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"Si ce monde vous déplaît... et autres écrits", de Philip K. Dick

Publié le par Nébal

 

DICK (Philip K.), Si ce monde vous déplaît… et autres écrits, anthologie établie et préfacée par Michel Valensi, traduit de l’américain par Christophe Wall-Romana, Paris, L’Eclat, [1972, 1976-1978, 1985, 1995, 1998] 2004, 248 p.

 

Philip K. Dick est Dieu, c’est le plus grand, le plus beau, le plus fort, et celui qui prétend le contraire, hop : lance-flammes.

 

Cette vérité essentielle étant rappelée, je peux maintenant vous entretenir de ce curieux volume publié aux éditions de L’Éclat. Ce qui en soi est déjà passablement curieux, mais plutôt appréciable en ce qui me concerne : on voit bien ici que Philip K. Dick se dégage progressivement du ghetto science-fictionnel, ce qui n’est pas plus mal, et pour ainsi dire fort légitime.

Mais il y a une explication à cette publication bien loin des terres traditionnelles de Science-fictionnie : Dick n’est pas ici un auteur de fictions, mais, osons le mot, un philosophe. Un philosophe complètement jeté, certes, mais néanmoins un philosophe. Un vrai, hein, pas un BHL. Mais à la manière foutraque et dilettante de Dick : au travers de ces quatre essais, articles ou conférences, le barbu génial se lâche régulièrement, et passe intempestivement du sublime au ridicule, du lucide à l’halluciné, du mortellement sérieux au joyeusement déconneur, au mépris des contraintes de l’exercice et pour la plus grande joie mêlée de consternation de ses lecteurs ou auditeurs.

 

Lawrence Sutin, entres autres, s’est acharné à poser que, non, Dick n’était pas fou. Enfin, pas au sens « clinique », en tout cas. OK. Et, non, il n’était pas non plus un écrivain post-beat et à fond dans la révolution (aha) psychédélique, perché en permanence, « took drugs – saw God – big deal », ce que l’on savait depuis longtemps, malgré Dick lui-même et Harlan Ellison. Mais il n’en était pas moins un grand spécialiste du partage en couille plus ou moins contrôlé, et un tantinet dérangé tout de même. Celui qui en douterait à la lecture de ses romans et nouvelles en sera probablement convaincu avec ce singulier recueil extrêmement chaotique, où l’on passe d’une page à l’autre de l’admiration béate type « Whoaaaaa, je l’ai toujours dit, cet homme était un GÉNIE ! » à la consternation genre « Mékeskidi ? Mais… mais… mais c’était un grand MALADE, ce type ?!? ». Tout simplement parce que Dick était probablement à la fois un génie et un grand malade. Ici, il est alternativement d’une pertinence, d’une lucidité et d’une sagesse qui n’appartiennent qu’aux plus fins observateurs-subtils-de-la-réalité-contemporaine™, et d’une naïveté confondante que l’on ne rencontre plus guère aujourd’hui que dans les bacs à sable des jardins d’enfants ayant tout juste dépassé le stade sadique-anal, les congrégations chrétiennes modérées et les maisons de retraite à l’heure de Trente millions d’amis. Accessoirement, le génial écrivain était aussi pas mal mystificateur, ce qui n’arrange rien.

 

C’est ce que nous aurons l’occasion de constater au fil de ces quatre textes, tout à tour passionnants et agaçants, d’une intelligence rare et vaguement niais, extrêmement riches et caféducommercesques. Autant dire que ce n’est pas une lecture que je conseillerai à tout le monde, loin de là : Si ce monde vous déplaît… et autres écrits s’adresse avant tout aux curieux audacieux et aux fanatiques décérébrés dans mon genre. Mais, pour ce public restreint, c’est une lecture, certainement pas indispensable, mais néanmoins très recommandable.

 

Quatre communications, donc, que l’on peut a priori classer en deux catégories : les deux premières, « Androïde contre humain » (pp. 19-78 ; conférence à l’University of British Columbia, Vancouver, texte publié pour la première fois in SF Commentary, n° 31 décembre 72) et « Hommes, androïdes et machines » (pp. 79-126 ; texte rédigé pour une convention de SF à Londres à laquelle Dick ne s’est finalement pas rendu, mais qui fut publié en 1976 dans l’anthologie éditée par Peter Nicholls Science fiction at Large), concernent essentiellement (mais pas uniquement) la thématique chère à Dick de la définition de l’humain véritable. Les deux dernières, « Si vous trouvez ce monde mauvais, vous devriez en voir quelques autres » (pp. 127-181 ; c’est la fameuse conférence prononcée devant un parterre interloqué le 24 septembre 1977 lors du Festival International de la Science-fiction de Metz, publiée ensuite d’abord en français dans L’Année 1977-1978 de la S.-F. et du Fantastique, et seulement en 1991 en anglais dans le n° 27 de la PKDS Newsletter) et enfin « Comment construire un univers qui ne tombe pas en morceaux au bout de deux jours » (pp. 183-226 ; c’est un discours rédigé en 1978 mais qui ne fut jamais prononcé, et a été publié pour la première fois après la mort de Dick, en 1985, dans l’anthologie I Hope I shall Arrive soon), se penchent plus particulièrement sur la deuxième grande thématique dickienne (et à mon sens de loin la plus passionnante ; et je ne dis pas ça seulement parce que les longs titres de ces deux essais sont géniaux) : qu’est-ce que la réalité ? Toutes, enfin, ne rechignent pas à la digression théologique et/ou politique, et puisent à des sources comparables quand bien même très diverses, mêlant l’hindouïsme au christianisme et à la gnose, et la philosophie grecque (avec une prédilection, au delà des Idées platoniciennes, pour les présocratiques, et notamment Héraclite et Parménide) à Descartes et à Kant, avec un brin de pensée anarchiste ici ou là ainsi qu'une louche de bizarreries empruntant beaucoup à la culture populaire et aux mouvements les plus marginaux. Il faut ajouter à cet ensemble une courte présentation de Michel Valensi (pp. 7-17) et un appareil critique (pp. 227-243) parfois fort intéressant, mais dont on regrettera néanmoins qu’il tende quelque peu, régulièrement, à servir de vitrine pour les autres publications de L’Éclat.

