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"Le Livre des Ombres", de Serge Lehman

Publié le par Nébal

 

LEHMAN (Serge), Le Livre des Ombres, illustrations de Gess, Nantes, L’Atalante, coll. La Dentelle du cygne, [1998] 2005, 702 p.

 

Ces derniers temps, because of que lecture et chronique de bouquins pour ailleurs qu’ici, le rythme de publication sur ce blog miteux s’est comme qui dirait ralenti. Bon, c’est temporaire, hein. Et ça a des bons côtés. Par exemple, j’ai ainsi pu lire, entre autres, Le Haut-Lieu et autres espaces inhabitables, le dernier recueil de Serge Lehman, ce qui est bien (et même très bien). J’y reviendrai prochainement. Cela dit, vu que, ici, mes conneries n’engagent que moi, mais que, ailleurs, c’est déjà moins vrai, je me suis dit qu’il pourrait être utile, à tout hasard, de lire un peu plus de Serge Lehman avant d’en causer. Le fait est que, avant Le Haut-Lieu, je n’avais lu de Serge Lehman qu’une novella, excellente par ailleurs, intitulée « Superscience »… et qui figure dans ledit recueil. Pour le reste, je ne connaissais que quelques intéressants échos du théoricien Serge Lehman, ainsi que je l'avais déjà (trop) brièvement mentionné ici. Aussi me suis-je rendu dans une boutique infréquentable qui me voit bien trop souvent, et ai-je demandé à la grande responsable de tout ça si elle avait du Serge Lehman. Il se trouve qu’elle n’en avait qu’un seul recueil, le précédent, le reste n’étant plus forcément évident à se procurer.

 

Mais quel recueil ! Le Livre des Ombres, ouvrage paru en 2005, mais comportant environ 25 nouvelles écrites sur plus d'une dizaine d’années, et plus ou moins retravaillées pour l’occasion. 700 pages de grosse SF qui tache et transporte, avec des illustrations je vous prie, et un méta-texte borgessien pour lier la sauce, le tout constituant un bel exemple « d’histoire du futur » façon Cordwainer Smith. Sauf que ces histoires ne se déroulent pas toutes dans notre futur, mais esquissent plus largement un portrait global et délibérément inachevé de la vie, de l’univers et du reste, avec des vrais morceaux de distances astronomiques, d’éons incalculables et de figures mythologiques pour s’y promener. Sachant en outre que Le Livre des Ombres s’inscrit dans un ensemble plus vaste… recoupant en fait la quasi-totalité de la production fictionnelle du monsieur.

 

Ouf.

 

Pas évident d’en parler, du coup. Et, autant le dire de suite, je ne me sens pas de faire dans le compte rendu exhaustif, décortiquer ce volumineux recueil nouvelle après nouvelle. Je ne suis pas certain, de toute façon, que ce serait là une approche très appropriée…

 

Quelques impressions vagues, alors. Le liant du Livre des Ombres est constitué par un méta-récit d’un scribe de Grandor du nom d’Orson Malaverne, rassemblant dans un volumineux ouvrage la multitude de récits que les Hommes-Mères du Pli lui content sur les Dieux du Monde d’avant le Monde (ouf ; oui, ça en pète, tout de même). Les nouvelles, précédées d’un « Prologos » (pp. 11-30) et suivies d’un « Epilogos » (pp. 697-699), sont entrecoupées de commentaires d’Orson Malaverne sur les circonstances de leur rédaction, l’interprétation qu’il est amené à leur donner, et les différents liens que l’on peut établir entre ces textes en apparence très disparates. Ce procédé a plus ou moins convaincu… Pour ma part, j’avouerai que ma première impression fut plutôt mitigée. C’est que tout cela est passablement grandiloquent, et sent à première vue l’artifice, le pas nécessaire, en somme. Pourtant, cela n’est certainement pas vain, et, au fil des textes, j’ai finalement pris beaucoup de plaisir à recroiser régulièrement Orson Malaverne : bien loin de tuer le charme par ses explications, il obscurcit régulièrement le tout, apporte en même temps des éclairages inattendus, et ses commentaires participent plus largement d’une réflexion de l’auteur sur son œuvre, mise en abyme inévitable sans doute dans la mesure où il s’agissait bien pour lui de revenir sur des textes parfois anciens. Le Haut-Lieu, à bien des égards, prolonge cette intéressante auto-analyse, et avec plus de finesse encore si possible. Si l’on y rajoute les radicales mais séduisantes considérations théoriques de Serge Lehman, écrivant de la SF et sur la SF, tout cela, loin d’être gratuit, se révèle finalement passionnant. Sous cet angle, Le Livre des Ombres fait ainsi figure de modèle du fix-up réussi ; je n’en connais à vrai dire qu’un seul à s’être montré plus pertinent encore, et c’est Demain les chiens de Clifford Simak… Rien d’étonnant, à certains égards : dans le fond comme dans la forme, les deux œuvres ne sont pas sans présenter quelque ressemblance, puisqu’il s’agit bien dans les deux cas, pour des êtres pensants d’un lointain futur, de s’interroger sur ce qui les a précédés, aux travers de récits multiformes dont le statut de sources historiques ou de légendes prête à débat et qui sont susceptibles d’interprétations variées pour ne pas dire contradictoires, et avec notamment cette même perception de l’homme en tant que figure mythologique.

