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"Dans le scriptorium", de Paul Auster

Publié le par Nébal

 

AUSTER (Paul), Dans le scriptorium, [Travels in the Scriptorium], traduit de l’américain par Christine Le Bœuf, Arles, Actes Sud – Leméac, coll. Babel, [2006-2007] 2008, 144 p.

 

Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas lu la moindre ligne de Paul Auster. C’est pourtant un auteur qui m’est cher depuis ma moins tendre adolescence, ainsi que j’avais pu le dire ici. Et, à coup sûr, un auteur qui a sa place sur ce blog interlope où l’on se complait le plus souvent dans ces pathétiques sous-littératures que sont la science-fiction et le fantastique, même s’il est publié en littérature générale, et apprécié comme tel. Car Paul Auster est à mon sens un auteur « transfictionnel » s’il en est. Son œuvre entière est imprégnée de bizarrerie, d’inquiétante étrangeté, de ce décalage subtil qui fait verser la littérature générale de l’autre côté de la frontière, ou, plus exactement, annihile une frontière qui n’a pas lieu d’être. Et ce n’est pas Dans le scriptorium qui va faire mentir cette règle. C’est indéniablement du Paul Auster, on retrouve son univers familier dès la première ligne (ce qui a autorisé bien des critiques, mais j’y reviendrai) ; on nage très vite dans une atmosphère étrange, évoquant Borges et Kafka (voire une touche de Dick, les « étiquettes », dès la première page, m’ont tout naturellement fait penser au Temps désarticulé) ; on y croise des fantômes, d’une manière ou d’une autre ; et l’on voit même l’auteur… écrire une uchronie. Diantre.

 

Le « héros » du roman, comme souvent incarnation – enfin, une des incarnations – de l’auteur est un vieillard peu amène et à la conscience trouble, désigné du seul nom – révélateur s’il en est – de Mr. Blank. Il se réveille dans une chambe inconnue, coupée du monde. Devant lui, un bureau, avec un manuscrit, un bloc-notes, un stylo, un téléphone et des photographies d’inconnus. Il n’a aucune idée de ce qu’il fait ici. Mais nous savons – le narrateur nous en informe de manière très clinique, à la manière d’un rapport – qu’il est sous surveillance. Régulièrement, il reçoit des coups de fil ou la visite d’inconnus qui, pourtant… Ces gens doivent bien avoir un rapport avec lui ; cette femme, notamment, Anna, qui se montre si aimable avec lui, alors qu’il sait qu’il l’a fait souffrir autrefois, même s’il ne sait trop comment ni pourquoi… L’auteur, on le comprend très vite, est confronté à ses personnages, qu’il a tant fait souffrir en les envoyant « en mission ». Et ces noms sont immanquablement évocateurs pour le lecteur de Paul Auster : Peter Stilman, Daniel Quinn, David Zimmer, Benjamin Sachs… Anna Blume. Et un écrivain du nom de Trause. Du Paul Auster pur jus, en somme ; mais en forme de bilan d’un auteur vieillissant et angoissé qui se retourne sur sa carrière.

 

Il y a d’ailleurs ce manuscrit d’un jeune écrivain, écrit dans un style assez XIXe, et racontant une sorte de thriller politico-métaphysique prenant place dans une Amérique uchronique. Un récit intriguant, susceptible d’une multitude d’interprétations, et qui peut connaître bien des débouchés. Et nous ramène à nouveau à une interrogation sur le métier d’écrivain, et plus largement sur la responsabilité…

 

Oui, pas de doute, nous sommes bien dans un (court) roman de Paul Auster. Son atmosphère si particulière est toujours aussi efficace, entre onirisme et oppression, ce dernier aspect ressortant encore davantage des interventions laconiques du narrateur et de l’impression générale de claustrophobie du roman. Mais Mr. Blank est-il seulement enfermé ? Certes, c’est un vieillard qui a du mal à sa déplacer seul, mais, d’une manière ou d’une autre, alors qu’il ne cesse de s’interroger à ce sujet, il ne fait jamais l’effort, peu coûtant en apparence, de vérifier qu’il est bien enfermé dans cette pièce…

 

La plume de l’auteur est par ailleurs toujours aussi subtile. La lecture de Paul Auster est toujours un délice, son style à une sorte d’élégance évidente et sans excès, un naturel dans la justesse, qui forcent toujours autant le respect. Ce qui vaut d’ailleurs pour les deux aspects du roman, la situation de Mr. Blank et le manuscrit uchronique, pourtant rédigés dans des styles bien différents.

