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"Dreamworld", de Sire Cédric

Publié le par Nébal

 

SIRE CÉDRIC, Dreamworld, [s.l.], Nuit d’Avril, 2007, 257 p.

 

Avant-dernier retour à la folle séance de dédicace à la librairie Album, avec donc Dreamworld, le dernier recueil de nouvelles de Sire Cédric. Or le noble corbac était incontestablement la star de la journée, lui qui était en permanence entouré d’un imposant fan-club habillé genre bizarre et à la crise de puberté redoutable : des gogoths ; plein de gogoths ; la nouvelle génération de semi flap-flap qui fait pester les anciens aigris de la batcave ; avec plein de nymphettes hystériques over-maquillées noir / mauve / rouge, velours et dentelle, cuir et vinyle, mmmh… Il faut bien le dire : non content d’être charismatique, Sire Cédric est effectivement très bien gaulé (bande de jaloux / femelles lascives !).

 

En toute logique et mauvaise foi, ça fait plein de raisons de lui en foutre plein la gueule.

 

Cela dit, maintenant que j’ai vu, de mes yeux vu, ledit phénomène, il est quelques sarcasmes et accusations gratuites rencontrés ici ou là sur le ouèbe que je peux facilement repousser. Déjà, le monsieur est sympathique, ouvert, causeur, et d’une fausse prétention rassurante quant à son humilité. Honnêtement, un type qui conclut sa dédicace par « Rock’n’roll ! » et que l’on croise quelque temps plus tard à un concert de Ministry (aussi frustrant fut-il, groumf…), ne peut pas être fondamentalement mauvais…

 

Et puis, autre chose : surtout, c’est quelqu’un de parfaitement enthousiaste, lucide et honnête à l’égard de ce qu’il écrit. Il est bien conscient que la majorité de son lectorat est constituée d’ados gogoths, et ça lui convient parfaitement. D’autant mieux, à vrai dire, que lui-même, à 34 ans, se considère encore comme passablement adolescent (c’est du moins ce que j’ai cru saisir au détour d’une conversation…) : il ne cachait en tout cas pas son plaisir à s’entretenir avec ses jeunes lecteurs, que ce soit à l’occasion de cette séance de dédicace, ou bien dans le cadre d’invitations à s’exprimer dans des collèges ou lycées. En somme, il y a ici une totale communion entre l’auteur et ses lecteurs : aussi est-ce bien volontiers qu’il donne à ces derniers ce qu’ils veulent, puisque c’est ce qu’il aime, à savoir des atmosphères oniriques pleines de poses, de romantisme exacerbé et de références à la culture goth (notamment musicale), des personnages autodestructeurs et suicidaires, parfois dandys, mais souvent affublés de prénoms improbables (quand l’actuelle génération de gogoths va avoir des gosses, ça va faire mal…), quelques giclées d’hémoglobine ici ou là, et pas mal de sesque, plus ou moins crade dans le fond mais généralement très propre dans la forme. Tout cela se prenant plus ou moins au sérieux selon les cas. D’où le démon multibites d’Angemort, qui plait semble-t-il beaucoup à ses lectrices, mais étrangement moins à leurs profs et parents.

Evidemment, cette communion n’est pas sans poser problème : si elle assure une audience à Sire Cédric, elle rend en même temps sans doute sa prose beaucoup moins accessible (euphémisme) à ceux qui ne baignent pas dans cette culture-là, et plus généralement à ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont « passé l’âge ».

 

Genre moi, probablement [attention, digression perso]. En mon temps, en bon gamin névrosé, morbide et asocial, j’ai bien entendu eu mes pulsions gogoths, et qui ont sans aucun doute laissé des traces : ado, je kiffais grave les vampires, Anne Rice et Poppy Z. Brite, les jeux de rôles de White Wolf et les films de Tim Burton, Bauhaus et Dead Can Dance (ça, j’aime encore beaucoup, cela dit), mais aussi – et c’est souvent là qu’on fait l’amalgame indu aujourd’hui – les groupes de metal plus ou moins gothiques, de Type O Negative et The Gathering au black metal notamment « symphonique », « atmosphérique » ou ce que vous voudrez, qui commençait alors tout juste à faire causer de lui en France au-delà des cercles restreints de l’underground-que-plus-underground-t’es-dans-la-lave (c’était l’époque, quelque temps avant que Karl Zéro ne cherche à faire passer les black métalleux en général et au sens large pour des nazillons, du jouissif et rigolo Dusk… And Her Embrace des sympathiques bouffons de Cradle Of Filth, bientôt suivis par une kyrielle de bouffons beaucoup moins sympathiques et qui se ressemblaient tous, et du beaucoup moins drôle – volontairement, en tout cas ; mais quand on regardait le clipicule du par ailleurs chouette morceau qu’est « The Loss And Curse Of Reverence », j’avoue qu’il y avait de quoi sourire… allez, pour le plaisir ! – mais néanmoins très efficace et impressionnant Anthems To The Welkin At Dusk d’Emperor ; ceux-là, je les réécoute encore, des fois, avec un vague sourire nostalgique… à la différence d’autres achats musicaux de cette époque, dont je n’arrive plus à comprendre comment j’ai pu y trouver le moindre intérêt). En toute logique, l’apogée de ma « période noire » a probablement coïncidé avec le point culminant de ma crise d’adolescence, les années lycéennes justement, en un temps relativement proche et en même temps étrangement éloigné où Marilyn Manson faisait de très chouettes albums (si si, je vous jure, ça a existé), où l’écouter n’entraînait pas le qualificatif de « gothique » mais celui, sans doute tout aussi galvaudé mais bien plus proche de mes goûts, « d’indus », et où Elegy en était à ses tout premiers numéros. La chute a été brutale pour la plupart de ces choses-là…

