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"Voici l'homme", de Michael Moorcock

Publié le par Nébal

 

MOORCOCK (Michael), Voici l’homme, [Behold The Man], traduit de l’anglais par Martine Renaud et Pierre Versins, Nantes, L’Atalante, coll. La dentelle du cygne, [1968, 1971] 2001, 185 p.

 

[Attention, bonnes gens ! Voici l’homme est un roman passablement connu, et vous en connaissez probablement déjà l’histoire, que vous l’ayez lu ou non (après tout, c’était mon cas…). Cela dit, comme on n’est jamais trop prudent, ma bonne dame, autant prévenir tout de suite : il me paraît impossible de parler de ce roman sans le spoiler comme un sagouin… Donc, vous êtes prévenus : ne lisez pas au-delà de ce paragraphe rubicond si vous voulez conserver votre innocence. Ou si vous êtes un fondamentaliste chrétien. Enfin, vous faites comme vous voulez, en même temps. C’est vous qui voyez. Libre arbitre, tout ça.]

 

Voici l’homme. Voilà un roman que j’avais envie de lire depuis pas mal de temps déjà. Probablement depuis que j’en ai entendu parler pour la première fois, en fait ; si je ne m’abuse, ce devait être dans le passionnant ouvrage d’Eric B. Henriet L’Histoire revisitée. Panorama de l’uchronie sous toutes ses formes… J’en connaissais en tout cas déjà l’histoire avant de l’avoir lu, mais cela ne m’a en rien dissuadé, bien au contraire. Et, surtout, ces derniers temps, j’ai découvert, avec London Bone, Déjeuners d’affaires avec l’Antéchrist et plus encore Mother London, un Michael Moorcock bien plus intéressant que celui du « Champion éternel ». Il était donc bien temps de retourner à ce classique de la science-fiction, écrit parallèlement aux elriqueries, et de découvrir par la même occasion une nouvelle facette de l’écrivain britannique.

 

Où nous rencontrons Karl Glogauer. Gamin sans père et perturbé, juif élevé en milieu chrétien (et obsédé par le symbole de la croix, associé à la sexualité), paumé dépressif et masochiste à la vie sentimentale tourmentée. En grandissant, il s’intéresse aux langues anciennes, puis se prend de passion pour Jung ; et le névrosé de vouloir devenir psychiatre. Enfin, plus ou moins ; il vivote, sans faire forcément grand chose. Et il accumule les échecs, notamment sentimentaux, d’autant qu’il a une fâcheuse tendance à les favoriser. Après une énième crise, sur un coup de tête, il accepte de servir de cobaye pour une machine à explorer le temps élaborée par un dingue génial de sa connaissance. Reste à choisir une époque : Glogauer, dont les croyances religieuses ont toujours été assez floues, décide de se rendre en l’an 28 de notre ère, en Palestine, pour y rencontrer le Christ. Et obtenir ainsi des réponses à certaines de ses questions les plus pressantes, et peut-être trouver enfin un sens à sa vie.

 

Il fait bientôt la connaissance de Jean le Baptiste, prophète essénien farouchement hostile aux Romains comme à Hérode, et qui le prend pour un mage. Mais Jean n’a jamais entendu parler de Jésus de Nazareth. Personne, ici, n’a jamais entendu parler de Jésus de Nazareth. Glogauer, à demi-fou, se lance sur les traces du Christ. Il finit ainsi par découvrir que Jésus, le fils de la peu chaste Marie (elle en était déjà enceinte – d’un démon ? – quand elle a épousé le charpentier Joseph)… est un idiot congénital, difforme et voleur.

 

L’histoire serait-elle donc fausse ? Non. Glogauer comprend bien vite quelle est sa tâche. Armé des souvenirs du Nouveau Testament, il se met à prêcher, « accomplit des miracles », rassemble des apôtres, et prend enfin la route de Jérusalem. Sachant d’ores et déjà que son destin s’achèvera sur le Golgotha. Qu’il doit s’achever sur le Golgotha.

