément de bien, jusqu’à en faire « sans conteste » le sommet du recueil, m’a agacé au plus haut point ; en ce qui me concerne, c’est là une nouvelle, non seulement totalement dénuée d’intérêt strictement littéraire, mais encore racoleuse, stupide et mesquine, pratiquant l’amalgame avec une « finesse » que n’aurait pas reniée Maud Tabachnik dans son émétique Tous ne sont pas des monstres (quand j’en suis arrivé aux quatre dernières lignes « inscrivant la nouvelle dans le réel », honnêtement, j’ai dû me retenir pour ne pas envoyer valdinguer le recueil contre le mur le plus proche… groumf…). Bon, faut dire, vu la triste actualité récente en la matière, ce n’était sans doute pas le bon moment pour que je lise cette merde. N’empêche : ce texticule, qui n’a aucun rapport avec les littératures de l’imaginaire, n’a à mon sens rien à faire ici, et il est la pire faute de goût de ce recueil. Moins répugnant, mais tout aussi mauvais à mon sens quand bien même encensé par ailleurs, j’en profiterai pour mentionner « Emmanuel » d’Hélène Calvez (pp. 51-66), sous-polar à énigme old school totalement téléphoné et écrit avec les pieds.

 

Pour le reste… Eh bien, il y a un peu de tout, du bon et du moins bon, du très bon en de très rares occasions, du carrément mauvais aussi, même si le pire a déjà été envisagé. Il y a surtout beaucoup de médiocre…

 

Commençons par le meilleur. Par exemple avec Jess Kaan, qui nous livre avec « Le Couloir » (pp. 109-119) un récit fantastique très correct, touchant et beau, assez drôle également, dans un premier temps du moins ; ça sent le vécu (mais peut-être dis-je des bêtises ?), et ça sonne juste. Rien à redire. Du côté des réussites, on retrouve aussi Joëlle Wintrebert avec « Arthro » (pp. 121-152) : cette nouvelle de science-fiction, si elle est très classique dans la forme et si elle adopte un ton résolument « jeunesse » (elle fut originellement publié dans l’anthologie dirigée par Denis Guiot Premiers contacts chez Mango, « Autres mondes »), n’est pas sans charme ni intérêt ; à vrai dire, je l’aurais volontiers qualifiée d’excellente… n’eut été cette conclusion lapidaire et bêtasse débordant de mâles ne pensant qu’avec leur bite. Dommage… mais ce qui précède est très bon, alors… Dans un genre bien différent, mentionnons également ici Nathalie Dau et son « Nouveau-né » (pp. 221-227) : ça n’est pas très fin, et même limite lourdingue et potache, mais – ne faisons pas la fine bouche – c’est drôle et très bien vu. Enfin, sans surprise, au rayon des réussites, on retrouve Mélanie Fazi : dans « Le Pollen de minuit » (pp. 291-300), elle fait preuve de sa subtilité et de son élégance habituelles, pour un résultat tout à fait convaincant.

 

Au-delà, on trouve un certain nombre de textes relativement corrects, mais auxquels il manque un petit quelque chose pour convaincre totalement. Ainsi pour Jean-Michel Calvez qui, avec « A quatre mains » (pp. 67-84), soulève ici ou là des question intéressantes ; la nouvelle est hélas trop prévisible, et pas toujours très plausible en même temps, pour être qualifiée de vraiment bonne, mais elle se lit quand même agréablement. Une bonne surprise, ensuite, avec la jeune Carole Boudebesse : le moins que l’on puisse dire est que les extraits de son premier roman que j’avais pu entendre ici ne m’avaient pas convaincu ; mais sa nouvelle « Cycle » (pp. 85-94) est bien autrement intéressante, très correcte même ; un brin prévisible là encore, et souffrant ici ou là de quelques maladresses, elle n’en laisse pas moins présager, avec un peu de chance, une carrière ultérieure intéressante. On peut citer ensuite Lionel Davoust et son « Regarde vers l’ouest » (pp. 165-192) : le fond est juste et touchant, mais la nouvelle à mon sens un poil trop longue et un brin trop capillotractée pour emporter vraiment l’adhésion. On évoquera enfin Patrick Eris, pour « Les Enfants miracles » (pp. 203-208) : à vrai dire, je me suis demandé si cette nouvelle était très bonne ou très mauvaise… mais, en y réfléchissant, j’ai l’impression que ce deuxième jugement est surtout suscité par le trouble, le malaise provoqué par le prétexte de la nouvelle (même si la forme est plutôt drôle, d’une manière acerbe). Histoire de ne pas faire de procès d’intentions, et dans la mesure où le malaise me paraît souvent (pas toujours, mais souvent) plaider en faveur de l’auteur qui parvient à l’instaurer, je tranche finalement pour le bon…

 

