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Le Haut-Lieu et autres espaces inhabitables, de Serge Lehman (+ interview)

Publié le par Nébal

 

LEHMAN (Serge), Le Haut-Lieu et autres espaces inhabitables, préface de Xavier Mauméjean, Paris, Denoël, coll. Lunes d’encre, 2008, 258 p.

 

Ma chronique vient du beau site du Cafard Cosmique. Je vais la reproduire ici au cas où.

Tant qu’à faire, les camarades Ubik (un Grand Cafard) et Pat (un Vieil Existentialiste Mou) et moi-même en avions profité pour interviewer Serge Lehman. Là encore, au cas où, je vais reproduire cette interview, en fin d'article.

__________

 

CHRONIQUE

 

 

Auteur prolifique, loué et primé dans les années 1990, Serge Lehman a par la suite connu un assez long passage à vide, et bon nombre de ses œuvres, le temps passant, devinrent quasi introuvables. Il fallut en gros attendre Le Livre des Ombres, en 2005, pour que l’auteur refasse surface, revisitant à l’occasion de ce volumineux recueil une bonne part de sa production science-fictive, dessinant une vaste et complexe « histoire du futur ». Depuis, l’auteur s’est à nouveau fait relativement discret (à la différence, sans doute, de l’anthologiste, du théoricien et du scénariste... bon, d’accord...). Mais il nous revient aujourd’hui avec Le Haut-Lieu et autres espaces inhabitables, un nouveau recueil qui, s’il ne comprend qu’un seul inédit déjà ancien, nous offre néanmoins six textes remarquables, parfois largement retouchés pour l’occasion.

 

Le recueil, à première vue, a quelque chose de disparate, Serge Lehman ne se montrant pas toujours là où on l’attendait. Les différents récits composant ce recueil (sans véritable lien avec l’univers du Livre des Ombres, en dépit d’une allusion ici ou là), du (très) court roman Le Haut-Lieu, initialement publié au Fleuve Noir dans la collection « Frayeur », mais présenté ici dans une version revue et corrigée, à l’inédit « La Régulation de Richard Mars », oscillent sans cesse entre fantastique et science-fiction, malmenant régulièrement définitions et préjugés dans un flou déstabilisant mais ô combien séduisant. Aux références science-fictives classiques s’en ajoutent d’autres, plus inattendues : ici, Kafka et Borges, notamment, ont régulièrement leur mot à dire. Le premier est nommément évoqué dans la superbe novella « Superscience », saturée de germanité, et la courte nouvelle qu’est « La Chasse aux ombres molles » fait nécessairement penser à l’auteur du Château. Quant à Borges, comment ne pas penser à lui dans « Le Gouffre des chimères », dont les étagères débordent de livres qui n’ont jamais été écrits ?

C’est qu’il y a au-delà un projet d’ensemble qui fait l’unité et l’étrange cohérence de ce recueil revenant sur le passé, projet qui ne manque pas de rappeler les considérations théoriques de l’auteur, et, pour ainsi dire, de leur donner chair. Dans sa proposition d’une « définition auto-théorique de la science-fiction », Serge Lehman se fondait essentiellement sur l’idée de « réification de la métaphore ». Le terme-même est employé dans « Le Gouffre des chimères », où l’étrange phénomène de la « réification » préoccupe une intrigante petite troupe française de Men in black ; mais l’homme-livre de cette nouvelle n’est pas le seul écho de cette idée : ainsi que Xavier Mauméjean le note dans sa préface, il en va probablement de même de ces « murs qui se referment » dans l’appartement parisien du Haut-Lieu, et sans doute de l’étrange projet d’ÜWS dans « Superscience » ; la « chute » de « La Chasse aux ombres molles », qui laisse tout d’abord un étrange arrière-goût en bouche, l’impression d’un simple clin d’œil rigolard, d’une pirouette typiquement pulp, gagne sans doute à être éclairée de la sorte.

Parallèlement, le « processeur d’histoire » intervient régulièrement, dans les archives de Metropolis (« Superscience ») comme dans l’étrange destin de Richard Mars, médiocre devenu Dieu passif pour la surprenante civilisation des rats de l’hypersphère, mais plus que jamais ciron devant ces Grands qui l’observent régulièrement sans mot dire.