 

[Ayé, vous pouvez recommencer à lire. Si vous voulez.] Du coup, j’avoue que ça n’a pas facilité mon approche des écrits de Sire Cédric, dans la mesure où j’ai particulièrement brûlé ce que j’avais autrefois particulièrement adoré. C’est que j’y ai reconnu bien des choses que j’aurais sans doute préféré oublier… Et notamment mes inévitables tentatives d’écriture de cette époque-là. Car Sire Cédric – et c’est là à mon avis un de ses gros défauts – ne fait pas qu’écrire pour des adolescents gogoths : il écrit souvent comme un adolescent gogoth. Et si cela peut assez logiquement séduire ces derniers, j’avoue que cela m’a semblé tristement pénible la plupart du temps : à vrai dire, ce ne sont pas tant l’emphase et la pose propres au genre qui m’ont posé problème (cela peut faire soupirer, certes, mais, en même temps, on savait à quoi s’attendre, et on a lu pire dans le genre), que la naïveté dans le ton – quand elle n’est pas appropriée, voir plus bas – et les nombreuses maladresses stylistiques typique du prosateur de quinze ans, enthousiaste mais guère compétent, et sans doute trop pressé. Pour dire les choses simplement, mais honnêtement : oui, cela m’a souvent semblé « mal écrit »… Et c’est dommage, parce qu’il y a au-delà des choses pas inintéressantes dans ces nouvelles ; surtout quand Sire Cédric ne joue pas à fond la carte gothique, mais se tourne vers des territoires plus oniriques et enfantins, permettant à son imagination fertile de se libérer du carcan gogoth et de ses clichés à base de copulation dans les cimetières et de veines coupées dans la baignoire.

 

Tenez, par exemple : la première nouvelle, « Cross-Road » (pp. 7-32), m’a semblé très correcte. Si le fait pour un gamin de 10 ans d’appeler son petit lapin Burzum peut faire sourire, on avouera que l’atmosphère est très réussie, très onirique. Le ton est assez naïf, oui, mais pour le coup c’est tout à fait approprié, et c’est avec plaisir que l’on suit ce vieillard dans ses réminiscences enfantines, et le périple de ces deux gosses rêveurs le long d’une route bien trop longue… Non, très sympa, franchement. Pas grandiose, mais correct. De même pour la deuxième nouvelle, « Cauchemars » (pp. 33-95), qui, avec un peu plus d’efforts notamment stylistiques, et peut-être quelques pages supplémentaires (il y avait sans doute là matière à un roman), aurait pu être franchement excellente. Dommage que la plume de Sire Cédric dérape à l’occasion, il avait su concocter ici quelques très chouettes scènes d’horreur, mêlées à des tableaux étrangement émouvants (et même subtils, si si ; on est bien loin de… mais j’y viens). Et il y a quelques très jolis personnages ; là encore, tant que la nouvelle reste centrée sur des gosses, elle me paraît très réussie ; l’intervention du flic, à mon sens, la plombe un peu… Thomas Day, dans sa critique de Dreamworld dans le Bifrost n° 50, évoque à cette occasion les Livres de sang de Clive Barker ; c’est pertinent, sans doute ; mais pour ma part, ces deux contes horrifiques enfantins, au-delà des inévitables tentacules lovecraftiens et des quelques références goths (assez discrètes) ici ou là, m’ont surtout fait penser à certains excellents textes de Stephen King, tendance Ça en plus compact (oui, là on verse dans l’autre excès…). Bref, c’est pas mal, et ça aurait pu être très bien. Et je dirais la même chose de la troisième nouvelle « enfantine », bien plus loin dans le recueil, « Visionnaires » (pp. 199-227) : chouettes personnages, ton adapté, belles scènes d’horreur, références bien digérées, crescendo subtil, final poignant… C’est pas mal du tout, ça, madame… Et c’est sans doute là ce que Sire Cédric fait de mieux : avec ces récits ayant des gamins pour héros, assez voire très convaincants, on voit bien ce qu’il gagne à se débarrasser des encombrants clichés gothiques de ses récits « adolescents » ou « jeunes ».

