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"Lilliputia", de Xavier Mauméjean

Publié le par Nébal

 

MAUMÉJEAN (Xavier), Lilliputia. Une tragédie de poche, Paris, Calmann-Lévy, coll. Interstices, 2008, 445 p.

 

En voilà un roman que j’attendais avec une certaine impatience, pour ne pas dire une impatience certaine ! C’est que Xavier Mauméjean, c’est bon, mangez-en : son nouveau roman, qui s’est fait attendre (si l’on excepte la friandise Freakshow!, sympathique mais sans doute un peu trop foutraque ; on sent par contre l’écriture en parallèle…), figurait parmi mes achats prioritaires en cette Rentrée Littéraire 2008©, dont je ferais volontiers un des « événements » (mais ça, je l’avais déjà dit). D’autant que ce fort beau Lilliputia était annoncé chez Calmann-Lévy, dans l’excellente collection « Interstices », dont j’ai déjà eu l’occasion de vanter les mérites à maintes reprises (étrangement, et d’une courte tête, ce n’est pas là le premier roman francophone de la collection – titre détenu par un Martin Winckler qui ne m’intéresse franchement pas du tout…). Un éloignement – tout relatif – des terres interlopes de la littérature de genre ? En termes de positionnement éditorial, sans doute. Faut-il y voir l’annonce d’une évolution prochaine, je ne saurais le dire. Mais une chose est sûre : ce roman correspond parfaitement aux critères de la collection, tant il est, heu, « bizarre », naviguant entre deux eaux, le réalisme – avec tout ce qu’il peut avoir de sordide… et de surréaliste – se mêlant avec une sorte de fantaisie (fantasy ?) baroque, pour un résultat passablement iconoclaste. Drôle et sérieux. Prenant et érudit. Autrement dit, c’est bien du Mauméjean. Or, Mauméjean, c’est bon, mangez-en (je l’ai déjà dit ?).

 

On connaît la passion de l’auteur pour les freaks, et plus largement les monstres : bon nombre de ses écrits en témoignent, et notamment Ganesha (toujours pas lu, honte sur moi, malédiction de la pile à lire énorme…) et Freakshow! (et plus largement le Club Van Helsing dans son ensemble ; hélas, mille fois hélas… mais passons). Lilliputia se fait plus explicite encore à cet égard, puisque – et la jolie couverture de Néjib Belhadj Kacem donne déjà le ton – nous nous y enfonçons plus résolument que jamais dans le monde fascinant et glauque des phénomènes de foire. En l’occurrence, des nains.

 

Aaaaaah, les nains… « Je voudrais être un nain… »

(Pardon.)

 

Mais pas n’importe quels nains, ici. Et certainement pas les inévitables teigneux barbus qui n’aiment pas les elfes, lampent comme des sagouins, tranchent une multitude de genoux de leur énorme hache à deux mains, et subissent inévitablement les blagues lamentables de leurs comparses donjonneux (honte à Peter Jackson, au passage). Pas non plus les voyageurs en terre cuite qui ornent les pelouses des beaufs jusqu’à ce que le FLNJ ou Amélie Poulain s’en occupent. Non, les nains de Lilliputia sont des vrais gens, des vrais nains. Et des nains « parfaits », plus précisément : hauts de moins d’un mètre, mais proportionnés.

 

(Vous connaissez Weng Weng ?)

 

(Sinon, j’imagine que les héros de l’indispensable Freaks de Tod Browning correspondraient également assez à la définition.)

 

Et pas n’importe quelle foire : Lilliputia, Dreamland, un parc d’attractions de Coney Island au début du XXe siècle, construit d’après la Nuremberg du XVe siècle. Mais en miniature, au format de ses habitants, une multitude de nains parfaits en provenance du monde entier, plus ou moins installés là de force. Un spectacle réjouissant pour les « Grands » de New York ou d’ailleurs, qui, le dimanche, parcourent les rues de Lilliputia en riant du spectacle de cette mini-humanité. Qu’ils sont meugnons…

 

Et le pire, dans tout ça, c’est que « (1) Authentique ».

