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"Les Sirènes de Titan", de Kurt Vonnegut

Publié le par Nébal

 

VONNEGUT (Kurt), Les Sirènes de Titan, [The Sirens of Titan], traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Monique Thies, Paris, Denoël, coll. Présence du futur, [1959, 1962] 1977, 347 p.

 

Le fantabuleusement extraordinairissime Abattoir 5 m’ayant collé une baffe que l’on peut bien qualifier de kolossale, je me suis empressé de farfouiller pour dénicher d’autres chefs-d’œuvre de l’immense Kurt Vonnegut. Ce qui, mine de rien, n’est pas si évident (quand, comme moi, on n’a pas le réflexe de la commande ouébienne…) : bon nombre de ses ouvrages n’ont pas été réédités depuis des lustres, et sont en outre dispatchés un peu aléatoirement entre collections de SF et littérature générale. A force de soulever la poussière sur les étals de marchés et chez des bouquinistes, j’ai cependant fini par en dégoter deux au milieu des SAS et des hagiographies du Maréchal Pétain : Le Berceau du chat, dans une édition assez récente au Seuil (en « blanche », donc), et Les Sirènes de Titan, dans la mythique collection « Présence du futur » (SF, donc).

 

Va pour Les Sirènes de Titan, roman antérieur de dix ans au fantabuleusement extraordinairissime Abattoir 5, et pas réédité en France depuis une vingtaine d’années pour autant que je sache. Un roman de science-fiction, donc ? Ben, faut voir… Comme pour le fantabuleusement extraordinairissime Abattoir 5, je ne me sens franchement pas de donner une réponse tranchée à cette question (dont je me tape un peu, il faut bien le dire). SF ? Pas SF ? En tout cas, c’est du Vonnegut. On reconnaît bien vite sa patte inimitable, et on ne va pas s’en plaindre. Et l’on y trouve déjà quelques éléments parcourant l’ensemble de son œuvre, ainsi les Tralfamadoriens et la conception du temps au cœur du fantabuleusement extraordinairissime Abattoir 5 (mais pas encore Kilgore Trout, contrairement à ce que j’ai pu lire je ne sais où ; enfin, je ne me souviens pas l’y avoir croisé, en tout cas…).

 

Avis aux amateurs de SF « réaliste » : le canevas des Sirènes de Titan risque de leur faire comme un choc. Dans le monde décrit par Vonnegut, « entre la Seconde Guerre mondiale et la Troisième Grande Dépression » (p. 12), la conquête de l’espace n’a pas vraiment eu lieu, en raison d’une bizarrerie spatio-temporelle baptisée « infundibula chrono-synclastiques ». Mais qu’est-ce donc que cette chose ? A vrai dire, l’explication qu’en donne le Dr Cyril Hall dans la quatorzième édition de Encyclopédie enfantine des Merveilles et choses à faire (pp. 18-20) n’est pas forcément d’une très grande limpidité pour le lecteur curieux. On se contentera de dire qu’il existe dans l’espace des endroits appelés infundibula chrono-synclastiques ; que le richissime Américain Winston Niles Rumfoord, accompagné de son chien Kazak, est entré dans un infundibulum chrono-synclastique ; qu’en voie de conséquence, il a été chrono-synclastiquement infundibulé. Logique. Du coup, l’astronaute amateur et son chien n’existent plus « qu’en tant que phénomènes ondulatoires, suivant apparemment une spirale déformée ayant son origine dans le soleil et sa fin dans Bételgeuse » (p. 18). Une conséquence amusante de cette infundibulation chrono-synclastique : Winston Niles Rumfoord et son chien ne peuvent plus se matérialiser sur Terre que tous les 59 jours. Ce qui ne manque pas d'attirer une fouler de curieux, quand bien même ils n'ont aucun espoir d'assister au phénomène (la vie privée, que Diable !).

 

Mais Rumfoord n’en est guère gêné. En effet, depuis son passage dans l’infundibulum chrono-synclastique, sa perception du temps et de l’espace a fondamentalement changé ; et il serait même plus juste de dire que Winston Niles Rumfoord est partout et tout le temps, qu’il l’a toujours été et qu’il le sera toujours. Ce qui, on l’avouera, est bien pratique pour prendre conscience de certaines choses. Entre autres, Winston Niles Rumfoord peut ainsi prédire l’avenir. Mais ce don fait peur à certains individus, et notamment à son épouse Béatrice et à l’inconcevablement chanceux millionnaire Malachi Constant : l’homme chrono-synclastiquement infundibulé leur a en effet révélé, tout naturellement, qu’ils étaient destinés à être accouplés par des extraterrestres sur la planète Mars, après quoi Constant irait faire un saut sur Vénus, puis reviendrait sur Terre, avant de se rendre sur Titan. Inutile de s’énerver : Béatrice et Malachi auront beau tenter l’impossible, ils n’échapperont pas à ce destin. Et Winston Niles Rumfoord ne s’offusque en rien de ce cocufiage annoncé ; il a plus important à faire, sur Mars et sur Titan : il lui incombe, après tout, de SAUVER LE MONDE, ou peu s’en faut ; vaste ambition qui passera notamment par le prosélytisme en faveur de sa propre religion, l’Eglise de Dieu le Suprême Indifférent.