 

Surtout qu’entre-temps, on en a bouffé, desdits clichés… Et ce fut très pénible. Très honnêtement, je n’ai aucune envie de détailler excessivement « Requiem » (pp. 97-118 ; histoire lourde au possible d’un ange du suicide, sur fond d’inévitable sonate « Clair de lune » de Ludwig Van…) et « Muse » (pp. 119-150 ; un écrivain, sa muse, l'ââââââââârt, l'amûûûûûûûûûr, la môôôôôôrt, blah blah blah…) : c’est poussif, pompeux, puéril, ennuyeux, saturé de scènes de cul chiantes, répétitives, lourdes et interminables, émouvant et subtil comme un film avec Chuck Norris (en moins bourrin et en moins drôle), original comme un film de Bruno Mattei (en moins drôle), pertinent comme une saillie spirituelle de Jean-Claude Van Damme ou  une réflexion de BHL (en moins drôle), écrit pas aussi mal que du Philip Le Roy mais guère mieux (et pas plus drôle)… Bref : très mauvais. Ici, Sire Cédric se conforme à sa caricature, plus gogoth que gothique, et c’est triste.

 

Si « Babylone » (pp. 151-168) et « Elfenblut » (pp. 169-180) sont encore émaillées de quelques maladresses et lourdeurs flap-flap, elle sont tout de même plus lisibles. Hélas, ces deux courtes histoires restent finalement médiocres, la première en raison de références et de thématiques confuses et mal digérées, la seconde parce qu’elle est bien trop courte et frustrante. « Conscience » (pp. 181-198) est plus intéressante, plus émouvante aussi, et on y croise quelques chouettes personnages ; cela dit, et même si la fin est assez poignante, son caractère téléphoné nuit un peu à l’efficacité du récit : c’est que l’on a déjà lu tout ça, et en mieux ; à l’évidence, Sire Cédric n’a pas les épaules pour se placer dans la filiation d’Ambrose Bierce ou de Philip K. Dick… Reste « Sangdragon » (pp. 229-257), qui conclut le recueil sur une note étrange : sur le pur plan de l’écriture, c’est à mon sens la nouvelle la plus réussie ; le style me semble plus habilement travaillé, moins lourd et maladroit, que dans la plupart des textes précédents. Intéressant, donc. Problème : la trame est passablement bêtasse et risible, tenant un peu d’un croisement entre le Club des cinq et le Da Vinci Code

 

Alors voilà : désolé, Sire, mais votre Dreamworld est à mon avis franchement pas terrible. Et c’est dommage, parce qu’il contient en même temps des choses pas inintéressantes…

Et au risque de paraître bien présomptueux et arrogant, moi le jeune couillon qui n’ai de leçons à donner à personne et pourrais en recevoir de beaucoup, je vais émettre en guise de conclusion un souhait : que Sire Cédric s’applique un peu plus, et qu’il rompe plus radicalement avec son image – sa caricature… –, sans perdre son enthousiasme pour autant. Parce que, très honnêtement, je crois volontiers qu’il est en mesure de faire des choses très intéressantes : il ne manque ni de talent, ni d’imagination ; mais, en ce qui me concerne, il ne sait pas (encore) les exploiter judicieusement, et aurait bien tort de se complaire trop longtemps dans la simple fourniture de services gogoths pour ados en crise. Il vaut sans doute mieux que ça.

CITRIQ

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N
...

Bon, d'accord.

C'est vrai.

J'abuse un peu, des fois.

D'accord.