 

Certes, on pourrait parler d’exercice de style, et juger cela un peu vain. Quand j’ai farfouillé sur le ouèbe à la recherche de critiques, immanquablement, je suis tombé sur ce reproche. Et sur d’autres tout aussi évidents : Paul Auster se répète, c’est un écrivain qui aime à se regarder écrire, qui raconte toujours la même chose ou presque, qui se cite en permanence… Pas faux. Je ne peux pas prétendre le contraire. Mais est-ce vraiment un mal, ici ? Je n’en ai pas l’impression. Dans le scriptorium est un roman, je l’ai déjà dit, en forme de bilan, et duquel se dégage un certain parfum d’authenticité qui le rend d’autant plus émouvant. Mr. Blank est un personnage peu sympathique ; confronté à ses créations littéraires, il ne se montre pas vraiment sous son meilleur jour ; et il doute, il s’angoisse. Il est arrivé à un âge où se pose (à nouveau !) la question de ce qu’il est, de ce qu’il peut faire, de ce qu’il doit éventuellement faire. Dans le scriptorium est bien un roman de Paul Auster sur Paul Auster (comme d’hab’ ?), mais sur un Paul Auster vieux et fatigué, amené à se confronter au jeune poète et romancier qu’il a été il y a de cela une trentaine d’années… C’est donc également un roman, non seulement sur la création littéraire, mais aussi sur la vieillesse, et très juste à cet égard. Avec ce qu’il faut d’émotion comme de cruauté.

 

Oui, ce court roman m’a beaucoup plu. J’y ai retrouvé, et je suis loin de le regretter, le grand Paul Auster, celui de Cité de verre, du Voyage d’Anna Blume, de Moon Palace, de Léviathan. Cet auteur qui a su me charmer et me convaincre à sa manière inimitable, cet auteur qui est bien, quoi qu’on en dise, un des plus grands écrivains contemporains. Un écrivain d’entre les mondes, aussi, et plus que jamais : « le plus européens des auteurs américains ? » Admettons, mais d’Europe de l’Est, alors, imprégnée de bizarrerie et de magie ; car, avec Dans le scriptorium, Paul Auster est également plus que jamais à l’exact point de jonction de la littérature « blanche » et des littératures de l’imaginaire. Je ne saurais bien évidemment m’en plaindre (au passage, toujours dans les critiques qu’il m’a été donné de parcourir, je suis tombé sur un certain nombre d’imbéciles se plaignant de ce que Paul Auster infuse sa littérature de fantastique, voir, horreur glauque, de science-fiction ; je me demande pourquoi ces gens-là lisent Paul Auster, alors…).

 

Sans doute, il est vrai, ai-je lu Dans le scriptorium dans les meilleures conditions : je n’avais rien lu de l’auteur depuis Smoke et Brooklyn Boogie (les scénarios des deux films, toujours chez Actes Sud, publiés avec « Le Conte de Noël d’Auggie Wren » qui en est la genèse), ce qui a pu me préserver de la lassitude, et faciliter en même temps ces retrouvailles parallèles avec l’œuvre passée… Mais, d’une manière ou d’une autre, bien loin de partager les critiques dans l’ensemble assez négatives que j’ai pu lire à propos de cet ouvrage, je ne peux que me rendre à l’évidence : une fois de plus, je me suis régalé à la lecture de ce court roman.

Et il est urgent que je m’y remette.

CITRIQ

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L
Très bon blog. Je reviendrais te lire à tête reposée...

Bonne fin d'année.
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