Quant au reste du recueil, si l’on excepte Jean-Pierre Fontana qui, avec son pénible, laborieux et totalement dénué d’inventivité « Et je lui donnerai pour nom Emmanuel » (pp. 251-278) tend à tirer le recueil vers le bas, on trouvera surtout beaucoup de textes médiocres, sans intérêt, souvent plats, même si l’on relève ici ou là, d’un œil à moitié endormi, quelques hauts et quelques bas… Inutile ici de livrer le détail, c’est un amas de « aussitôt lu, aussitôt oublié ». Du vide ; des pages noircies pour gonfler le recueil…

Et beaucoup trop, en fait. Désolé, m’âme Chenu, mais je ne cacherai pas que cette anthologie m’a dans l’ensemble déçu, qu’elle ne m’a pas semblé tenir ses nombreuses et alléchantes promesses : si l’on trouve bien quelques bons, voire très bons textes, on n’en trouvera guère de transcendants ; et s’il n’y a finalement que peu de mauvais, voire très mauvais textes, l’abondance de récits anodins, plus ou moins vides, plus ou moins bien écrits, joue en défaveur de l’anthologie, en n’honorant pas son très riche thème à sa juste mesure. Le bilan ne peut donc être que très mitigé ; un peu comme quand on regarde un gamin pour lequel s’extasient ses jeunes parents, qui placent en lui tous leurs espoirs, et le voient déjà au sommet de la pyramide : on n’en sait pas moins, au fond, qu’il sera aussi médiocre et banal que ses congénères ; mais ça coûte un peu de le dire…

CITRIQ

Commenter cet article

N
@ Killer Queen : bah tu vois, si même l'anthologiste te le dis ! ;)

@ Lucie : effectivement, j'imagine que ça a dû changer pour certains textes... mais bon, je crois avoir été honnête par contre. D'accord sur la tonalité sombre, par contre. Ce qui m'amène à...

@ Tétard : non, reste ; j'osais pas la faire, tu m'as ôté une épine du pied ! ^^
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T
[i] En fait, on m'a déjà demandé si ça conviendrait comme cadeau à une femme enceinte et je l'ai déconseillé à chaque fois. [/i]

Tout dépend du stade de la grossesse. Il n'est pas tjrs trop tard pour intervenir...
Bon, je m'exile hors des terres de Nébalia...
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L
Salut Nebal, merci de ton commentaire, ça change un peu pour certains textes ^^

Pour killer Queen, cette antho est tout ce qu'on voudra sauf gnan-gnan. Ca a été mon problème pour trouver un éditeur intéressé, d'ailleurs, parce que beaucoup s'attendaient à du rose layette. Alors que c'est plutôt noir, dans l'ensemble (bon, il y a aussi quelques textes légers, faut bien rire entre deux quand-même). En fait, on m'a déjà demandé si ça conviendrait comme cadeau à une femme enceinte et je l'ai déconseillé à chaque fois (oui, je sais, je devrais pas, je vais jamais réussir à vendre mes bouquins, partie comme ça ^^)
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K
Nébal : noté ;) (mais t'as fini de me donner envie de lire, déjà que je m'en sors pas avec tut ce que j'ai envie de lire toute seule..)
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N
@ Killer Queen : oups, j'avais sauté ton message... Désolé. Non, donc, pas de gnan-gnan ; et pas d'éloge dithyrambique de l'utérus non plus, d'autant que celui-ci est souvent artificiel. Ou fantômatique. Non, franchement, c'est pas le genre de la maison, et la tonalité du recueil est plutôt sombre... (Tu penses bien que le contraire m'aurait fait fuir !) Si je n'ai pas été convaincu, c'est à cause de la pauvreté, à mes yeux, d'un trop grand nombre de textes, mais le traitement de fond ne sombre pas dans les excès que tu sembles craindre.
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N
@ Jess Kaan : noté.

@ Gromovar : heu... ?
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G
"se livrer à cette triste forme de « subversion » hélas si commune consistant à dire tout haut ce que tout le monde dit déjà tout haut…" Ca m'a fait mourir de rire et c'est tellment vrai.
Tristement dans l'air d'un temps où la reproduction est la plus grande aventure et la seule création que puisse envisager le commun (il faut dire qu'à quelques exceptions près c'est une aventure tellement démocratique et infiniment plus accessible que de peindre la Joconde).
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J
Effectivement : cette nouvelle, c'est du vécu.
J.K
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K
Bon, déjà, ton avis me rassure, si on est loin du gnan-gnan façon magazine Parents ou des Maternelles, ça peut me plaire, mais je ne suis pas non-plus une fan de l'éloge dithyrambique de l'utérus.
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N
Aaaaaaaaaah, je savais qu'il y en aurait pour adorer "exécration des pondeuses" ! Test réussi ! ^^

C'était pas à prendre trop au sérieux, hein. ;) Et point d'accusation de manichéisme SVP, j'ai aussi parlé des "inséminateurs". (N'empêche, comme le dit Didier Super... non, mauvais exemple. Pardon.)

Moi, je l'aime bien, la couv'. Sinon, le recueil n'est pas très "poétique", enfin rien de gnan-gnan en tout cas. Mais je l'ai trouvé bof quand même.

Sinon, oui, la nouvelle de Mélanie Fazi est bien.
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