Et, au-delà, le recueil tout entier résonne de la réflexion de l’écrivain confronté à son œuvre, de l’artiste à son art. C’est vrai du peintre du Haut-Lieu comme du chef traceur Maistre (dont le nom seul est déjà tout un programme), ou de Beck enchaînant ses brouillons, et apprenant à les aimer (« Origami »). Sur un mode plus global, on pourra sans doute dresser ici un parallèle entre les fondateurs de Metropolis et Richard Mars, démiurges tout puissants en apparence, mais entrevoyant parfois, derrière leurs agissements, une volonté autre, celle des Grands, ou, dans le gisement d’archives, celle des archives elles-mêmes... ou du sinistre Kohlenhändler. Cette tension est la plupart du temps génératrice d’une profonde angoisse, de l’éprouvant délire claustrophobe du Haut-Lieu aux interrogations des protagonistes des cinq autres nouvelles sur le sens de leur existence ou de leur « mission ». « Que produisons-nous ? », demande Maistre. Mais les dirigeants d’Überwissenschaft et Richard Mars, Beck multipliant ses cercles sur des toiles destinées à être froissées, ou Michel Karistan, l’homme sans rêves du « Gouffre des chimères », lui font écho. A cette question irrépressible, il y a bien une réponse ; mais celle-ci varie, pour le meilleur ou pour le pire...

Mais, dans une perspective ne manquant pas d’évoquer cette fois Philip K. Dick, il s’agit souvent dans ces nouvelles de dégager une réalité fondamentale, cachée derrière le voile des apparences ; une réalité qui, sans doute, n’est pas sans lien avec la subjectivité des protagonistes, et se traduit souvent par le flou « géographique » de ces « espaces inhabitables ». L’appartement parisien du Haut-Lieu, en dépit du plan qu’en dessine l’auteur, rechigne à la cartographie : sous l’œil du peintre américain qui le visite, les murs bougent, portes et fenêtres se muent en trompe-l’œil... Les archives de Métropolis résistent, de même ; pour prendre conscience du danger qui les menace, Walter devra user d’un collyre mortel, lui laissant entrevoir l’espace d’un instant la monstrueuse réalité du Kohlenhändler... derrière le projet de celui qu’il envisageait déjà comme son adversaire ; mais la « superscience » n’était-elle pas à l’origine volonté de connaissance supérieure ?

Cette angoisse devant l’incertain, cette idée d’une réalité sous-jacente, qu’elle soit horrible ou salvatrice, cette réflexion sur l’auteur et son oeuvre, enfin, définissent probablement le très beau recueil qu’est Le Haut-lieu et autres espaces inhabitables. La science-fiction s’y révèle parfois fantastique, et le fantastique science-fiction ; le banal débouche sur l’inimaginable, la petite histoire prend des dimensions cosmiques (« La Régulation de Richard Mars »), le passé se mêle au futur (« Superscience »), la métamorphose (« Le Gouffre des chimères
») et la multiplication (« Origami ») dégagent l’être... tandis que le cauchemar se montre parfois lumineux.

 

Le Haut-Lieu et autres espaces inhabitables étonne et remue. C’est un recueil riche et passionnant, complexe mais toujours fluide, à la fois insaisissable et puissamment évocateur. Une vraie réussite. Espérons maintenant que Serge Lehman saura tirer profit de ce nouveau retour en arrière, et nous livrer de nouvelles pépites aussi appréciables...

__________

 

INTERVIEW

 

Figure incontournable de la science-fiction française, Serge Lehman nous revient en Lunes d’encre avec Le Haut-Lieu, recueil appelé à faire date.
 

Explications.

 

Le Cafard Cosmique : Après Le Livre des Ombres, Le Haut-lieu et autres espaces inhabitables consiste à nouveau en un retour sur l’œuvre passée, éventuellement remaniée. Vous replongez dans des textes parfois anciens. Quel enseignement en tirez-vous ?

Serge Lehman : Que je ne sais pas dire adieu.

CC : À propos, y aurait-il des rééditions de prévues ? Pas facile de trouver du Serge Lehman en librairie... 

S.L. : On trouve Aucune étoile aussi lointaine, Le Livre des Ombres, Chasseurs de chimères, Thomas Lestrange, La saison de la Coulœuvre et maintenant celui-ci. Et Immortel en DVD.

 

Beaucoup de choses vont sortir dans les deux ans qui viennent. En bande dessinée, la suite et la fin de la Coulœuvre et une mini-série en six volumes coécrite avec Fabrice Colin et dessinée par Gess, La Brigade Chimérique. Côté rééditions : un recueil de la plupart de mes articles, un ultime (petit) volume de nouvelles anciennes et Faust complété. Je verrai après ce qui reste à faire.