 

Quant aux nouvelles à proprement parler, eh bien… ça dépend.

 

(Oui, aujourd’hui, je fais dans la chronique littéraire de très haute tenue, spa.)

 

Ben oui. On y trouve un peu de tout, du bon et du moins bon, de l’excellent et du médiocre (pas vraiment de mauvais, par contre ; rien d'insupportable, en tout cas), du subtil et du direct, du profond et du divertissant, du plus ou moins vraisemblable aussi (il y a là un écueil qui revient régulièrement)…

 

Les tout premiers textes, dans l’ensemble, ne m’ont guère convaincu. Ces récits antérieurs à notre époque sont assez souvent boursouflés, et guère palpitants ; j’ai cependant bien aimé « L’Apothéose du Punisseur » (pp. 43-58), une nouvelle au classicisme séduisant, pouvant évoquer aussi bien Jack Vance que Dune ou Hypérion… Le cadre présenté dans « Les Singes » (pp. 77-88) ne m’a pas déplu, de même…

 

Il n’en reste pas moins que le recueil débute véritablement à mon sens avec le premier récit contemporain, par ailleurs un des plus longs du recueil, « L’Inversion de Polyphème » (pp. 93-151). Mais là je n’hésiterais guère à parler de chef-d’œuvre… Une magnifique nouvelle, juste et touchante, au parfum d’authentique ; variante (en un peu plus sale, peut-être) d’E.T. (si, si ; mais c'est très bien quand même, je vous le jure !) débordant d’ados boutonneux et amateurs de SF, sempiternellement plongés dans des numéros de Fiction et les dernières livraisons du Fleuve Noir « Anticipation ». Palpitant et délicat, un récit mêlant classicisme et inventivité pour un résultat tout simplement parfait ; le sommet du Livre des Ombres à mon sens, quand bien même il n’en est probablement pas le texte le plus représentatif (et pourtant, la couverture… bon…)…

 

Hélas, suit « Sur l’échine de la Grande Ourse » (pp. 155-171), à mes yeux le moins bon récit du recueil… Et « Un songe héliotrope » (pp. 175-203) ne remonte qu’à peine le niveau, tant le thème comme le ton plombent les bonnes idées que l’on peut y trouver par ailleurs…

 

« L’Inversion de Polyphème » serait-elle donc une exception ? Non, heureusement : avec « Nulle part à Liverion » (pp. 207-267 ; encore une novella…), Serge Lehman nous offre à nouveau un excellent récit, palpitant (tout cela fait très thriller « d’histoire secrète », mais en réussi, ce qui nous fait des vacances…) et plus subtil qu’il n’y paraît au premier abord, dans son approche de l’utopie et de la responsabilité des chercheurs. Pas parfait, cela dit : tout n’y est pas toujours très vraisemblable (mais, après tout…), et l’enquête est d’autant plus inutilement compliquée qu’elle a quelque chose d’élémentaire… Mais là n’est pas l’essentiel, et le bilan est donc très largement positif.