 

Karl Glogauer, le petit juif sans père, dépressif et masochiste, étranger dans la Palestine d’Hérode et de Ponce Pilate, devient le Christ. Ou peut-être l’a-t-il toujours été ?

 

Une idée d’autant plus géniale qu’elle a quelque chose de simple et d’évident. Pouvait-on rêver meilleure illustration du paradoxe temporel en forme de boucle ? Encore fallait-il se montrer à la hauteur du sujet, et ne pas se contenter d’y voir simplement l’occasion d’un blasphème quelque peu puéril. Or Moorcock a relevé le défi, et l’a emporté : si son roman a bien quelque chose d’iconoclaste, à la limite de l’outrance (mais encore faudrait-il être le dernier des neuneus fondamentalistes pour s’en offusquer sérieusement…), il n’est en rien gratuit, et le questionnement sur la nature du Christ et le sens que l’on peut ou doit y accorder est assez habile et subtil, susceptible de plusieurs lectures (voyez par exemple ce qu’a pu en dire le camarade spitz japonais).

 

On appréciera notamment la dimension foncièrement « humaniste » (au sens propre) de ce roman bref et dense (comme je les aime…), qui en justifie amplement le titre. L’histoire est vécue, non pas tant du point de vue de Karl Glogauer, qu’à travers lui, ce qui lui confère une puissante portée allégorique. L’écriture de Moorcock, si elle n’est pas aussi délicate que dans le fabuleux Mother London, est néanmoins subtile et réfléchie (incomparablement plus que dans ses récits d'heroic fantasy produits à la même époque, en tout cas...). Le roman obéit à une construction intelligente et parfois audacieuse. Certes, alterner le récit en 28 ap. J.-C. avec des « flashback » du XXe siècle n’a rien de particulièrement original (et les interruptions par des citations bibliques, notamment de l’Évangile de Jean, pas davantage) ; mais Moorcock se livre à quelques expérimentations bienvenues dans les passages contemporains, qui ne sont pas sans annoncer, parfois, les « bruits » télépathiques de Mother London. C’est alors un chaos de sensations marquantes, de dialogues décousus et de tranches de vie dressant progressivement le portrait du personnage, et plus encore de ses névroses.

Parallèlement, le roman est adroitement découpé en trois parties, fonctions des événements du périple palestinien de Glogauer : la première et la plus longue nous le présente rencontrant Jean le Baptiste et s’intégrant dans la communauté des esséniens ; il est alors l’étranger, et « le mage ». La deuxième partie, après la crise provoquée par le baptême de Jean, correspond à l’errance du Christ dans le désert ; Glogauer est alors « le fou » ; et c’est dans ces circonstances qu’il fait la rencontre du Jésus mongolien. La « réalité » des faits, dès lors, est peut-être sujette à caution : Glogauer ne succomberait-il pas à la tentation, qu’elle soit le fait du Malin ou de son ambition inconsciente ? Plus exactement, ne voit-il pas ce qu’au fond il voulait voir, y trouvant le prétexte manquant à son suicide glorieux ? Son sacrifice sur la croix obsessionnelle n’est-il pas la conséquence logique, sous forme d’apothéose, de son premier sacrifice qu’a été l’acceptation du voyage dans le temps, voire de sa vie entière ? « Le martyre est une vanité »… Et le mensonge demeure. Néanmoins, s’ajoute à tout cela la dimension de « l’inconscient collectif » théorisé par Carl Gustav Jung, déjà sensible dans la perception de Jean, mais au-delà dans l’accueil général fait au fou puis au prophète, et dans la réception de ses « miracles ». C’est l’objet, essentiellement, de la troisième partie, qui voit Glogauer suivre les pas du Christ. J’ai lu quelque part une critique reprochant à Moorcock l’écriture plus distanciée de cette troisième partie, dans laquelle le chroniqueur voyait une sorte de « bâclage » expédiant le final ; mais je ne suis pas de cet avis : cette distance (relative), de même que la précipitation des événements, me semble au contraire tout à fait appropriée à la problématique du roman. Après tout, ces événements, nous les connaissons déjà… Et si l’homme Glogauer reste bien présent jusqu’à la fin, jusqu’aux douleurs et aux larmes de la Passion, la recension plus mythique et plus floue de son calvaire est pleinement justifiée par sa transcendance : d’homme, il devient objet historique, et mythe imprégnant l’inconscient collectif, et lui obéissant en même temps, dans une infinie boucle de rétroaction…