CC : Est-on malgré tout en droit d’attendre un
« nouveau » Serge Lehman, notamment le projet Metropolis évoqué ici ou là ?

S.L. : J’écris un roman. En tâche de fond, j’ai repris mes notes sur Metropolis, pour la première fois depuis huit ans. C’est bon signe mais à ce stade, le résultat se voit surtout dans le script de La Brigade Chimérique, qui est une espèce de série-sœur.


Metropolis est un projet hanté. Quand je l’ai lancé en 1999, je croyais juste que j’allais faire une uchronie. Mais l’image centrale est tellement puissante. La mère de toutes les cités. On peut tout dire, brasser une époque entière, la politique, les mouvements sociaux, l’évolution de la science et des arts, on peut suivre des dizaines de personnages complexes sans jamais dévier parce que, quoi qu’on fasse, c’est toujours Metropolis. On pourrait écrire une histoire de l’occident depuis les premiers villages jusqu’à nos jours en se fiant à cette image : Troie-Rome-Jerusalem-Constantinople-Paris ou la quête de la ville-mère. La difficulté, c’est le trop-plein. Il faut choisir, renoncer à traiter certains sujets, dire adieu. Or...

CC : L’idée (radicale mais séduisante) d’une science-fiction caractérisée essentiellement par un processus de
« réification de la métaphore » imprègne le recueil (de manière particulièrement sensible dans « Le Gouffre des chimères », mais aussi au-delà). A-t-elle guidé le choix des textes ?

S.L. : Pour moi, le cœur de la SF, c’est une émotion. Maurice Renard l’a très bien vu quand il a forgé le terme de « merveilleux-scientifique » en 1909. Et les fans américains l’ont suivi vingt ans plus tard en parlant à leur tour de sense of wonder. Cette émotion, c’est un émerveillement d’un type particulier et j’en fais aussi l’expérience quand je lis Borges, ou Cortazar, ou Murakami [Haruki], ou Roszak. La plupart du temps, je travaille dans cet entre-deux, y compris pour la théorie littéraire ; je cherche le circuit qui crée cette émotion. Mais pour l’instant, je n’ai écrit qu’une seule histoire délibérée sur cette base (« L’Homme aberrant ») et elle ne figure pas au sommaire. Les nouvelles du Haut-Lieu sont bizarres, elles exploitent des angles morts cognitifs, des biais logiques - mais ce sont d’abord des histoires.

CC : Toujours dans ce domaine théorique, le
« processeur d'histoire » semble intervenir tout aussi régulièrement. Finalement, on aboutit ainsi à un questionnement permanent de la condition de l’écrivain confronté à son œuvre...

S.L. :
C’est un jeu de mot. J’ai fait des études d’histoire. J’aurais pu être professeur. J’assume ça d’une autre manière, en faisant des recherches sur le roman scientifique d’avant-guerre et en rééditant des textes anciens. Le passage au « processeur » est venu, il y a quelques années, quand j’ai cherché une source à mon écriture. Disons que j’ai essayé de voir si, sur le plan littéraire, j’étais autre chose qu’un ensemble d’habitudes et d’imitations. C’est le moment où j’ai jeté le premier manuscrit de Metropolis. Je voulais trouver un principe d’écriture qui soit intemporel, ancré dans un sol inculte - quelque chose de primordial. Enfin, j’ai fait ma crise, comme tout le monde. Mais l’intemporel, l’inculte, le primordial, ce sont des figures du chaos. Il m’a fallu trois ans pour le comprendre et encore trois ans pour en sortir. Le processeur d’histoire est né comme ça : pour enfermer le chaos dans une forme et le canaliser. C’est une image-écran.

CC : Le recueil débute par une citation de Jules Verne mise en exergue :
« Il faut prendre des leçons d'abîme. » À vous lire, on a surtout l’impression que l’abîme nous invite à une plongée dans l’inconscient. 

S.L. :
L’inconscient, c’est la théorie de Freud. C’est le découpage du sujet en entités théoriques non-religieuses et la mise à l’épreuve de ce découpage par la cure. Un psychanalyste reconnaîtra l’inconscient derrière le processeur d’histoire. De mon côté, j’ai le droit de considérer l’inconscient comme une forme impersonnelle de processeur d’histoire. Il y a un livre très amusant de Pierre Bayard qui parle de ces choses : Peut-on appliquer la littérature à la psychanalyse ?

