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Un cantique pour Leibowitz, de Walter M. Miller Jr

Publié le par Nébal



MILLER Jr (Walter M.), Un cantique pour Leibowitz
, [A Canticle For Leibowitz], traduit de l'américain par Claude Saunier, présente édition revue et complétée par Thomas Day, [Paris] Denoël – [Gallimard], coll. Folio Science-fiction, [1959, 1961, 2001] 2002, 462 p.


Ainsi que je l’avais brillamment démontré en rendant compte de ma lecture d’A comme Alone, l’apocalypse est proche. On est foutus. Fou-tus. Cela dit, les plus perspicaces d’entre vous auront noté que, dans mon énumération des circonstances justifiant l’extinction prochaine de l’humanité, je n’avais étrangement pas mentionné les scientifiques irresponsables, ceux qui filent des bombes atomiques et des armes bactériologiques aux chefs d’États, et sont subventionnés par Al-Qaïda pour détruire la Terre avec le LHC. Parallèlement, je n’avais qu’assez peu parlé des religieux (qui font en gros la même chose, mais avec des mots plutôt que des diodes et des équations). Mais c’est que je réservais ces deux causes pour évoquer un classique du genre « post-apocalyptique » : l’indispensable Un cantique pour Leibowitz, unique roman achevé du guère prolifique Walter M. Miller Jr, qui lui valut le prix Hugo du meilleur roman 1961. Et même que c’était mérité. Un fix-up riche et fort, à l’incomparable ton tragicomique, qui, en trois étapes à plusieurs siècles de distance, nous conte le triste destin de la Terre, ravagée par la guerre, puis se reconstruisant lentement... pour recommencer les mêmes conneries. Un roman placé sous le signe de la mémoire, et traitant des complexes notions de science, de foi et de responsabilité.

Tout a pété. Probablement dans les années 1960. Quel camp a attaqué l’autre ? Peu importe. Cette guerre n’a pas eu de vainqueurs, et c’est l’humanité entière qui l’a eu dans le cul. L’holocauste nucléaire a suscité la colère des survivants, qui ont trouvé un bouc-émissaire tout désigné : les savants, dont les recherches ont abouti à ce cauchemar. Aussi les scientifiques rescapés ont-ils été impitoyablement chassés, au cours d’une folle croisade des pastoureaux, tandis que les livres, par nature suspects, étaient détruits ; et il ne subsista bientôt plus rien de l’ancienne civilisation, qui paracheva ainsi son suicide collectif.

Mais il faut mentionner alors le rôle d’Isaac Leibowitz. C’était à l’origine un physicien, un de ces savants que l’on eut tôt fait de rendre coupables. Après la guerre, le remords et la tristesse le poussèrent à embrasser la foi catholique : il devint moine de l’ordre cistercien, puis fonda son propre ordre, l’ordre albertien (en référence au maître de l’Aquinate ; mais on parlera ensuite de l’ordre albertien de Leibowitz...) ; à partir d’une abbaye située dans le sud-ouest de ce qui fut les États-Unis, il forma ses disciples à devenir des « contrebandiers en livres » et des « mémorisateurs ». L’abbaye acquit ainsi un vaste ensemble de précieux documents, dits Memorabilia ; mais, à mesure que les siècles passaient, tandis que le monde s’enfonçait dans la barbarie, les moines de l’ordre albertien de Leibowitz oublièrent ce que ces documents signifiaient : pendant des siècles, ils les recopièrent inlassablement et les enrichirent d’enluminures... sans rien y comprendre.

Fiat homo. Bien des siècles après le martyre du Bienheureux Leibowitz (dont la canonisation se fait attendre), frère Francis Gerard de l’Utah, un novice un tantinet simplet, découvre au cours d’une vigile dans le désert, sur l’indication d’un mystérieux pélerin, un abri contenant d’inestimables documents : tout porte à croire, en effet, que ces textes incompréhensibles, ces plans, ces listes, sont des reliques du fondateur de l’ordre lui-même ! Et ce crâne, doté d’une dent en or, ne serait-ce pas celui de son épouse ? Mais cette découverte ne suscite guère la joie de l’abbé Arkos, qui craint qu’elle ne nuise à la canonisation de Leibowitz, trop de miracles tuant le miracle..

