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"Ecrits politiques", de Benjamin Constant

Publié le par Nébal

 

CONSTANT (Benjamin), Écrits politiques, textes choisis, annotés et présentés par Marcel Gauchet, Paris, Gallimard, coll. Folio / Essais, [1997] 2004, 870 p.

 

Benjamin Constant fait partie de ces théoriciens politiques fondamentaux dans l’histoire de la France contemporaine que l’on tend trop souvent à négliger ou à sous-estimer, quand on ne l’oublie pas purement et simplement. Alors on mentionne parfois qu’il fut l’auteur d’Adolphe, on évoque éventuellement sa plus célèbre thèse opposant la liberté des anciens à celle des modernes, mais au-delà… Si, on se moque un petit peu, à l’occasion : quelques sous-entendus vaguement grivois sur sa fameuse liaison avec Mme de Staël, ou quelques piques à l’encontre de ses nombreuses maladresses politiques, et notamment son attitude ambiguë à l’égard de Napoléon Bonaparte, plus particulièrement durant les années 1814-1815, qui a considérablement nui à son prestige politique.

 

Voyez plutôt. Remarqué pour quelques essais (qui ne sont pas repris ici, mais je vous en reparlerai bientôt en principe) sous le Directoire, il est élevé par le Premier Consul au Tribunat dès 1799 ; mais « l’idéologue » devient très vite une grande figure de l’opposition libérale (et c’est bien dans ce rôle d’orateur de l’opposition qu’il se sentait le plus à l’aise, lui qui cherchait essentiellement ses modèles chez les grands tribuns whigs), et est rapidement contraint à l'exil dans sa Suisse natale. En 1814, alors que l’Empire s’effondre, il publie un pamphlet très opportunément intitulé De l’esprit de conquête et de l’usurpation dans leurs rapports avec la civilisation européenne, et en profite pour lécher à tout hasard quelques bottes, et notamment celles de Bernadotte, dont il était étrangement persuadé qu’il serait un successeur tout désigné pour « l’ogre corse », dans une France qui ne pouvait plus vouloir de la monarchie. Mauvais calcul : Louis XVIII revient sur le trône, et c’est la Restauration. Mais Constant n’en a pas fini avec les maladresses politiques, loin de là ! En 1815, lors des Cent-Jours, l’opposant irréductible… se rallie au tyran Bonaparte. Et pas qu’à moitié : l’Empereur le désigne en effet pour rédiger l’Acte additionnel aux Constitutions de l’Empire du 24 avril 1815, destiné à concilier le régime impérial avec les principes libéraux, repris pour bon nombre d’entre eux de la Charte « octroyée » par Louis XVIII en 1814. Il doit s’en expliquer, d’autant que les bonapartistes ne lui ont pas pardonné son précédent pamphlet, dans lequel ils voyaient une apologie de l’invasion de la France par les troupes étrangères, autant dire un sommet d’anti-nationalisme. Constant rédige et publie donc très vite (29 mai) ses Principes de politique applicables à tous les gouvernements représentatifs et particulièrement à la Constitution actuelle de la France. Trop vite, sans doute : à peine deux semaines plus tard, c’est Waterloo, et le second retour des Bourbons… Constant est condamné à l’exil le 19 juillet 1815, mais il faut croire que Louis XVIII ne lui en voulait guère, sa condamnation étant révoquée cinq jours plus tard… Il revient en France, échoue tout d’abord aux élections, puis est élu député en 1819, 1824 et 1827, et redevient chef de file de l’opposition libérale. Cela aurait dû lui assurer une bonne place après la Révolution de Juillet, mais il n’en profitera guère : il meurt le 8 décembre 1830 ; on lui organise néanmoins des funérailles nationales.

 

Si l’on s’en tient aux années 1814-1815, on aurait tôt fait de qualifier Constant d’opportuniste, et de le mépriser comme tel. Mais on se tromperait sans doute : en effet, si l’homme politique Constant fut extrêmement maladroit, et parfois même risible, le théoricien politique fut par contre inflexible. Citons-le, en 1829, un an avant son décès, à l’heure du bilan (pp. 623-624) :

 

« J’ai défendu quarante ans le même principe, liberté en tout, en religion, en philosophie, en littérature, en industrie, en politique : et par liberté, j’entends le triomphe de l’individualité, tant sur l’autorité qui voudrait gouverner par le despotisme, que sur les masses qui réclament le droit d’asservir la minorité à la majorité. Le despotisme n’a aucun droit. La majorité a celui de contraindre la minorité à respecter l’ordre : mais tout ce qui ne trouble pas l’ordre, tout ce qui n’est qu’intérieur, comme l’opinion ; tout ce qui, dans la manifestation de l’opinion, ne nuit pas à autrui, soit en provoquant des violences matérielles, soit en s’opposant à une manifestation contraire ; tout ce qui, en fait d’industrie, laisse l’industrie rivale s’exercer librement, est individuel, et ne saurait être légitimement soumis au pouvoir social. »