(Pfff... tout ça, c'est parce que je n'ai pas dit assez de bien du beau Sire Cédric, hein ? C'est ça ? ^^)
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K
"En mon temps, en bon gamin névrosé, morbide et asocial, j’ai bien entendu eu mes pulsions gogoths, et qui ont sans aucun doute laissé des traces : ado, je kiffais grave les vampires, Anne Rice et Poppy Z. Brite, les jeux de rôles de White Wolf et les films de Tim Burton, Bauhaus et Dead Can Dance (ça, j’aime encore beaucoup, cela dit), mais aussi – et c’est souvent là qu’on fait l’amalgame indu aujourd’hui – les groupes de metal plus ou moins gothiques, de Type O Negative et The Gathering au black metal notamment « symphonique », « atmosphérique » ou ce que vous voudrez, qui commençait alors tout juste à faire causer de lui en France au-delà des cercles restreints de l’underground-que-plus-underground-t’es-dans-la-lave (c’était l’époque, quelque temps avant que Karl Zéro ne cherche à faire passer les black métalleux en général et au sens large pour des nazillons, du jouissif et rigolo Dusk… And Her Embrace des sympathiques bouffons de Cradle Of Filth, bientôt suivis par une kyrielle de bouffons beaucoup moins sympathiques et qui se ressemblaient tous, et du beaucoup moins drôle – volontairement, en tout cas ; mais quand on regardait le clipicule du par ailleurs chouette morceau qu’est « The Loss And Curse Of Reverence », j’avoue qu’il y avait de quoi sourire… allez, pour le plaisir ! – mais néanmoins très efficace et impressionnant Anthems To The Welkin At Dusk d’Emperor ; ceux-là, je les réécoute encore, des fois, avec un vague sourire nostalgique… à la différence d’autres achats musicaux de cette époque, dont je n’arrive plus à comprendre comment j’ai pu" arriver à la fin de cette phrase sans mourir d'anoxie.
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N
@ Meta : Ah ben on est deux, alors.

@ Gromovar : tiens ? Un ancien aigri de la batcave ? ^^ Non, mais là, on ne parle pas de la même chose : dans la pléthore de groupes plus ou moins affiliés "gothiques" dans les années 1980, du genre de ceux dont tu avais d'ailleurs parlé récemment, il y avait assurément de très bonnes choses qui valent toujours la peine qu'on les écoute (tiens, d'ailleurs, me suis refait "Juju" de Siouxsie & The Banshees pas plus tard que ce matin, et c'est toujours très bon). Par contre, Jack The Ripper, on a essayé de m'y convertir, mais franchement je n'y arrive pas...

@ Killer Queen : et tu as bien raison.

@ Nathrakh : noté ; à l'occasion... Quant à écouter Anaal Nathrakh, moi je veux bien, hein ; le sieur Epikt en avait mis un lien sur ActuSF, une fois, et c'était ma foi... éloquent.
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N
Bah, Nébal, d'Emperor, tu peux écouter leur dernier album (qui date de 2001, il me semble) : "Prometheus". Beaucoup moins d'armures en mousse, pour le coup (en même temps, ils ont vieilli... ah, folle adolescence qui a fourni "In The Nightside Eclipse"...).

Et écoute Anaal Nathrakh, bordel.
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K
Elle est jolie, ta digression perso, elle me rappelle plein de choses de mon adolescence. Sauf qu'à la réflexion, je me suis calmée moyen. Mais bon, je m'en fous, j'assume.
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G
"And also the trees", ça c'était beau (et sur scène n'en parlons pas), et Diamanda Galas...
'Oui papy, viens prendre tes gouttes'
Sinon aujourd'hui j'apprécie vraiment bien "Jack the Ripper".
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M
Marrant, je me disais justement récemment qu'Emperor était un de seuls trucs black que je prenais encore plaisir à écouter. Je trouve ça vraiment bon aussi, un son à part, une "harmonie-cacophonique" délicieuse. Bon, je m'égare du sujet, mais fallait pas parler d'Emperor d'abord...^^
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N
Ben oui, jeune Nathrakh, mais, le problème, c'est que mes racines identitaires-profondes-de-la-culture-patriotique-et-traditionnelle-à-ne-surtout-pas trahir-de-la-terre-et-des-morts-et-tout-ça sont sans doute plus à chercher du côté de la dérision bête et méchante que du côté du black metal, alors je fais comment ?

Nan, blague à part, je ne renie pas tout, loin de là. D'ailleurs j'aime toujours "In The Nightside Eclipse" et "Anthems To The Welkin At Dusk" d'Emperor (si si) ; mais, en même temps, les armures en mousse et la dark fantasy à base de polarisation photoshop me font sourire quand même, et ça me paraît bien légitime... Cela dit, je n'ai rien écouté de ce qu'ils ont fait depuis (et j'en avais entendu dire plutôt du mal, je crois bien, mais bon). Sinon, au-delà, un rigolo Cradle par-ci ou un plus saisissant Marduk ou Mayhem par-là, je ne crache pas dessus, hein... yiueuaaaaaarh.
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N
Emperor, ça reste BON.
Ne trahis pas, avec ta dérision, tes racines qui t'attachent à cette terre qu'est le black metal.
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