Fiat lux. Bien des siècles après la découverte de frère Francis Gerard de l’Utah, la Terre amorce enfin sa « renaissance ». Des savants, dits « Thsons », redécouvrent petit à petit, et par leurs propres moyens, la science de l’ancienne civilisation. Thson Taddéo, le plus brillant d’entre eux, se rend à l’abbaye de l’ordre albertien de Leibowitz : il se trouve enfin quelqu’un à même de comprendre les Memorabilia, et d’en tirer profit ! Mais l’abbaye dirigée par Dom Paulo, inévitablement, se trouve alors mêlée aux intrigues politiques et aux ambitions territoriales des plus puissants chefs de guerre, et en premier lieu du dictateur Hannegan de Texarkana, le protecteur de Thson Taddéo... tandis que science et foi, après des siècles d’ignorance, sont à nouveau amenées à débattre.

Fiat voluntas tua. Bien des siècles après les travaux de Thson Taddéo, l’humanité a enfin retrouvé le niveau scientifique qui était le sien avant le Grand Déluge de Flammes. L’homme, alors, s’est à nouveau lancé dans la conquête de l’espace... mais la menace de la guerre nucléaire gronde une fois de plus. L’histoire semble se répéter, et la tâche de l’abbé Zerchi s’annonce des plus rudes...

Le traumatisme d’Hiroshima et la peur de l’holocauste nucléaire entretenue par la guerre froide imprègnent bien entendu le roman. Mais ce ne sont pas les seuls aspects développés par l’auteur, et il semblerait bien qu’il faille ajouter, à l’origine d’Un cantique pour Leibowitz, un autre événement important de l’histoire récente, auquel Walter M. Miller Jr aurait pris part en tant que pilote de l’armée américaine : le bombardement de l’abbaye du Mont-Cassin au début de l’année 1944. Le monastère du Mont-Cassin, fondé par saint Benoît de Nursie en 529 et berceau de l’ordre bénédictin, demeura pendant de nombreux siècles l'un des plus importants « lieux de savoir » de l’Occident : sa bibliothèque resta longtemps une des plus riches d’Europe, conservant nombre d’ouvrages antiques témoignant d’une riche civilisation  devenue largement incompréhensible ; et si la règle de saint Benoît imposait aux moines le travail manuel, elle accordait également beaucoup d’importance aux travaux littéraires : l’ordre de saint Benoît remplit ainsi, au fil des siècles, une mission de conservation de la science, tandis que le monastère du Mont-Cassin faisait figure de possession stratégique. Aussi sa destruction par les alliés début 1944 eut-elle une résonnance particulière, hautement symbolique, dépassant largement le seul événement militaire (non négligeable, hein : cette bataille, longue et sanglante, fut bien capitale dans la reconquête de l’Europe...). Le parallèle entre le Mont-Cassin et l’abbaye de l’ordre albertien de Leibowitz s’établit tout naturellement.

Mais, à partir de là, Walter M. Miller Jr développe plusieurs axes de réflexion. Un cantique pour Leibowitz, ainsi, s’appuie sur une philosophie pessimiste de l’histoire, envisagée de manière cyclique. Dire que « l’histoire se répète » serait sans doute trop simpliste ; il n’en reste pas moins que l’humanité, au cours des trois étapes du roman, reproduit à peu de choses près l’histoire que nous avons connues, de la chute de Rome à la crise des missiles cubains... L’ordre albertien de Leibowitz se veut une institution garante de la mémoire de l’humanité ; mais à quoi sert cette mémoire, si l’homme, incapable de retenir (ou de comprendre...) les leçons du passé, s’empresse de reproduire les mêmes erreurs ?