 

Après « Panique sur Darwin Alley » (pp. 271-292), chouette nouvelle passablement déjantée (et déstabilisante), la dimension space opera s’affiche de plus en plus, avec plus ou moins de réussite, mais tout cela se lit très bien dans l’ensemble. Et les bons textes (je m’en tiendrai à ceux qui m’ont le plus parlé) s’accumulent à mesure que l’on s’éloigne de notre Triste Monde Tragique : « Le Temps des Olympiens » (pp. 359-390), nouvelle d’autant plus convaincante qu’elle se montre excessive ; « Le Vide, le silence et l’obscur » (pp. 415-462), mêlant rencontre du troisième type, paranoïa dickienne (amusante, avec un sympathique délire logique que j’avais déjà pu apprécier ici), realpolitik et tragédie antique, pour un résultat assez goûteux ; « La Route du Grand Dehors » (pp. 465-509), synthèse plus ou moins convaincante de space op’ mégalo et de drame psychologique, mais avec un côté hollywoodien (ou Battlestar Galactica, comme vous voudrez) pas désagréable ; « Dans l’abîme » (pp. 513-539), inversement, joue davantage la carte du cauchemar que celle du rêve, pour un résultat poignant ; « Le Chasseur dans l’escalier » (pp. 559-580), enfin, est un petit bijou de sense of wonder à l’état pur, suscitant des images dantesques et inoubliables.

 

Dans un autre registre, je relèverai enfin « Le Livre des Ombres » (pp. 583-609), récit dans le récit constitué de livres dans le livres, ou bien, non, mais, si, enfin, truc, et… Bon, bref, oui, il y a du Borges dedans ; et quelque chose d’autre, en même temps, qui colore étrangement cette nouvelle d’une teinte pulp criarde, déstabilisante mais finalement bienvenue.

 

Et je m’arrêterai là. Non que les textes suivants soient négligeables, quand bien même ils me paraissent un chouia moins convaincants : il reste encore quelques très belles pages. Mais voilà : cette synthèse de « littéraire » et de pulp, d’introspection et de sense of wonder, de savant et de populaire, d’intime et de grandiloquent, d’expérimental et de codifié, de délicat et de criard, de bon et de (nécessairement) mauvais goût, en somme, mais chacun dans sa variante la plus réjouissante, c’est ce qui me semble faire la valeur du Livre des Ombres, et son absurde originalité dans le champ de la science-fiction française.

 

Je m’explique. Avec, autant vous prévenir tout de suite, une louche de mauvaise foi, de caricature, d’inculture crasse et de préjugés qui m’ont à l’évidence été inculqués par l’Anti-France.

 

J’ai l’impression – fausse, sans doute, je vous vois venir avec vos contre-exemples à la pelle, mais, bon, hein, oh –, j’ai l’impression, disais-je, que la science-fiction française « souffre » (façon de parler, hein, et qui n’engage que moi) d’un travers hélas assez commun de par chez nous, et particulièrement sensible en ce qui me concerne pour ce qui est du cinéma : une frontière semble-t-il infranchissable entre « l’art » et le « divertissement », « l’auteur » et le « yes-man », le « littéraire » et le « populaire », etc. En gros, Rohmer d’un côté, La Vérité si je mens de l’autre, et rien ou presque entre les deux. Ce qui, personnellement, m’agace. En effet, pour en rester au cinéma, mes « auteurs » préférés sont généralement des réalisateurs qui ont su construire une œuvre personnelle sans oublier leur public pour autant, et livrer des œuvres d’art qui soient en même temps divertissantes : un Hitchcock ou un Kubrick, par exemple. Si l’on prend le cas de la SF française, j’ai le triste sentiment qu’elle est elle aussi scindée en deux groupes : d’une part une SF über-populaire et fondamentalement réac’, plongeant ses racines dans les vieux FNA, ne jurant que par le space op’ à la papa, et pour laquelle la moindre ambition littéraire s’assimile peu ou prou à une trahison envers la Cause ; d’autre part une SF « d’auteur », au choix « intimiste » ou « politique », s’affichant comme « sérieuse » et « littéraire », et qui relègue souvent le sense of wonder aux orties. Oui, je sais, j’exagère. Et on trouvera en Nébalie bien des exemples contraires, et des auteurs que j’apprécie énormément, malgré ce terrible handicap : ils sont Français. Il n’en reste pas moins que cet entre-deux que j’apprécie par-dessus tout me paraît bien rare… Pourtant, en Anglo-saxonnie comme ailleurs, les exemples ne manquent pas d’une SF à la fois populaire et profonde, intelligente et merveilleuse ; mais, perso, un équivalent d’Heinlein, de Vance ou de Baxter, en France, ben, j’en vois pas. Le Guin, Simmons, Egan itou (je mets Dick à part, lui, son influence est particulièrement sensible de par chez nous, et je ne vais pas m’en plaindre). Et du space op’ « de qualité », je n’en vois pas vraiment non plus. Sans parler du sense of wonder