 

Et, pour peu que l’on veuille bien délaisser la caricature, on ne peut que constater la constance (aha) de sa réflexion politique. D’autant plus que tous ses écrits politiques post-révolutionnaires, y compris les deux antagonistes en apparence de 1814-1815, puisent à la même source : de volumineux et complexes brouillons de Principes de politique rédigés par Constant exilé en Suisse sous l’Empire, qui constituent la somme de sa pensée politique, et contiennent déjà, à quelques menues variations près, tout ce qu’il publiera sur ces questions ultérieurement. D’où l’intérêt de cette riche édition des Écrits politiques de Constant par l’éminent spécialiste Marcel Gauchet, qui s’est livré dans une complexe préface et un impressionnant appareil critique à une remarquable analyse comparée des brouillons et des textes publiés. Et l’on peut bien, aujourd’hui, revenir à ces textes de Constant, qui sont restés pour bon nombre d’entre eux très actuels, et souvent pertinents (même si l’histoire lui a régulièrement donné tort). Benjamin Constant, dans ce gros volume, apparaît en effet, avec Sieyès, comme le chaînon manquant entre ces deux géants que furent Montesquieu et Tocqueville dans l’histoire du libéralisme français ; et il est sans aucun doute l’un des principaux théoriciens du parlementarisme.

 

(Sur le plan du libéralisme économique, il faudrait sans doute ajouter à cette liste Jean-Baptiste Say. Mais on en profitera pour noter que c’est essentiellement à ce niveau que Constant a évolué depuis ses brouillons des Principes de politique : il a longtemps séparé strictement libéralisme politique et libéralisme économique, et ne s’est rallié pleinement à ce dernier que tardivement – on notera par contre qu’il a assez vite perçu l’importance de la « propriété industrielle » contre la propriété foncière traditionnelle. Je citerais pour ma part ses manuscrits longtemps inédits, ici p. 544 : « Je me serais trompé dans mes assertions sur la liberté de l’industrie et du commerce, que mes principes sur la liberté religieuse, intellectuelle et personnelle n’en seraient point affaiblis. » Avec Constant, nous voyons en effet que, si le libéralisme politique et le libéralisme économique puisent à l’évidence aux mêmes sources, il n’en sont pas moins dissociables ; hélas, l’histoire récente nous en a fourni de tristes exemples, avec des régimes autoritaires pratiquant une politique économique libérale, voire ultra-libérale…)

 

Ce gros volume comprend donc plusieurs textes qui, bien qu’ayant été publiés dans des contextes très différents et parfois houleux, forment un tout cohérent, et se complètent utilement (quand ils ne se répètent pas tout simplement). On le constate très tôt, en comparant ces deux longs essais que sont De l’esprit de conquête et de l’usurpation dans leurs rapports avec la civilisation européenne (1814 ; pp. 117-302) et les Principes de politique applicables à tous les gouvernements représentatifs et particulièrement à la Constitution actuelle de la France (1815 ; pp. 303-588). Si les nombreuse allusions anti-bonapartistes du pamphlet de 1814 ont bien évidemment disparu dans l’essai de 1815, il n’en reste pas moins que les deux textes tendent, non pas à se contredire, mais à se compléter, le premier contenant de nombreuses thèses sur l’origine du pouvoir et critiquant l’autoritarisme et la guerre, tandis que le second se veut une explication des règles du gouvernement représentatif permettant de se prémunir contre le despotisme (Constant ne se privant d’ailleurs pas de reconnaître des torts à l’Acte additionnel qu’il a rédigé, et souhaitant – vœu pieux ! – une évolution prochaine vers un plus grand libéralisme, dès que les troupes étrangères et monarchistes cesseront de menacer la France…).

 