Ce qui nous amène à un deuxième axe. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » : la phrase de Rabelais est devenue proverbiale... Et la complexe question de la responsabilité des scientifiques, trop souvent évacuée pour de mauvaises raisons (où l’esprit de corps et le raisonnement par l’absurde ont leur part), traverse le roman de bout en bout. On sait (enfin, on devrait savoir, mais, bon...) que le progrès scientifique n’implique nullement le progrès moral, et l’histoire en a fourni bien des exemples. Or la question de la responsabilité des scientifiques, dans les années 1950, tandis que Walter M. Miller Jr rédige les nouvelles qui formeront son roman, est à peu de choses près personnifiée par Robert Oppenheimer, le père de la bombe atomique, obsédé par les conséquences potentielles de son invention, et qui multiplie les avertissements teintés de remords tandis que la course aux armements s’engage entre les États-Unis et l’Union soviétique... Un cantique pour Leibowitz revient régulièrement sur cette question, avec une certaine ambiguité, sans jamais sombrer dans une position extrême. Leibowitz et Thson Taddéo évoquent bien Oppenheimer ; la mission de l’ordre albertien de Leibowitz est certes envisagée sous un jour positif, de même que les recherches de Thson Taddéo ; mais ce dernier se compromet avec le dictateur Hannegane, et les moines, s’ils s’acharnent à conserver contre vents et marées les Memorabilia, ne se privent pas de stigmatiser la lâcheté et l’inconscience des scientifiques qui, en prétendant ne pas se préoccuper de l’aspect éthique de leurs découvertes, ont confié aux tyrans de quoi détruire le monde...

Le troisième axe découle largement du précédent, et ne peut sans doute guère être envisagé de manière totalement indépendante : c’est la question des rapports entre la foi et la science. L’auteur se montre très astucieux dans l’approche de cette thématique, sachant susciter des réactions différentes dans les trois parties. Dans la première, ces moines recopiant « bêtement » ce qu’ils ne comprennent pas sont souvent risibles, et en premier lieu le novice Francis, pas spécialement futé ; le sentiment d’absurde domine, et avec lui le rire (quand bien même jaune). C’est encore plus ou moins le cas dans la deuxième partie, mais avec plus de finesse, les personnages étant moins caricaturaux : Dom Paulo n’est certainement pas un imbécile ni même un intégriste, il accueille volontiers Thson Taddéo, et se réjouit de la renaissance scientifique ; pourtant, il ne peut réprimer un frisson quand le brillant frère Kornhoer, qui réinvente la lampe (et la met en marche au cours d’une scène particulièrement mémorable...), suggère de décrocher un crucifix pour y placer son invention... Il a conscience de ce que cette gêne peut avoir d’absurde, mais finit bien par comprendre, lors d’une conférence de Thson Taddéo, que, quand bien même son ordre religieux est voué à la préservation de la science, la science redécouverte peut s’opposer aux enseignements religieux. La mission de l’ordre albertien de Leibowitz montre ici toute son ambiguïté... Et, dans la troisième partie, alors que les savants ont à nouveau confié aux tyrans l’arme atomique assimilée à « Lucifer » (le « porteur de lumière », rappelons-le : le diable incarne ainsi à certains égards le savant ultime, et l’abbé Zerchi, en envisageant les tristes conséquences potentielles de la sincérité des savants, en vient à envisager l’ange déchu comme le plus sincère d’entre eux...), la question se pose d’une manière plus flagrante encore, sous un angle purement éthique (et de manière poignante) : la légitimité de l’euthanasie (envisagée selon l’optique du prêtre, ce qui peut faire grincer des dents ; mais sans doute ne faut-il pas en tirer de conclusions hatives – au passage, Walter M. Miller Jr s’est finalement suicidé...). Et c'est finalement la notion du mal qui en vient à être envisagée, et celle de la douleur qui lui est assimilée... et, par voie de conséquence, se pose la question de la bonté de Dieu tandis que l'humanité sombre encore dans le chaos : est-elle vouée à subir éternellement le châtiment du péché originel ?

Je n’ai fait qu’esquisser ici (et sans doute maladroitement) les très nombreuses questions soulevées par Un cantique pour Leibowitz. C’est incontestablement un roman riche, profond et saisissant. Mais, après un démarrage que j’avoue avoir trouvé un peu lent, c’est aussi un romant passionnant et subtil. Les personnages sont attachants, et l'écriture assez adroite, jouant astucieusement des longues ellipses et des modes de pensée des différents protagonistes ; la quatrième de couverture, ici, a sans doute raison de mentionner Le Nom de la rose : les thématiques en sont proches, aucun doute là-dessus, mais si le style n’adopte jamais la complexité archaïsante et érudite du roman d’Umberto Eco, on pourra y apprécier, de même, un emploi souvent savoureux des saintes écritures, et plus encore du latin (« Deo gratias ! » Et je ne peux m’empêcher, là encore, de repenser à la scène de l’ampoule...). Autre référence mentionnée, inévitable : Docteur Folamour de Stanley Kubrick ; et on y trouve bien ce ton unique, entre farce burlesque et tragédie. Avec ceci de particulier, néanmoins, que le roman de Walter M. Miller Jr ne se contente pas de faire rire (souvent), d’horrifier ou de déprimer (tout aussi souvent, l’équilibre est impressionnant), mais sait aussi, à l’occasion, émouvoir...