Du Vonnegut, disais-je. Y’a pas photo. Et du particulièrement délirant, enthousiasmant, hilarant, parfois même burlesque. Mais avec aussi quelque chose de plus derrière, comme dans toute bonne littérature jouant la carte de l’absurde. Encore une fois, sous le vernis de loufoquerie et de légèreté, l’humour se fait finalement grinçant, acerbe, venimeux ; et, encore en-dessous, il y a une incontestable gravité, quelque chose d’étrangement sombre, triste, désespéré, dans la manière d'envisager la condition humaine, et dans la réflexion sur la guerre, le sacrifice et la justice. Mais sans jamais que les ruptures de ton ne soient préjudiciables…

 

Les Sirènes de Titan n’est pas un roman aussi fort que le fantabuleusement extraordinairissime Abattoir 5, il n’en a pas la sidérante perfection et la puissance émotionnelle ; ici, il est vrai, il n’y a pas Dresde… encore que : les invraisemblables, hilarantes, grotesques et terrifiantes scènes contant l’invasion de la Terre par Mars, dans un sens, peuvent passer pour un écho inversé de ce grand traumatisme, et débouchent sur des réflexions assez comparables ; et il se dégage de l’impressionnante conclusion des Sirènes de Titan une angoisse existentielle confinant à la paranoïa et en même temps une poésie tragique qui ne sont pas sans rappeler le sort de Billy Pèlerin. Et si l'on n'y retrouve pas ce même regard porté sur la science-fiction par le biais de Kilgore Trout, on y retrouve bien les atmosphères très kitsch et naïves d'une SF à l'ancienne délicieusement pastichée...

 

Et sans être aussi bluffant que le fantabuleusement extraordinairissime Abattoir 5, Les Sirènes de Titan est ainsi bel et bien un excellent roman, passionnant de bout en bout, fluide et accrocheur en dépit de sa foncière étrangeté, et d’une richesse sans pareille : chaque pages déborde d’idées géniales et d’inventions succulentes. Un vrai bonheur…

 

Avec néanmoins un sérieux bémol, qui n’enlève rien au talent de Vonnegut. J’évite en temps normal de me prononcer sur la qualité de la traduction, mais je ne peux cacher avoir trouvé le travail de Monique Thies très douteux. Et le mot est faible : en plusieurs occasions, outre d’abondantes maladresses stylistiques qui affadissent le style si simple et percutant de l’auteur, j’ai en effet repéré quelques faux-amis, et je n’ai pu m’empêcher de soupirer devant une traduction « littérale » omniprésente dans plusieurs chapitres et qui tombe particulièrement à plat (« louer une tente », argh…). C’est sacrément triste, tout de même ; ce roman méritait mieux que ça.

 

Car Les Sirènes de Titan est bien un excellent roman. Qu’il ne soit plus édité depuis plus de vingt ans tient du SCANDALE ! Aussi, gloire à l’éditeur qui aura la bonne idée de corriger cette sinistre injustice ; avec une nouvelle traduction, tant qu’à faire.

Merci d’avance.

CITRIQ

Commenter cet article

N
Ouep, certes, les traductions SF ont longtemps été "pas terribles", pour employer un doux euphémisme... tsk tsk tsk.

Le lire en anglais serait à l'évidence la meilleure solution, mais mon anglais n'est pas terrible...
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W
Monsieur Nébl, vous êtes définitivement un homme de goût!
La raison du manque de traduction en français est la suivante : Vonnegut était un écrivain rangé dans la science fiction (quoique, je doute que l'on puisse ranger 'Mother Night', l'un de ses meilleurs ouvrages dans cette catégorie), ce qui signifie que les éditeurs sont peu regardants de la traduction. De plus, contrairement à Kilgore Trout, il n'a pas été extraordinairement prolifique. Mon conseil est alors de les lire en anglais. Ca nécessite un plus grand effort, mais les bouquins sont faciles à trouver.
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