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"Si par une nuit d'hiver un voyageur", d'Italo Calvino

Publié le par Nébal

 

CALVINO (Italo), Si par une nuit d’hiver un voyageur, [Se una notte d’inverno un viaggiatore], traduit de l’italien par Danièle Sallenave et François Wahl, préface par Paul Fournel, [Paris], Seuil, coll. Points, [1979, 1981, 1990] 1995, 286 p.

 

Je me rends bien compte que, toutes choses égales par ailleurs, il m’est toujours très difficile d’écrire des comptes rendus au jour d’aujourd’hui. Mes derniers texticules, je le reconnais volontiers, sont d’un intérêt plus que douteux. Pas facile… Et encore moins alors que ma liste de choses à faire – scientifiquement établie – m’interpelle au petit matin, alors que je me vautre dans la clinophilie, pour me dire : « Eh, oh, Dugland ! Aujourd’hui tu dois leur causer de Si par une nuit d’hiver un voyageur d’Italo Calvino ! » Chose effrayante s’il en est, ce roman étant des plus étranges et difficiles à concevoir, et – horreur glauque – n’étant même pas de la science-fiction pour ados attardés.

 

« M’enfin, Nébal, pourquoi l’as-tu lu, alors ? »

 

Oui, c’est vrai que cela pourrait être une bonne chose de commencer par-là. Eh bien, voilà : c’est la faute à Francis Berthelot, qui avait parlé de ce roman – de cette « transfiction », transgressive tant pour ce qui est du fond que de la forme – dans sa Bibliothèque de l’Entre-Mondes, à très juste titre, et m’avait définitivement convaincu qu’il fallait que je lise ce… cette chose bizarre, là. Je cite le premier paragraphe de sa note, tiens (pp. 176-177) :

 

« Auteur transgressif s’il en est, Calvino nous offre avec cet ouvrage – un des derniers qu’il ait écrit – une éblouissante déconstruction de la notion même de roman : éblouissante car à la fois d’une intelligence suprême, d’une constante inventivité dans l’humour comme dans l’émotion, et enfin d’une lecture captivante, autant de traits qui coexistent rarement à l’intérieur d’un même texte. »

 

Et tout cela est rigoureusement exact.

 

 

Bon, allez, je retourne dans ma chambre, pour ne rien faire ou bien jouer à Patapon 2, j’hésite.

 

« Eh, oh, la feignasse, là ! Tu vas me bouger ton gros cul en surpoids et me poursuivre ce compte rendu miteux, et plus vite que ça ! »

 

Pfff…

 

Bon, alors : Si par une nuit d’hiver un voyageur. Un roman dont le héros est le Lecteur. Pas comme les « livres dont vous êtes le héros » de mon enfance avec les numéros et tout, hein. Seulement, le roman interpelle régulièrement le Lecteur, et s’adresse à lui à la deuxième personne (chose qui m’horripile habituellement, mais qui, ici, passe comme papa dans maman).

Car le Lecteur est confronté à un problème : il veut lire le dernier roman d’Italo Calvino, intitulé Si par une nuit d’hiver un voyageur, mais une erreur d’impression dans son exemplaire l’en empêche, un seul et même chapitre étant répété jusqu’à la fin. Alors il retourne à la librairie (où il croise bientôt la Lectrice, bien sûr, qui est confrontée au même problème), désireux de lire la fin du roman qu'il a eu entre les mains. Mais il n’y parviendra pas, puisque, au cours des chapitres dont il est le héros, il se verra chaque fois, pour une raison ou une autre, refiler, non pas un roman, mais un début de roman. Il y en aura même dix, de ces débuts ouverts à tous les possibles, dix dont les titres forment une longue phrase justifiant que le Lecteur, en définitive, referme son livre, sachant qu’il vient de terminer Si par une nuit d’hiver un voyageur, le roman d’Italo Calvino.

 

Alors, oui, ça expérimente pas mal. Mais c’est tout simplement bluffant. Et tout ce qu’a pu en dire Francis Berthelot plus haut est étrangement vrai. Impressionnant, à quel point ce roman que l’on pouvait craindre aride et lourd dans sa démonstration, reste sempiternellement léger et fluide, joueur même, emporté par une plume savoureuse et un sens du rythme tout à fait remarquable. Tout au long de ces pages, le lecteur ne s’ennuie pas un seul instant, se prenant au jeu du Lecteur et désireux de voir où le conduira sa quête, tandis que les débuts de roman que le Lecteur est amené à lire, bien loin de seulement frustrer le lecteur, l’incitent à exercer son imagination ; Si par une nuit d’hiver un voyageur tient ainsi dans une certaine mesure de « l’œuvre ouverte », mais sait également rattraper le lecteur en bout de course pour le reprendre dans ses filets et le guider insidieusement au travers d’une Europe de l’Est fantasque, jusqu’à la fin, le moment où il pourra à son tour refermer Si par une nuit d’hiver un voyageur, le phénoménal roman d’Italo Calvino.

Un livre sur les livres, sur les lecteurs et sur les auteurs. Et là où l’on pouvait craindre le pensum, un livre d’une légèreté complice tout à fait singulière, passionnant de bout en bout, magnifiquement écrit, transgressif au possible, et tout simplement génial. À lire à tout prix.

CITRIQ

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C
whaou, ben ça c'est du compte-rendu, moi je dis... Bon, je vais à la bibliothèque demain ! (voui, j'avoue, ça me tente plus que les zombies...)
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N

Mais c'est très bien les zombies ! Et, de toute façon, il faut lire World War Z.