Aucun doute : Un cantique pour Leibowitz mérite bien ses lauriers de classique de la science-fiction (avec par ailleurs une très légère teinte de... disons de fantasy, parfaitement appropriée). C’est un très, très grand roman, assez unique en son genre. Du coup, je me tate : Walter M. Miller Jr en avait entamé une « suite », L’Héritage de saint Leibowitz, qui fut achevée à titre posthume par Terry Bisson (un des rares auteurs à être en mesure de le faire, sans doute) ; m’en vais peut-être y jeter un oeil, à tout hasard...

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Nébal 01/10/2008 08:34

@ Elias_ : Ben, je t'en prie, et n'hésite pas à me faire part de ton opinion. :)

@ Ubik : Seulement quand la chasse est ouverte.

Ubik 30/09/2008 21:07

En diagonale ?
De gauche à droite ou de droite à gauche ?
C'est important.

ÉLias_ 30/09/2008 18:31

Lu ta chronique en diagonale pour ne pas gâcher un futur plaisir, mais ça me donne très envie dis donc.

É.

Nébal 29/09/2008 16:06

Oui.

Mécréant !

efelle 29/09/2008 14:03

Dire qu'il y a quelques années la quatrième de couverture m'avait fait fuir...
A lire donc.

Nébal 29/09/2008 08:57

Ah oui, dans ce cas, très honnêtement, je crois que c'est une lecture qui s'impose.

Gromovar 28/09/2008 21:43

Moi qu iadore le post-ap je ne l'ai pas. Je me couvre la tête de cendres.

Nébal 28/09/2008 08:52

@ Isil & thomas geha : Je prends note.

@ Gilles d'Arg : Sur la bataille de Monte-Cassino, je me fie à vos lumières, très cher Maître. J'avoue ne guère m'y connaître en histoire militaire, et j'en étais resté à l'image de la place incontournable sur la route de Rome (en outre, je crois me souvenir avoir vu/lu je ne sais plus où que le bombardement, en plus d'être honteux, ne fut d'aucune utilité aux alliés, voire leur aurait compliqué la tâche...). En rédigeant cet article, j'ai fouillé un tout petit peu au hasard... trop peu sans doute ; il est vrai que je ne suis tombé, comme sur wikipédouille, que sur des pages assez ineptes n'évoquant quasiment pas le bombardement et ce qu'il a pu représenter, mais s'étendant avec complaisance et patriotisme glaireux sur la glooooaaaAAAAare de "l'armée frrrrrançaaaAAAAaaaiiise"... ce qui, après tout, pourrait confirmer indirectement votre point de vue. Il va de soi que je vous suis a fortiori sur tout le reste.

Gille d'Arg 27/09/2008 23:31

C'est un grand livre.

Mais s'agissant de la bataille du Monte Cassino, la plupart des historiens, et notamment militaires, estiment qu'elle a été inutile. Il suffisait de faire le tour, et d'ailleurs, le Mont Cassin était mal défendu par des troupes allemandes peu nombreuses et de réserve contrairement à la légende .
Mais ce sont des troupes françaises qui l'ont assailli et il n'était pas question qu'elles fassent demi-tour, question d'orgueil national.
La destruction inutile du Monte Cassin fut à la fois une honte et une des preuves de l'adage: la guerre est une chose trop sérieuse pour la confier à des militaires.
À des civils aussi, du reste.
Son absurdité ne la rend pas glorieuse.
Ayons une pensée émue pour les assaillants sacrifiés des troupes coloniales et les défenseurs germaniques quadragénaires.
Ils ont tout de même suscité un chef d'œuvre tout en en détruisant d'autres sans le savoir.
C'est la vie.
La guerre, c'est mal.

thomas geha 27/09/2008 23:00

Un roman que je place définitivement dans ma bibliothèque idéale. Tout comme Isil, la suite ne m'a pas laissé un très bon souvenir.