 

Je ne me sens pas de résumer ici le contenu de ces articles : les grandes lignes, de toutes façons, il y a fort à parier que les dickiens fanatiques que vous êtes (puisque vous êtes des gens de bon goût) les connaissent déjà. L’intérêt résidera davantage dans le détail de l’exposé… qui est souvent passablement confus. Mais c’est que Dick a bien des choses à nous dire, sur la résistance des jeunes délinquants je-m’en-foutistes à l’instrumentalisation générale (ici, Dick est bien de son temps, dans la lignée de la « criminologie critique » et des lectures lapidaires de Surveiller et punir et compagnie ; on notera cependant son enthousiasme pour les pionniers des hackers…), sur Dieu intervenant pour renverser Richard Nixon, sur la réalité d’une Rome toujours vivace, sur le totalitarisme et la démocratie, sur son invasion par l’esprit d’un chrétien parallèle de 60 ap. J.-C., sur L’Autre Côté du rêve d’Ursula K. Le Guin, sur la signification de Disneyland (Cory Doctorow approved), sur les divergences de temps et le décalage des mondes, sur le cerveau gauche, le voile de Maya et le Second Avènement, sur les systèmes de détection infra-rouge, les simulacres, les pouvoirs psychiques, les Etats-Unis et les pigeons. Et toute une floppée d’anecdotes plus ou moins crédibles concernant Coulez mes larmes, dit le policier (surtout ; mais aussi, dans les premiers articles notamment, et de manière moins perturbante, Blade Runner et Substance Mort, entre autres), ou retraçant la genèse de la « Trilogie divine » (c’est d’ailleurs l’occasion d’envisager une première ébauche de Siva, avant même Radio Libre Albemuth), sur le souci – ou pas – de la cohérence du récit, sur le rôle de l’écrivain, et notamment de l’écrivain de science-fiction, sur la place de la science-fiction dans la littérature et plus largement la vie intellectuelle… autant de documents passionnants, et parfois de nouvelles pistes, pour l’exégèse dickienne.

 

Et, derrière tout cela, un personnage fascinant, génial et pathétique, parfois là où on l’entend, complice et blagueur, parfois là où on ne l’attendrait jamais : ainsi, si l’œuvre fictionnelle de Dick n’est guère joyeuse (n’avait-il pas écrit sur « Le pessimisme en science-fiction » ?), et si le personnage sombrait régulièrement dans la dépression, le fond de ces quatre articles n’en est pas moins étrangement optimiste ; Dick veut croire en cette jeunesse de branleurs rétifs à toute forme de manipulation, il veut croire que les changements opérés par Dieu dans la trame du temps ne peuvent qu’aller dans le sens du mieux, etc.

 

Et tout cela est assez difficile à suivre, du coup : sous un trait hilarant peut se dissimuler une grande idée, quand des pages et des pages en apparence sérieuses peuvent finalement se résumer à une vaste blague. Comme dans les longues recherches schizophrènes de « L’Exégèse » et leur adaptation dans Siva sous la forme du passionnant et saisissant débat entre le mystique Horselover Fat et le Philip Dick rationnel, on a parfois l’impression que l’auteur, qui se cherche, nous dit tout et son contraire. Ou pas. A vrai dire, cela tient parfois presque du « paradoxe du menteur ». Mais, après tout, de la part de quelqu’un qui a tant écrit sur l’apparence et la réalité…

 

Une lecture troublante, à la fois difficile et enthousiasmante. 250 pages oscillant entre confession brute et pure mystification, génie et foutaise, aridité et dilettantisme, sérieux et humour. Un document unique en son genre, sur un auteur exceptionnel et qu’on n’a pas fini de décortiquer.

Prochaine étape, sans doute : Dernière Conversation avant les étoiles, également publié chez L’Éclat.

CITRIQ

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michel 20/04/2010 23:38


bonjour, je découvre tardivement cette note de lecture de "Si ce monde vous déplait...". Juste une remarque sur les notes qui servent de vitrine aux autres publications de l'éclat... ça ne fait
aucun doute et c'est même fait exprès. en fait l'idée était de justifier cette publication dans un catalogue plutôt philosophique (c'est même cet argument qui nous a permis de ne pas avoir à payer
des droits exorbitants). Rattacher Dick à un réseau d'auteurs que nous publiions par ailleurs, lui donner une place entre Giorgio Colli (génial éditeur des présocratiques et de Nietzsche) et
Michelstaedter (philosophe italien mort à 23 ans)... c'était plus un jeu qu'autres choses et puis, après tout, on ne peut pas dire que les vitrines pour l'éclat soient en si grand nombre que l'on
doive s'abstenir de se les construire soi-même... en tout cas on s'est bien amusé et j'espère que les lecteurs aussi
michel


Nébal 21/04/2010 07:31



Admettons. Mais disons que c'était voyant, tout de même.