 

Elcana est un de ces nains parfaits. Les premières pages du roman (sublimes) nous content les origines du personnage, dans une Europe de l’Est rurale, froide et cruelle. Le jeune homme, qui a eu la mauvaise idée de se dresser (pas bien haut, certes) (non, bon, j’arrête) contre l’injustice, doit bientôt quitter sa lugubre terre natale. Et c’est ainsi qu’il va tomber entre les griffes de Gumpertz et Reynolds, les directeurs de Dreamland, qui ont envoyé aux quatre coins du monde leurs sbires pour dénicher des nains parfaits. Aussi Elcana va-t-il traverser l’Atlantique, et être parqué dans Coney Island, l’île des gangs et des parcs d’attractions, sans ombres ni couleurs. Il va découvrir Lilliputia, ce monde factice offert en spectacle aux touristes, avec sa pseudo-noblesse et son authentique pauvreté décrétées d'en-haut (eh ! il faut bien que ça ait l’air d’une vraie ville…). Et Elcana va y trouver sa place, dans la brigade des pompiers (avec son irrésistible petit camion rouge). Mais les pompiers de Lilliputia sont d’un genre particulier, outre leur petite taille : attraction incontournable du parc, ils se doivent d’intervenir à tout bout de champ, pour le plus grand plaisir des visiteurs ; aussi les incendies sont-ils généralement programmés, et les pompiers pyromanes… Le danger est bien réel, pourtant. Et quand les accidents se multiplient, et que la colère commence à gronder dans Lilliputia, attisée par une jolie institutrice et son amoureux d’Elcana, rebelle éternel et porteur de feu au foie nécessairement douloureux, la réponse des directeurs ne se fait pas attendre : « The show must go on », quitte à défoncer les nains à la cocaïne pour les rendre plus enthousiastes (et sexuellement actifs). Non, décidément, ça ne passe pas : Elcana, à nouveau, va devoir se dresser contre l’autorité, celle des Grands, celle du bonimenteur Gumpertz, du sénateur Reynolds et de leur brute MacMurdo, bien sûr, mais aussi, derrière, celle de Sebastian, le mystérieux démiurge maître de la foudre, trônant au sommet de son gratte-ciel éléphantesque, et qui n’a jamais été aussi influent que depuis qu’il est mort. Mais, pour cela, il lui faudra trouver des alliés, peut-être parmi les Ferries de Luna Park, ou les freaks qui hantent encore les ruines du Steeple-Chase…

 

Et le résultat fascine et séduit. Lilliputia, c’est une extraordinaire virée en contre-plongée dans un monde factice et d’autant plus authentique, où le XXe siècle naissant s’élabore, celui de la science triomphante et de la société du spectacle, de Disneyland et d’Auschwitz, où le mythe se mêle au quotidien, où la souffrance est donnée en spectacle, et où la différence sert d’exutoire. Un conte prométhéen (décidément !) placé sous le signe du feu : le feu des incendies (programmés ou non), bien sûr, mais aussi les feux de l’amûûûûûr (inévitables) ; feux d’artifice et feux-follets, feux de la rampe et de la révolte… Et le tout à moins d’un mètre au-dessus du niveau de la mer, là où les verres des Grands se saisissent à deux mains, où leur narines débordent de poils, où leurs chats sont des tigres et les boutons de leurs ascenseurs sont inaccessibles.

 

Ce qui nous vaut une superbe galerie de personnages (ce petit con d’Elcana en tête, mais aussi Frances Lockheart / princesse Pee-Wee, le pyromancien irlandais Flint Beltaine, le héros aux boucles d’or Perfect Tommy, l’insupportable Lilian – Pandora ? – Box, le gentleman Wallace, le révérend Jones…) et nombre de scènes remarquables, poétiques et fortes : l’enfance d’Elcana et sa découverte de Lilliputia, bien sûr, mais aussi de superbes miniatures, comme l’épopée du hot-dog, le trouble du paysan devant les strips de Krazy Kat et Percy, Brains, He Has Nix, ou une mémorable humiliation/leçon de danse par le « kinétosophe et professeur en verticalité » Janos. Et, bien sûr, de grands moments épiques, dans les flammes rongeant progressivement Dreamland, sur la Lune des Trente-Neuf Suprêmes, dans le labyrinthe du Steeple-Chase, sur les terrains-vagues où les reliques des gangs newyorkais livrent leur baroud d’honneur…

 

La plume de Xavier Mauméjean s’y montre plus efficace que jamais, érudite sans gratuité, à la fois raffinée et prenante, et plus émouvante et moins dispersée qu’à l’ordinaire. L’auteur sait susciter tour à tour le rire et l’effroi, la tendresse et la colère, et sa comédie humaine en miniature devient bien ainsi une saisissante « tragédie de poche », avec tout l’excès et la grandiloquence que cela suppose.

