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"Le Marteau des sorcières", d'Henry Institoris et Jacques Sprenger

Publié le par Nébal

 

INSTITORIS (Henry) & SPRENGER (Jacques), Le Marteau des sorcières, [Malleus Maleficarum], texte traduit du latin et présenté par Amand Danet, Grenoble, Plon – Jérôme Million, coll. Atopia, [1486, 1973] 2005, 539 p.

 

Voilà bien un ouvrage que j’aurais mis une éternité à achever ! Mais j’ai des excuses : ce pavé de 1486, c’est quand même du lourd, et, disons-le, souvent chiant. Mais il y a bien des éléments qui en justifient amplement la lecture. Le Marteau des sorcières, en latin dans le texte Malleus Maleficarum, œuvre du dominicain Henry Institoris (ou Kraemer ; Jacques Sprenger fut semble-t-il plus une caution qu’autre chose, l’auteur principal ayant – déjà à l’époque ! – une réputation de fanatique…), est en effet un ouvrage fondamental dans l’histoire de l’Occident chrétien. Et c’est à n’en pas douter le plus fameux manuel de procédure inquisitoriale, devant la Practica officii Inquisitionis de Bernard Gui et l’incontournable Manuel des inquisiteurs de Nicolau Eymerich, dont j’avais déjà eu l’occasion de vous parler.

En effet, il s’agit cette fois d’un livre dont la portée a largement dépassé la pratique inquisitoriale : le Malleus est rapidement devenu un ouvrage de référence sur la sorcellerie et la lutte contre la sorcellerie, et au-delà du seul monde catholique : après la Réforme, les chasseurs de sorcières protestants responsables du « Grand Flamboiement » dans la région rhénane (celle-là même où sévissait autrefois l’inquisiteur) ne se sont pas privés d’en faire usage… avec les conséquences que l’on sait. On comprend d’autant mieux ses très nombreuses rééditions… jusqu’à nos jours, où il est un outil de choix pour les historiens, mais aussi pour les ésotéristes amateurs de sorcellerie médiévale…

 

Mais le Malleus se distingue également des deux autres ouvrages mentionnés (et d’une infinité d’autres moins célèbres) en ce qu’il s’agit clairement d’un ouvrage à thèse. Institoris, en effet, soutenait dans cet ouvrage par ailleurs aride et confus une position qui, quoi qu’on en pense aujourd’hui, ne faisait pas l’unanimité au sein de l’Église ; et ce notamment dans sa première partie, très théorique (la casuistique n’intervient que dans les deux parties suivantes, d’abord pour décrire la sorcellerie et ses remèdes, ensuite le déroulement du procès – envisagé d’une manière beaucoup moins systématique que chez Eymerich, mais vraiment au cas par cas). Il s’agit en effet pour le zélé inquisiteur : 1°) de démontrer que la sorcellerie existe, et n’est pas une simple superstition (certains théologiens affirmaient peu ou prou que croire en l’existence de la sorcellerie… était hérétique) ; 2°) de démontrer que la sorcellerie est une hérésie ; 3°) que la sorcellerie est surtout le fait des femmes, ce qui justifie sa dénomination en tant qu’hérésie « des sorcières », et non « des sorciers » ; 4°) que cette hérésie est la pire de toutes ; 5°) que la lutte contre cette hérésie est d'une urgence et d'une importance absolues.

 

Vaste programme, qui va nécessiter une dissertation scolastique extrêmement pointue et riche en références (l’Écriture et la patristique, bien sûr, mais aussi les auteurs antiques, et certains auteurs médiévaux de choix, saint Thomas d’Aquin en tête), largement hermétique pour le lecteur contemporain qui n’est pas au fait de ces matières, comme ce béotien de Nébal. Mais on avouera par ailleurs que les raisonnements qui sont tenus dans cet ouvrage semblent souvent illustrer la caricature de la scolastique, ne rechignant ni au pinaillage ni au sophisme ; et, en définitive, on en revient toujours ou presque à cette même cause première : la permission de Dieu, qui justifie tout, ou presque.

 

Contrairement au Directorium d’Eymerich, le plus souvent froid et détaché, le Malleus est clairement un texte de combat, passionné et excessif. En cela, il est bien de son temps : un peu plus d’un siècle après la grande peste, alors que l’Église est plus que jamais agitée de conflits (grand schisme, crise conciliaire, bientôt la Réforme), que Constantinople est tombée aux mains des Turcs, et que l'Italie est à feu et à sang, la pensée de l’Apocalypse prochaine se fait obsédante, et, pour Institoris, la lutte contre la sorcellerie et son cortège de maléfices n’en devient que plus urgente.

 

Mais s’il est un trait qui, sans le surprendre, frappe le lecteur contemporain à la lecture du Malleus, c’est l’inconcevable violence de sa misogynie : la haine et la peur des femmes, envisagées comme des êtres inférieurs et maléfiques par nature, ressort de chaque page ; et la sexualité joue souvent un rôle dans l’affaire. Mais on comprend d’autant mieux ainsi pourquoi il fallut parler de chasses aux sorcières, et non de chasse aux sorciers ; certain(e)s sont même allés jusqu’à parler de « sexocide », vocable qui me paraît quelque peu exagéré (si la haine vise l’ensemble des femmes, suspectes par nature, on ne peut pour autant parler de volonté d’extermination globale…), mais qui n’en a pas moins un fond de légitimité.

 

Le Malleus est d’une lecture pénible, confuse, fastidieuse… Mais c’est aussi un ouvrage extrêmement édifiant, éclairant d’un jour particulier la religiosité médiévale, et notamment populaire. Et, si les divagations hallucinées de l’inquisiteur n’avaient pas suscité autant de bûchers, si le tout n'était pas finalement si terrifiant, on serait à l'occasion tenté de le trouver… drôle. Il est parfois difficile en effet, et même avec la meilleur volonté du monde, de retenir un sourire devant certaines allégations, certaines interprétations, certains sophismes purs et simples… Anachronisme, sans doute, et à la limite du « racisme temporel » : il ne s’agirait pas de prendre les hommes de ce temps, Institoris ou autre, pour des imbéciles, ce qu’ils n’étaient pas plus que nos contemporains. Mais le décalage est parfois si grand que l’on ne peut s’empêcher d’écarquiller les yeux devant certaines énormités, prises en leur temps pour argent comptant… Mais, hélas, certaines de ces attitudes, si elles n’adoptent pas un aspect aussi frontal, restent sans doute très prégnantes aujourd’hui.

 

Ouvrage important dans l’histoire de la religion, dans l’histoire du droit, dans l’histoire de la sorcellerie, dans l’histoire des femmes, Le Marteau des sorcières est cependant à réserver aux lecteurs les plus volontaires, prêts à affronter les pires circonvolutions scolastiques pour, de temps à autre, en dégager un fragment édifiant ou une perle savoureuse. Bon courage à ceux-là.

En attendant, je n’ai pas pu résister, il me fallait en concocter un petit florilège

CITRIQ

Commenter cet article

N
Très indirectement, alors.

Non, c'est pour moi, surtout. Et c'est intéressant.
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G
Pfff ! Tu es drôlement courageux de lire des livres pareils. As-tu au moins une excuse professionnelle ?
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N
Heu, ben de rien, mon Dieu.

...

Mais su quoi ? Pô compris...
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G
Que n'ai-je su cela plus tôt.
Heureusement, Nébal, un peu tard, m'a converti.

Dieu
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