CC : À la lecture de votre recueil, on pense à une citation du roman Aquaforte de K.J. Bishop. À l’instar de cette auteur, pensez-vous que
« l'art est la création de phénomènes mystérieux et sacrés » ?

S.L. :
« Nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité » (Nietzsche). D’où les phénomènes mystérieux et sacrés.

CC : Plusieurs de vos nouvelles abordent le sujet de la création artistique. Peut-on voir dans ce recueil une sorte de mise en abîme de l’acte de création ? 

S.L. :
On peut voir ce qu’on veut ; ce sont des histoires. Mais aucune n’a été écrite pour parler d’autre chose qu’elle-même.
« Le Haut-Lieu » raconte la visite d’un appartement hanté et « Le Gouffre aux chimères » une mission pour comprendre un phénomène étrange qui se produit autour de Paris. « Origami » imagine ce que serait la communication d’une découverte extrême sur la nature du monde. « La Régulation de Richard Mars » est l’histoire d’un homme qui se réveille après sa mort sous la forme d’un cosmos synthétique... Ce que je fais ensuite - mais seulement ensuite, quand l’écriture est finie -, c’est chercher les figures qui se sont projetées dans le texte sans que je m’en rende compte. Les plus puissantes sont toujours des symboles d’autocréation, le tableau-dans-le-tableau, le livre-dans-le-livre, les symétries et tout ce qui touche au thème du dédoublement... En les examinant de près, on a l’impression de voir l’histoire s’écrire elle-même, c’est assez troublant.

CC : On vous sent très attiré par l’univers livresque et les joies de l’exhumation littéraire (c’est votre côté chasseur de chimères). Quelle est l’influence de ces expériences sur votre écriture ?

S.L. :
Ce sont des déclinaisons de l’esprit collectionneur. On commence par amasser des livres, on en remplit son appartement et quand on a tout, on recommence l’accumulation sous forme symbolique en faisant des encyclopédies.

CC : Le Livre des Ombres resserrait les liens entre un grand nombre de nouvelles partageant un même univers, et formant, avec les romans antérieurs, une vaste fresque, à la manière des
« histoires du futur » façon Cordwainer Smith, etc. Les nouvelles composant ce nouveau recueil peuvent/doivent-elles également y être rattachées ? On y croise bien le signe du Picte, mais qu’en est-il au-delà ? 

S.L. :
Ce recueil n’appartient pas au monde des Ombres. La première version du Haut-lieu sous forme de roman a pourtant été conçue dans ce cadre mais les liens sont anecdotiques et, finalement, je préfère que le texte soit lu de manière indépendante. Quant au signe du Picte, je lui consacre une histoire entière, La Saison de la Coulœuvre, dans l’espoir qu’il cesse de se projeter dès que j’écris quelque chose à propos d’un diagramme ou d’un plan.

CC : Que ce soit sous l’angle de cette
« histoire du futur » ou de ce qui a pu être avancé concernant le projet Metropolis, on vous sent attiré par les oeuvres de grande ampleur, brassant une infinité de thèmes et de procédés. Serge Lehman serait-il mégalomane ? Ou, plus sérieusement, cette démesure pharaonique, ce tissage de liens parfois complexes, doivent-ils être envisagés comme participant de ce sense of wonder placé au coeur de la science-fiction, ou le renforçant, le métamorphosant, par accumulation ? On peut également supposer que ce n’est pas sans lien avec les études d’histoire précédemment évoquées... 

S.L. :
Tout ça est juste. J’ai longtemps cru qu’un bon récit de SF devait être complexe, alors c’est devenu une espèce de marque de fabrique. Tout ce que j’écrivais était secrètement relié par en-dessous. Les héros de certaines histoires passaient à l’arrière-plan dans d’autres et cent ans plus tard, on entendait parler d’eux dans des livres où ils étaient devenus des personnages de fiction - et ainsi de suite. J’aimais bien faire ça, je le prenais comme un jeu. Aujourd’hui, je crois surtout que c’était ma façon d’écrire un très gros livre à une époque où j’avais du mal à rester concentré plus de trente pages d’affilée.

CC : Parallèlement, cette démesure dans le projet global n’empêche pas bon nombre des récits de se situer sur une échelle plus intime,
« microcosmique ». Le contraste entre ces deux échelles semble même au coeur de « La Régulation de Richard Mars », notamment. 