 

… Ce qui m’amène d’ailleurs à formuler une petite critique (... quelle arrogance !). Je me suis bel et bien régalé avec Lilliputia, et j’en recommande sans l’ombre d’un doute la lecture. Mais le fait est que, passée l’excellentissime première moitié du roman (disons même les deux tiers), j’ai un peu décroché, j’ai « moins adhéré ». Je ne saurais en effet parler de défaut, dans la mesure où ce qui m’a quelque peu gêné fait à l’évidence partie du « projet » de l’auteur. Mais voilà : j’avoue avoir moins aimé la dernière partie du roman, délaissant de plus en plus le « réalisme » des premières séquences pour une fantaisie plus baroque et surréaliste, plus mythique en somme. Ce qui suscite bien des scènes fascinantes, mais rompt quelque peu avec l’équilibre si délicatement entretenu jusqu’alors. Et surtout – mais c'est à mettre en parallèle –, je confesse avoir trouvé le roman, non, les dialogues, essentiellement, « trop écrits », trop parfaits, trop beaux, trop réfléchis, et notamment dans cette dernière partie ; certes, l’histoire est imprégnée de mythe grec et nous est contée à la façon d’un bonimenteur, ce qui justifie tout à fait ce choix ; mais, à l’occasion, je confesse avoir soufflé quelque peu devant les excès les plus flagrants en la matière, les doubles-sens permanents, les vers impromptus, les jeux de mots parfois lourdingues, la grandiloquence de plus en plus présente… Ici, j’ai trouvé que le roman affirmait « trop » son caractère d’artifice ; c’est bien approprié, pas de doute là-dessus, mais cela m’a néanmoins paru parfois pénible… Mais, bien sûr, cela n’engage que moi : cette petite déconvenue ne saurait être qualifiée de « défaut », et encore moins être perçue comme rédhibitoire ; je ne fais qu’exprimer mon ressenti personnel, avec ce que cela comporte d’éventuellement crétin/mesquin ; mais peut-être en attendais-je « trop », aussi, à ma manière…

Ce petit bémol mis à part, Lilliputia m’a de toute façon comblé : c’est un superbe roman, finement écrit, riche et saisissant. Et Xavier Mauméjean confirme avec éclat qu’il est bien un des écrivains français les plus intéressants du moment, au sein des littératures de l’imaginaire comme au-delà ; avec son conte prométhéen, il contribue tout naturellement à rompre les barrières cloisonnant l’art et le divertissement, et on ne va pas s’en plaindre…

CITRIQ

Commenter cet article

N
Non, va falloir arrêter les mauvaises blagues sur les nains, là...
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G
Chapeau bas.
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N
'tain, y'a pas à dire, ça sert, les relations...

Mais pour "Lilliputia", oui. Effectivement. oui.
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P
Moi qui fréquente les cercles de l'intelligentsia littéraire parisienne et qui sniffe tranquille avec Beigbeder, je peux vous le dire : oui.

Quant à Lilliputia, je n'hésite pas à le dire non plus : oui.
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S
Ca dépend si leur mère est la même.
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G
Question people et hors sujet : Néjib Belhadj Kacem serait-il le frêre de Mehdi Belhadj Kacem, l'écrivain ?
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N
Ca s'impose ! Comme je vous y prends ! Ca y est, de suite, je parle de nains, et hop ! Pfff... Bon, essayons de reprendre dans l'ordre :

@ Ubik : Ca deviendrait presque une habitude, camarade Boss. Attention...

@ Sire Planchafouin : Seulement quand on est con.

@ efelle : Bon, ben, au boulot, hein ; j'ai hate d'attaquer le Dufour...

@ Pass'partout : Vi, vi, je connais ces deux films, et tu m'as d'ailleurs souvent fait l'éloge du Herzog, mais je ne les ai pas encore vus... Va falloir remédier à ça. Quant aux géants, je suppose que tu dis ça parce que tu es petit.

@ Sire Plancher : Arrêtez la droge, sire. Sinon, au vu de votre perversion, je ne peux que vous recommander l'authentique boulard intitulé "Lillipute", dont on a pu causer sur le forum de Nanarland.

@ Pass' ton ch'min : Oui, mais tu dis ça parce que tu aimes Elvis.

@ philippe : BITE. TRIQUE. Faut l'écrire. Où nous retrouvons par ailleurs les géants.

@ Ubik : Certes. Cela dit, camarade Boss, j'aurais pu considérer que c'était là empiéter sur mes prérogatives, pour caser maladroitement un "ôte tes nains de mes poches". J'aurais pu...
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U
Attention Nébal va sévir !
Car, jeux de nains, jeux de vilains.
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P
Je voudrais être un nain, pour avoir une belle… pour avoir une grosse… ahhhhh la poésie contemporaine !!!!
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P
Pertinent.
Dès qu'on introduit l'idée de 'rouflaquettes' dans une théorie elle se charge d'une incommensurable force de persuasion ... et par là même d'un crédit jamais démenti par les sphères scientifiques.
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