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"Gravité", de Stephen Baxter

Publié le par Nébal

 

BAXTER (Stephen), Gravité, [Raft], traduit de l’anglais par Guillaume Fournier, préface d’Emmanuel Tollé, Saint Mammès, Le Bélial’, [1991] 2008, 298 p.

 

Il y a de ces étrangetés, des fois (ma bonne dame). Prenez le prolifique Stephen Baxter. J’imagine que beaucoup s’accorderont pour faire du Britannique l’un des auteurs de science-fiction les plus intéressants du moment. Quelques-uns de ses titres, parmi lesquels on pourra notamment relever Les Vaisseaux du temps, Évolution et Temps, se sont payés une assez jolie réputation de par chez nous. Pourtant, son « cycle » le plus célèbre outre-Manche (à ce qu’il paraît, hein), celui des « Xeelees », n’avait encore jamais été traduit, et ce quand bien même on avait pu lire ici ou là des textes s’y rattachant plus ou moins, comme, par exemple, le paraît-il très bon cycle des « enfants de la destinée » (va falloir que je m’y mette un de ces quatre, d’ailleurs)… Le Bélial’ vient aujourd’hui remédier à cette lacune, en publiant Gravité (Raft en angliche ine ze texte), qui est non seulement le premier tome du « cycle des Xeelees » (destiné à être suivi par trois autres romans et un recueil de nouvelles, à raison en principe d’une publication par an), mais aussi le premier roman de Stephen Baxter.

 

Et c’est probablement là ce qu’il faut en retenir en priorité. Car, en fait de Xeelees (de mystérieux extraterrestres, à ce qu’il paraît), on n’aura pas grand chose à se mettre sous la dent (ou ce que vous voulez) dans Gravité : le roman est largement indépendant, doté d’un début et d’une fin, et, si le préfacier Emmanuel Tollé relève quelques allusions (dans un papier enthousiaste mais qui ne m’a guère convaincu, dois-je dire), j’avoue être pour ma part totalement passé à côté ; le terme, d'ailleurs, n'y apparaît pas une seule fois.

 

L’aspect « premier roman » saute déjà plus aux yeux… et, autant le dire de suite, on est assez, non, très loin ici des plus belles réussites de Baxter. On a souvent dit du bonhomme qu’il était le plus légitime héritier d’Arthur C. Clarke, avec lequel il a par ailleurs, heu, « collaboré ». Et je suis assez d’accord. A l’instar de son célèbre (et défunt) compatriote, Baxter est un auteur scientifiquement compétent, remarquablement doué pour le sense of wonder, dont la hard science se teinte de métaphysique, et il écrit comme un pied. Enfin, disons qu’en temps normal, c’est généralement pas très glorieux, avec des hauts et des bas. Pour le haut, voir Les Vaisseaux du temps et Évolution. Mais, ici, on est dans le bas. Très bas. Et c’est bien dommage ; parce que, si les autres aspects mentionnés sont déjà perceptibles pour la plupart dans ce premier roman – et lui confèrent donc malgré tout un certain intérêt –, c’est hélas sur un mode relativement mineur…

 

Mais là, j’ai un peu mis la charrue avant les bœufs. Voyons donc un peu de quoi Baxter nous cause, là, présentement. Nous somme, heu, « quelque part » dans l’espace. Dans une nébuleuse, plus précisément, où se sont retrouvés mystérieusement exilés une poignée d’humains… qui y respirent néanmoins à l’air libre. Ah. Ces humains se répartissent en différents groupes, et nous faisons tout d’abord la connaissance des mineurs de la Ceinture. Celle-ci tourne autour d’une étoile morte, à la surface de laquelle les ouvriers extraient péniblement des matériaux, par une gravité de 5 g. Autant dire que ces gens-là n’ont pas une vie facile. Parmi eux se trouve le jeune Rees, et il n’est pas vraiment à sa place : asocial, intelligent, bref, scientifique inné, il comprend tout seul dans son coin que la nébuleuse se meurt. Prodigue en questions et avide de réponses, le jeune mineur décide de fuir la Ceinture pour rejoindre l’autre communauté humaine « civilisée » de la nébuleuse, celle qui vit sur le « Radeau », ville spatiale un peu « floue » bâtie à partir d’un antique vaisseau spatial. Après quoi il va vivre toute une série d’aventures rocambolesques, et adopter une posture radicalement messianique (avec des vrais morceaux de Jonas et Noé en plus de Jésus) : il lui incombera de sauver l’humanité de la nébuleuse, rien que ça…

 

À se focaliser ainsi sur Rees, le roman adopte un ton relativement « initiatique », qui n’est pas sans rappeler, notamment, les juveniles de Robert Heinlein (comme par exemple Citoyen de la galaxie). Le problème est qu’il n’en a pas la subtilité (si, si) : Rees s’interroge en effet sans cesse sur ce qu’il observe, avec une naïveté confondante, rendue d’autant plus agaçante qu’elle se traduit régulièrement par des apartés et autres pseudo-introspections évoquant un café du commerce dont la clientèle serait uniquement composée de pré-adolescents scientifiques et romantiques, ce qui fait beaucoup, tout de même. Puéril et didactique au possible, Gravité ne soutient pas l’espace d’un instant la comparaison avec Temps ou Les Vaisseaux du temps sous cet angle.

