"Le Prestige", de Christopher Priest
PRIEST (Christopher), Le Prestige, [The Prestige], traduit de l’anglais par Michelle Charrier, [Paris], Denoël – [Gallimard], coll. Folio Science-fiction, [1995, 2001] 2006, 496 p.
Les hasards de ma liste de lecture scientifiquement établie m’ont amené à lire à nouveau du Christopher Priest peu de temps après La Séparation, qui fut mon premier véritable contact avec l’auteur. Pas un problème, dans la mesure où je me suis encore plus régalé avec Le Prestige.
Et c’était pas forcément gagné, dans la mesure où il y avait cette fois un biais : j’avais vu auparavant l’adaptation cinématographique dudit roman. Un bon film, d’ailleurs ; pas un chef-d’œuvre, mais une réussite certaine. Si l’atrocement surestimé Nolan reste à mes yeux un réalisateur médiocre (ses Batman sont en ce qui me concerne au mieux bof bof, au pire des purges, ça dépend de l’humeur du moment), et si son acteur fétiche Christian Bale me paraît tout aussi indûment plébiscité, le fait est que le résultat était cette fois plus que correct : un bon thriller victorien mâtiné de SF dans un très beau cadre, avec une belle ambiance, un Hugh Jackman et un Michael Caine très convaincants (Bale étant pour sa part supportable), une Scarlett Johansson très rhaaaaaaaaa lovely, et David Bowie en argument final pour convaincre les fans décérébrés dans mon genre. Nolan en fait toujours un peu trop, et son montage démonstratif n’échappe parfois pas au mauvais goût, mais ça ne m’a pas empêché de passer un très bon moment devant ce film.
L’inconvénient, c’était le risque de parasitage de la lecture (comme récemment pour Fight Club, par exemple). Mais finalement, pas tant que ça ; oh, j’avais bien tendance à coller les traits de Christian Bale, et – plus encore – de Hugh Jackman et David Bowie à Alfred Borden, Rupert Angier et Tesla, mais c’est à peu près tout. Et les « révélations » du film ne m’ont pas gêné outre mesure non plus. Tout simplement parce que le livre et le film sont bel et bien, cette fois, des œuvres subtilement différentes : le film a bien été une adaptation (bien pensée) du roman, et non une bête transposition. Et si l’histoire, dans ses grands traits, est bel et bien la même, le ton employé et la manière de l’aborder sont suffisamment différents pour préserver l’intérêt des deux œuvres, chacune dans son coin (quand bien même le roman l'emporte largement, hein).
Le roman de Priest, ainsi, fait nettement moins « thriller » que le film (ce qui explique d’ailleurs que les « révélations » n’en gênent pas la lecture, l’intérêt n’étant pas là : de toute façon, Priest balance le morceau très tôt pour certaines d’entre elles, et multiplie bien vite les indices pour la plupart de celles qui restent ; et les plus grandes « surprises » conservent ce caractère, puisque ne figurant pas dans le film). Et, parallèlement, il se montre bien autrement subtil. Il s’agit essentiellement d’une longue et riche variation sur le thème du double, où la science-fiction se teinte assez logiquement de fantastique (genre de prédilection de cette thématique), qui vient en perturber la lecture « purement rationnelle » ; mais c’est avant tout un roman éminemment priestien (la lecture de seulement deux ouvrages, étrangement, semble déjà m’autoriser à porter ce jugement), puisque cette réflexion – aha – emprunte le biais de la gémellité (réelle ou métaphorique) et, de manière particulièrement flagrante, de la confrontation des points de vue. Ici encore, de même que dans La Séparation, mais de manière plus frontale encore, la réalité semble affaire de perception, et se ramène largement à l’individu.
… ou à sa famille. C’est que la guerre entre les prestidigitateurs Alfred Borden et Rupert Angier s’étend sur des générations. C’est ce que découvre tardivement le journaliste Andrew Wesley quand il fait la rencontre de Lady Kate Angier. Wesley a été adopté dans son enfance, mais son « vrai » nom est Borden. Il a toujours été persuadé d’avoir un frère, mais n’a jamais pu en retrouver la trace. Mais, dans la maison de la Lady, il ressent plus que jamais l’appel de son double manquant.
Et il remonte ainsi un siècle en arrière, là où tout a commencé. La rivalité entre deux jeunes prestidigitateurs, bien différents, que nous verrons se développer à travers leurs écrits respectifs, révélant des personnalités opposées. Nous lisons d’abord Alfred Borden, issu d’un milieu populaire, fasciné dès son enfance par la magie, et théoricien du « pacte » de l’illusion, dont il a une compréhension intime. Rupert Angier est bien différent, que ce soit dans le regard que porte sur lui Borden, ou dans ce que ses propres écrits nous en révèlent (car Borden est loin de tout savoir sur Angier, de même qu’Angier est loin de tout savoir sur Borden) : le noble désargenté ressent la même fascination, mais en spectateur qui n’a peut-être jamais vraiment compris la nature de l’illusion ; sans doute est-ce pour cela que, confronté au conservateur Borden, Angier se montre plus iconoclaste, jouant le jeu du spiritisme, ou invitant la science dans ses spectacles, quitte à dépasser le stade de l’illusion… ou à la mettre en abyme. En Un Éclair diffère bel et bien du Nouvel Homme Transporté.
Deux points de vue radicalement différents, deux personnalités que tout distingue ; peut-être auraient-ils fait d’excellents collaborateurs, s’ils n’avaient pas été amenés à se livrer une guerre impitoyable… La faute à qui ? C’est affaire de point de vue, à l’instar de la sympathie que l’on porte aux rivaux.
La construction est irréprochable, le style excellent (et bien servi par la traduction), la lecture d’une fluidité exemplaire. Les deux personnages sont humains, leur affrontement n’en est que plus tragique. Le cadre est d'une richesse et d'une authenticité sans pareille. L'intrigue est d'une astuce diabolique. Et le résultat est palpitant et fascinant. Un superbe roman, original, et d’une maîtrise effarante.
Ayé, je suis converti.
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