 

Et c’est là, en ce qui me concerne, que Le Livre des Ombres tire son épingle du jeu. C’est un bouquin à la fois mégalomane et attrayant, simple et complexe, profond et palpitant, judicieux et « glamour » (j’emprunte ce mot à un distingué interlocuteur qui l’avait employé pour qualifier les textes de Serge Lehman, il me paraît effectivement très approprié), etc. Un fix-up constituant une « Histoire du futur » et un space op’ de qualité, mais moderne et label France (c’est fou, ça). Et surtout, surtout, c’est peut-être le seul ouvrage de science-fiction française qui, non content de me séduire, de me passionner, de me défouler, de me brusquer, de me faire réfléchir, etc. (ça, y’en a plein), m’a également fait rêver. Comme un Heinlein, un Asimov, un Clarke, un Vance, un Herbert, etc., ont pu me faire rêver. Lehman, dans ce volumineux recueil, réintroduit le sense of wonder au cœur de la SF « fréquentable », et sait à l’occasion susciter des images aussi fortes que les plus grands maîtres du genre. À vrai dire, en certains passages, il me paraît presque rivaliser avec Stephen Baxter, l’auteur qui, à l’heure actuelle, me semble le plus incroyablement doué pour cet exercice périlleux. Et il écrit mieux, ce qui n’est pas forcément difficile, mais ne gâche rien.

Alors voilà. Le Livre des Ombres n’est pas parfait, certainement pas. C’est un recueil dans lequel on trouvera à boire et à manger. Mais il est plus que simplement « bon dans l'ensemble » : il fait du bien. Et, en tant que tel, il est indispensable.

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N
Certes, certes. Mais, camarade boss, il ne faut pas jouer le jeu du ci-devant Planchapain, il serait capable d'aimer ça (le bougre) (centriste).
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U
Philippe Cadique mais point caduque.
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N
@ K2R2 : Encore ? Mais il le fait exprès, ma parole !

@ efelle : Ben, effectivement...

@ L.Dix-Six : Hou là, hou là, ça a déjà dégénré sur ActuSF, brisons-là... J'aurais dû m'y attendre, en même temps.

@ Ubik : Ah bon ? Ah bon. Des cris ? Où ça ?

@ Sire Panchagauche : Petit malin, va...
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S
Bah, mêler SF et littérature, quoi de plus difficile. Tout le monde sait que la Sf est un passe temps de névrosés célibataires ne sachant pour qui voter lors des élections. Alors brûlons tous ces livres aux couvertures horribles et revenons-en à de la vrai littérature, comme Philippe Cadique par exemple.
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U
Il est bien ce blog.
Intime, chaleureux, pondéré.
On s'entendrait presque crier...

Ah non ! Les cris, c'est à côté.
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L
Plutôt d'accord avec toi sur ton constat de la SF française qui fait peu/mal/pas du tout la jonction entre le 'fun' et le 'cérébral'. Cependant, quelques auteurs me semblent capables de répondre à ce défi : au débotté, je dirais des gars comme Colin ou Mauméjean.
Cela étant, ton constat amène à des débats sans fin, genre 'faut-il une SF plus littéraire', débats qui reviennent assez régulièrement et où (lors d'une de ses dernières versions) j'ai versé dans l'hypocrisie la plus totale en affirmant que tous les auteurs français écrivaient bien (sauf un - parce qu'il en fallait un). Alors que non, pas du tout.
Sinon, ouais, Lehman c'est bien. Faudrait juste qu'il se remette à écrire.
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E
Un auteur de plus à découvrir...
Ca vient de moi ou dès qu'on sors du microcosme des forums SF (salle 101 incluse) on n'entend jamais parlé de ces auteurs français ?
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K
Tout d'accord avec toi. Il est trop fort ce Serge Lehman et, au passage, il me doit toujours une dédicace.
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