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"Le Club des policiers yiddish", de Michael Chabon

Publié le par Nébal

CHABON (Michael), Le Club des policiers yiddish, [The Yiddish Policemen’s Union], traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle D. Philippe, Paris, Robert Laffont, coll. Pavillons, [2007] 2009, 481 p.

 

Il y a quelques mois de cela, je me suis régalé avec le très bon Les Extraordinaires Aventures de Kavalier & Clay de Michael Chabon, superbe roman qui avait obtenu rien de moins que le prix Pulitzer, amplement mérité. Je retrouve aujourd’hui cet auteur avec un roman qui, a priori, correspond plus aux préoccupations habituelles de ce blog miteux, puisque Le Club des policiers yiddish a obtenu le prix Hugo 2008, belle preuve d’ouverture de la part de cette prestigieuse récompense science-fictive. Car il serait sans doute un peu fort de présenter Le Club des policiers yiddish comme étant un roman de science-fiction. Cependant, cette nomination ne doit rien au hasard, puisque, si le roman de Michael Chabon est avant tout un polar puisant dans les clichés hard boiled, il a pour particularité de se dérouler dans un univers uchronique.

 

Dans ce monde-là, la création de l’État d’Israël a échoué en 1948. Et c’est ainsi que deux millions de Juifs parlant yiddish se sont retrouvés… en Alaska pour fonder leur « État », en fait semi-autonome, dans le district de Sitka, bien loin de la terre promise. Mais cet exil pourrait bien à son tour toucher à son terme, car l’heure de la rétrocession approche. Oui, décidément, c’est une drôle d’époque pour les Juifs, comme les protagonistes du roman se complaisent à le répéter…

 

Meyer Landsman est un flic, un de ces nozzes chargés de faire régner l’ordre dans le district de Sitka. Et, comme tel, c’est un loser têtu pour ne pas dire borné, qui a passablement raté sa vie, et a sombré dans l’alcool. Sa sœur est morte dans un accident d’avion, et sa femme l’a plaqué… avant de devenir son supérieur jusqu’à la rétrocession. Pour Meyer Landsman aussi, donc, c’est une drôle d’époque…

 

Et ce cliché sur pattes, comme de juste, va se retrouver impliqué dans une enquête hors normes. On trouve un jour (c’était la nuit, d’ailleurs) un cadavre tué par balle dans son hôtel, le Zamenhof. Celui d’un homme qui avait emprunté une fausse identité, et se révèle bien vite être le fils drogué d’un rabbin ; mieux encore : dans sa jeunesse, on le prenait pour le Tsaddik Ha-Dor, « le juste de sa génération », autrement dit un messie potentiel, rien que ça. Qui a donc tué Mendel Shpilman, et pourquoi ? Landsman se lance sur la piste du ou des meurtrier(s), quand bien même on lui met des bâtons dans les roues, ce qui l’amènera bientôt à côtoyer intrigants joueurs d’échecs et inévitables « chapeaux noirs » intégristes…

 

Mélange astucieux et totalement délirant (de plus en plus au fur et à mesure que les pages défilent) d’uchronie et de roman noir ultra-référentiel (et là, je dois dire, honte sur moi, que bien des choses m’ont sans doute échappé, moi qui n’ai jamais été vraiment attiré par le polar…), pétri d’un humour tout aussi noir et doucement mélancolique, Le Club des policiers yiddish se pose là pour ce qui est de l’originalité. Difficile à vrai dire, et malgré les quelques références que l’on oserait avancer (la quatrième de couverture ne s’en prive pas, qui cite Raymond Chandler, Philip K. Dick – pour Le Maître du haut-château, je suppose, mais bof… –, Isaac Bashevis Singer, Philip Roth – pour Le Complot contre l’Amérique, mouais – et Groucho Marx…), de comparer ce roman à quoi que ce soit.

 

Mais cet objet littéraire non identifié est à coup sûr un très bon roman. L’univers décrit est original et regorge de détails. Aussi absurde qu’il puisse paraître à première vue, le fait est que l’on y croit. Michael Chabon a su construire un univers cohérent et riche, et des personnages à l’avenant, humains et attachants. Meyer Landsman lui-même est finalement plus complexe que ce que son côté caricatural laissait tout d’abord présumer. Le fond du roman, enfin, se révèle lui aussi plus riche que ce que l’on pouvait supposer à première vue, et fait du Club des policiers yiddish un grand roman à la dimension politique non négligeable, très révélateur sur l’Amérique post-11-Septembre en abordant la question israélienne sous un angle inattendu.

 

Mais la forme n’est pas en reste, et c’est peut-être même ce qui brille le plus dans ce roman. Une forme déconcertante au premier abord, tant la plume de Michael Chabon use et abuse de yiddish et d’argot (merci au lexique en fin de volume…), mais qui se révèle bien vite extrêmement savoureuse et colorée. Chaque paragraphe est un vrai régal, et Michael Chabon confirme ici tout le bien que l’on pouvait penser de lui, notamment depuis Les Extraordinaires Aventures de Kavalier & Clay. Et si, malgré tout, je placerais Le Club des policiers yiddish un cran en dessous, il n’en reste pas moins un excellent roman, qui vaut assurément le détour.

Bref : après ces deux seules lectures, j’ai d’ores et déjà envie de dire que Michael Chabon, c’est bon, mangez-en. Faudrait que j’en lise d’autres, un de ces jours, tiens…

CITRIQ

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B

Les Mystères de Pittsburgh est un premier roman fort magique d'un jeune homme de 24 ans traduit par un grand écrivain Français Marc Cholodenko dont P.O.L vient de rééditer son premier roman chef
d’œuvre,les états du désert que je recommande très fortement.


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U
Ecoute le conseil de Salomé mais choisis la nouvelle traduction qui vient de paraître. Par ailleurs, mon petit doigt me souffle que les romans de Hammett doivent être réédité prochainement dans la goûteuse collection Quarto.
Je te conseille évidemment la lecture Chandler, en particulier "The Long Goodby".
Que demande le peuple ?
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N

Noté aussi, alors.


S
Superbe chronique.
Suis pas sûre que tu manques de grand'chose en références polar : elles tiennent à l'ambiance crépusculaire, et du flic loser, et c'est tout (et c'est déjà pas mal).
De polar hardboiled, si tu dois n'en lire qu'un, lis Moisson rouge, de Dashiell Hammett (et par la même occasion, regarde la libre adaptation des Coen, Millers Crossing).
Pour ma part, je le trouve meilleur que Kavalier and Clay, mieux construit, mieux tenu (ya quand même de franches longueurs dans le dernier tiers de K§C, non ?).
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N

"Superbe", hum, hum... 'fin, merci, hein.

Sinon, je note (je ne savais pas que Miller's Crossing était une adaptation, même libre).

Pour K & C, si, si, je reconnais qu'il y a des longueurs sur la fin, mais ça m'a quand même davantage parlé. C'était plus mon monde, peut-être... ?


C
J'ai entendu de tout dessus du bon et du moins bon; je reste interessée et il reste sur ma liste merci pour cette chronique
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