J’ai probablement dit quelques bêtises, mea culpa, et il y a sans doute bien d’autres choses à dire. C’est que ce roman est bien plus riche qu’il n’en a l’air. Une grande réussite, et de très loin, parmi les « vieux » textes de Moorcock, celui qui m’a le plus séduit. A lire.

CITRIQ

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N
En son temps, camarade, en son temps.

(Dieu que les jeunes d'aujourd'hui sont pressés !)

Et pour "Gloriana", ben, justement, j'aimerais lire "Gormenghast" avant (faut juste que j'arrive à mettre la main sur ce %$&#! de premier tome...).
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U
Bon, c'est bien beau tout cela mais quand attaques-tu "Gloriana" (avec les morceaux de "Gormenghast" dedans) et "Le chien de guerre" ?

PS : Personnellement, j'ai "Byzance 1917" (un roman historique) sur le feu.
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N
Ah ! Le camarade Ubik cherait-il à déchaîner un troll catholique ? ^^

Cela dit, je partage cet avis, bien sûr. Et il y a beaucoup de choses dans ce roman...
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U
Le camarade Nébal lit vraiment des bons bouquins.
Ce roman est effectivement dense et mérite amplement plusieurs lectures (il serait peut-être temps que je le fasse d'ailleurs).
Faut-il voir pour croire ou plutôt croire pour voir ?
La déconstruction du personnage du Christ semble indiquer que pour Moorcock, c'est la seconde option qui est correcte. C'est un avis que je partage.
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N
Oui, j'ai été étonné de voir autant de critiques sévères pour ce bouquin. Et quant au vieillissement, on a quand même lu largement pire... Certes, le thème principal prend aujourd'hui des allures de cliché, mais faudrait faire gaffe à ne pas tomber dans l'anachronisme. Et, au-delà, ce court roman, certes bien de son temps par nombre d'aspects (intérêt pour les esséniens, délires jungiens et plus si affinités), me semble étonnament moderne, tant pour ce qui est de la forme que du fond...
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L
C'est une critique qui fait plaisir à lire, les critiques négatives "modernes" (nooSFere) m'agacent. J'ai lu ce livre il y a trente ans, et j'en ai un souvenir fabuleux. Je veux bien croire qu'il a pu vieillir, que certaines de ses innovations peuvent maintenant sembler des clichés, mais quand-même, j'ai du mal à accepter l'idée qu'il ait pu devenir "mauvais"
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N
@ efelle : oui, j'avais entendu parler de cette nouvelle ; mais là, même si c'est un court roman, c'est quand même largement plus développé, a priori.

@ Gromovar : "Jésus Vidéo" m'avait beaucoup déçu, perso... L'idée de base est excellente, il y a quelques très jolis moments, mais ça vire quand même très vite au thriller poussif avec des twists dans tous les sens, ça m'avait un peu saoulé...
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G
Dans un style différent, "Jesus video" d'Andréas Eschbach est une histoire de paradoxe temporel plutôt bien troussée.
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E
Je pensais l'avoir lu mais ton descriptif précis me confirme que la nouvelle incluse dans son livre d'or chez Pocket ne fait qu'effleurer la même histoire (enfin si ma mémoire ne me trahit pas).
En forme courte cela m'avait déjà beaucoup plus.
Il faudra donc que je reviennes dessus un jour (enfin j'ai ce projet depuis la chronique sur le forum du cafard).
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