S.L. :
« Richard Mars », je l’ai écrit il y a dix ans avec l’idée de faire la proverbiale « nouvelle de SF ultime ». Raconter deux ou trois instants décisifs de la vie d’un homme et en même temps sa mort et sa résurrection et en même temps le destin complet d’un univers qui finit par entrer en contact avec le nôtre et en même temps l’essor d’une civilisation non-humaine, avec une réflexion sur l’entropie pour articuler le plan cosmique et le plan humain, le tout en soixante pages. C’était l’essence même du projet. Si le monde est « une seule chose » et que l’homme en fait partie, alors on peut supposer que les forces qui gouvernent la formation des galaxies gouvernent aussi les sentiments.

CC : Dans Le Haut-Lieu, l’angoisse débouche sur des réponses différentes : l’horreur domine dans certains textes, mais, dans d’autres, le choc redouté, l’expérience traumatisante, se révèlent finalement salvateurs... 

S.L. :
Ce sont des figures du sacré. Disons, du contact avec le sacré. La terreur est une des émotions-sources du « sense of wonder ». Il suffit de penser à Lovecraft. On peut reculer à son contact ou plonger dedans.

CC : Les allusions, références, citations, etc., sont nombreuses, et de manière particulièrement flagrante dans
« Le Haut-Lieu » et « Superscience ». Des « déclinaisons de l'esprit collectionneur », là encore ? Xavier Mauméjean, dans sa préface, note que certaines de ces références ont changé depuis la première version du « Haut-Lieu »... 

S.L :
Dans ce cas précis, j’ai juste remplacé mes lectures de l’époque par celles d’aujourd’hui mais c’était surtout pour donner un peu de force au thème de « la bibliothèque masculine » qui sous-tend ce passage. Dans
« Superscience », oui, il y a pas mal de citations. J’aime la littérature et la peinture de l’entre-deux-guerre - son cinéma, aussi - et je voulais créer dans le texte une impression de saturation brillante qui fasse penser à Gustav Klimt. Je me suis dit que même si les lecteurs ne possédaient pas les références, la poétique des noms, des titres et tous les mots allemands les amèneraient au bon niveau de perception. C’est un pari, évidemment... Je ne sais pas s’il fonctionne. « Superscience » est un texte très énigmatique, même pour moi.

CC :
« Superscience », avec le projet même d’ÜWS, l’affrontement central et la figure du Kohlenhändler, est susceptible d’être interprété selon certaines lectures « politiques » : progressisme, conservatisme et réaction s’y mêlent en permanence, de même que la rationalisation et la « mystique » du politique, tandis que le Kohlenhändler est tour à tour figure de développement frénétique et d’accumulation insensée, et incarnation d’un projet parfaitement contraire, freinant le développement au nom de la rigueur et de la méthode. Difficile, en somme, d’en dégager une ligne doctrinale assurée, non ? Le « dissident » d’Appel d’air se cherche-t-il, ou bien s’agit-il avant tout de confronter le lecteur aux contradictions, plus ou moins conscientes, inévitablement portées par toute forme d’engagement ?

S.L :
Non, aucune intention de confronter qui que ce soit. L’une des choses que je voulais faire en écrivant cette histoire, c’était réapprendre à arbitrer entre l’idéal et le réel. J’avais besoin d’y voir plus clair sur mes positions politiques et aussi, à titre privé, sur ma relation à la nécessité. Je suis écrivain, je vis de ce que je fais, je pourrais éventuellement faire des choses plus adaptées, plus commerciales, est-ce que ce serait trahir ? Transposé dans le cadre de Metropolis, puisque c’est là que l’action se déroule, ça donne un conflit entre la vieille garde des urbanistes-fondateurs qui considèrent la ville comme une œuvre d’art intangible, presque une entité vivante, et les gens de la logistique qui voient en elle un problème à résoudre. Ce que je n’avais pas prévu, c’est que la transposition se poursuivrait dans le texte, pendant l’écriture, et qu’elle aboutirait à une guerre cosmique entre la ville et le Kohlenhändler. Je trouve comme vous que le résultat est ambigü.

CC : Que nous réserve l’à venir de Serge Lehman ?

S.L :
À tout hasard, je ne serais pas contre un peu de légèreté.

 

Interview concoctée par Nébal et Ubik, avec des (minuscules) morceaux (bordéliques, forcément) de PAT, dedans.

CITRIQ

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N
Grave.

Première étape de mon plan diabolique pour devenir Empereur-Dieu de la galaxie.
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J
Critique et maintenant interviewer...
le début de la gloire !!!
bravo.
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