 

Pour ce qui est de la trame, plus généralement, ça n’est guère fameux non plus. Là où Baxter, dans ses romans les plus récents, témoignait parfois d’une fâcheuse tendance à tirer à la ligne, ce n’est pas le cas dans cette première tentative qui n’a rien d’un pavé. Le problème, par contre, est que le récit est tout d’abord considérablement haché, multipliant les ellipses sauvages, avant de partir en roue libre, enchaînant les exils et péripéties plus ou moins vraisemblables (euphémisme : parce que, franchement, le coup de la baleine, désolé, mais non, non, non, trop gros, ça passe pas…) uniquement destinés à détailler un peu plus (mais probablement pas assez...) l’univers.

 

Mais il est vrai que c’est ici que se situe le seul intérêt, tout relatif, du roman (oui, parce que, les personnages, hein, c’est même pas la peine d’y penser : tous sont plus caricaturaux et creux les uns que les autres…). Baxter, dès Gravité, sait en effet jouer du sense of wonder, et susciter quelques images fortes (même si l’on n’y trouvera à mon sens rien de comparable à la sphère de Dyson ou au Londres sous cloche des Vaisseaux du temps, sans parler de la conclusion vertigineuse de chaque volume de la « trilogie des univers multiples ») : la rude vie des mineurs de la Ceinture est bien rendue, le microcosme de la nébuleuse mourante intrigue et séduit, de même que le planétoïde des Osseux (hélas, on ne peut pas dire que Baxter se montre brillant pour ce qui est du cliffhanger dans cette partie dont on sent qu’il voulait la rendre horrible et répugnante : sous cet angle, c’est un échec complet ; ici comme ailleurs, le roman est totalement dépourvu de tension), et, si le Radeau est sans doute trop peu détaillé pour retenir véritablement l’attention, l’auteur parvient néanmoins régulièrement à nous émerveiller avec les plus « poétiques » de ses créations, les baleines de la nébuleuse et surtout, surtout (en ce qui me concerne, en tout cas), ces fascinants vaisseaux-arbres pilotés au brasero…

 

Hélas, c’est à peu près tout. Les aspects proprement scientifiques ne sont guère centraux dans Gravité, et, dans les quelques passages où ils prennent le devant de la scène, ils n’ont finalement pas grand chose de saisissant. Dans d’autres circonstances, j’aurais sans doute pu mentionner parmi les atouts du roman la cruauté et la misanthropie ambiantes… Mais le problème est qu’elles accompagnent un discours parfaitement crétin, qui leur fait perdre l’essentiel de leur intérêt. En effet, malgré quelques nuances ici ou là, Baxter, qui ne se montre pas plus fin pour décrire les rapports sociaux que pour élaborer des personnages, martèle régulièrement tout au long de son roman cette consternante thèse (en substance) : « Les hommes sont tous des cons, SAUF les scientifiques. » Je pasticherais bien Morgan Freeman : je suis d’accord avec la première partie.

Non, décidément, il faudra se contenter de quelques belles images. C’est déjà bien, me direz-vous ; et il est vrai que bien rares aujourd’hui sont les auteurs à même de jouer la carte du sense of wonder avec autant de talent. Mais ça ne suffit pas à mon sens à compenser les trop nombreuses « faiblesses » de ce laborieux space opera, d’autant qu’il ne se montre finalement guère original (euphémisme encore une fois). Cela dit, cela ne m’empêchera pas de lire la « suite », qui ne peut être que meilleure ; et j’ai déjà lu plusieurs bons voire excellents romans de Baxter, assez pour ne pas tirer de cette déception un jugement global trop sévère, et je compte bien poursuivre (très prochainement avec Évolution, d’ailleurs). Il n’en reste pas moins que ce premier roman, pris indépendamment, n’est franchement pas terrible (…), et qu’il ne satisfera vraisemblablement que les plus fanatiques parmi les adorateurs de Baxter… ou les moins exigeants des lecteurs de SF. Pour ma part, l’ayant vu faire autrement mieux, j’entends bien en demander davantage.

CITRIQ

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N
@ Ubik : Pour le mariage, je te l'ai déjà dit : on verra quand je serai chômeur. Mais effectivement, loué soit ton pifomètre !

@ efelle : ... non mais oh ! Ca va viendre, ça va viendre. Cela dit, tu pourrais déjà lire "Les Vaisseaux du temps", pour le principe. Je sais que tu n'as pas aimé "Temps", mais celui-ci est assez différent, et j'avais franchement adoré.
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E
Ben de mon côté grâce à toi, je vais à nouveau osciller entre je ne lirais plus rien de Baxter et je devrai peut être lui donner une nouvelle chance.
Bon et bien j'attends ta chronique d'Evolution

Allez hop, lèves toi de bonne heure et va me lire tout ça !
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U
Tu es effrayant Nébal. Je me répète.(D'ailleurs, j'attends toujours ta réponse à ma proposition de mariage...)
Ceci dit, je remercie mon pifomètre. J'avais le choix entre "Gravité" et "L'accroissement mathématique du plaisir". J'ai, en définitive, bien fait d'opter pour le second. ouf !
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