Suit un court texte fondamental, et sans doute l’essai politique le plus célèbre de Benjamin Constant : De la liberté des anciens comparée à celle des modernes. Discours prononcé à l’Athénée royal de Paris en 1819 (pp. 589-619). L’idée est connue, mais magnifiquement exposée (Constant était un écrivain talentueux, au style toujours fluide et clair ; on est bien loin, à la même époque, de l’aridité des théoriciens contre-révolutionnaires tels Joseph de Maistre ou Louis de Bonald !), et constitue en fin de compte la base même de la théorie du gouvernement représentatif (avec l’idée de souveraineté nationale développée précédemment par Sieyès s’inspirant plus ou moins de Montesquieu ; nous ne sommes pas là confrontés à des idées dépassées, mais à celles qui imprègnent encore aujourd’hui notre Constitution, et celles de bon nombre de démocraties libérales…). Constant rompt enfin avec le modèle antique, si prégnant dans les assemblées révolutionnaires ; il montre que la liberté des anciens consistait en l’exercice du pouvoir, aux dépends de l’individu ; mais la liberté des modernes, au contraire, est centrée avant tout sur l’individu : c’est une liberté personnelle, d’opinion et d’expression, qui lui permet de se prémunir contre les empiètements de l’autorité politique et du groupe, quels qu’ils soient (dans les textes précédents, Constant a eu maintes fois l’occasion de revenir, notamment, sur la liberté religieuse, la liberté de la presse, et les garanties judiciaires). La liberté moderne n’est pas liberté d’exercice, mais liberté de résistance. La sphère publique peut enfin être séparée de la sphère privée, et Constant va plus loin encore : pour lui, la liberté des modernes, bien loin de se traduire finalement en une sorte d’obligation de participer à la vie politique, peut au contraire prendre la forme d’un droit de s’en tenir à la sphère privée, un droit au refus de prendre position, un droit de ne pas prendre part au débat ; je reformulerais quant à moi, plus lapidairement, et avec un brin de provocation peut-être : le droit de s’en foutre, et de résister aux empiètements imposés par le « devoir », la « morale », derrière lesquels de prétendus libéraux ou libertaires, trop souvent, se dissimulent pour imposer leurs conceptions à autrui. Le problème étant, bien sûr, qu’il pourrait toujours s’en trouver pour profiter de ce droit à l’indifférence, le favoriser, l’entretenir jusqu’à le transformer en un état « normal », et presque un devoir, et asservir ainsi à nouveau le peuple sans en avoir l’air… Mais Tocqueville aura bientôt l’occasion de s’exprimer à ce sujet.

 

L’ouvrage s’achève enfin sur les Mélanges de littérature et de politique (1829 ; pp. 621-755), un peu fourre-tout et plus anecdotiques : « Du développement progressif des idées religieuses » (thématique à laquelle Constant attachait beaucoup d’importance), « De M. Dunoyer et de quelques-uns de ses ouvrages » (sur le « racisme », notamment), « De Godwin et de son ouvrage sur la justice politique » (assez critique, mais instructif sur la genèse de la théorie du parlementarisme), « De la juridiction du gouvernement sur l’éducation » (plaidoyer en faveur de l’enseignement privé, ou plus exactement de sa possibilité), « De la perfectibilité de l’espèce humaine » (thème alors inévitable…), « De la division des propriétés foncières » (de même… plaidoyer en faveur de la petite propriété et du respect de la propriété privée), et enfin des « Pensées détachées » ainsi que des « Fragments sur la France ».

Un ouvrage incontournable pour qui s’intéresse à l’histoire des idées politiques contemporaines, on l’aura compris. Je reviendrai prochainement sur Benjamin Constant, cette fois pour ses textes politiques de l’époque révolutionnaire.

CITRIQ

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C

J'ai rarement l'impression d'être perdue en lisant quelque chose, mais là bien (c'est très désagréable comme sensation). Je dois avouer ma totale inculture concernant l'histoire et la politique de
cette époque (et d'autres époques aussi en ce qui concerne ces sujets d'ailleurs). Je ne sais pas à quoi c'est dû... peut-être est-ce suite à des cours d'histoire très peu élaborés en secondaire
qui ont fait que je n'ai jamais cherché à creuser le sujet comme je l'ai fait pour d'autres à travers la lecture... Mais je ne saurais de toute manière pas vers quels écrits m'orienter pour combler
cette lacune sans me retrouver dépassée dès le départ par des notions que je ne maîtrise pas (quand je parle d'Hugo aux cours, je peux replacer vaguement le contexte politique mais j'esquive
beaucoup, je dois dire, chose que je fais rarement et très mal)... Pathétique, je sais.

Je note pour Constant, en effet je ne fais jamais référence qu'à la "trilogie Folio": l'"Adolphe", "Le Cahier rouge" et "Cécile", dont l'"Adolphe" surtout m'a bien plu.


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N


Disons qu'il faut surtout en retenir l'idée de la liberté des anciens opposée à celle des modernes. Le reste est moins fondamental, sans doute.


Sinon, j'avais aussi bien aimé Adolphe.



N
Oui, Tocqueville reste l'auteur majeur dans ce domaine. Mais la lecture de Constant l'éclaire souvent sous un jour particulier, je trouve.

Cela dit, le "droit" (non pas le devoir, hein) de s'en foutre me paraît sacrément salutaire à l'occasion...
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G
Le début de l'individualisme démocratique décrit 30 ans avant Tocqueville.
Le droit de "s'en foutre" est devenu, comme le prévoyait Tocqueville, bien plus qu'un droit, une seconde nature et une manière d"être" pour la majortité. Comme l'écrit Philippe Curval dans Lothar Blues, "surtout ne pas se prendre la tête". Du coup, je ne crois pas que le peuple ait besoin qu'on l'asservisse. Il s'asservit très bien lui-même à ses pulsions.
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